Tendance
Il paraît donc 727 nouveaux romans, qui sentent encore l'encre tiède de l'imprimerie, la fleur de papier, et attendent leurs lecteurs avec l'excitation et l'appréhension d'un premier rendez-vous
d'amour. Mais il y a un chiffre plus éloquent : les 10 000 volumes de l'excellente librairie toulousaine Ombres blanches, dirigée par Christian Thorel, qui ont été détruits, dans
la nuit du 8 au 9 août, au coeur de l'abbaye bénédictine de Lagrasse ( Aude. ) Propriété du conseil général, elle est occupée en partie par la congrégation des chanoines de la Mère de Dieu, qui
observe la règle de saint Augustin et appartient au courant traditionaliste.
C'est dans les salles publiques de cette abbaye du VIIIe siècle que se tenait l'annuel Banquet du livre, dont le thème était «La nuit sexuelle», titre du prochain ouvrage de
Pascal Quignard, prix Goncourt 2002.
Une manifestation littéraire condamnée dès le mois de juin par les catholiques radicaux d'Internet Unitas et augmentée de projections de films en parfaite adéquation, sinon avec ce haut lieu de
prière, du moins avec le sujet des débats : «Salo», de Pasolini, et «l'Empire des sens», d'Oshima. Pratiquant l'autodafé ainsi qu'au pire moment de l'Inquisition, les vandales ont déversé des
flots d'huile de vidange et de gasoil afin de noircir les milliers de livres exposés, qu'ils soient de littérature, de philosophie ou même, comble d'ironie, de spiritualité. On ignore, à l'heure
où nous écrivons ces lignes, qui sont les coupables. Mais on sait qu'ils sont, comme l'a dit Christian Thorel, «mariés avec une imbécillité définitive».
Elle n'est donc pas révolue. Relire la fin du «Nom de la rose», d'Umberto Eco, quand l'abbaye bénédictine prend feu et que Jorge de Burgos, le moine aveugle pour qui le rire est
sacrilège, mange les pages empoisonnées de la bibliothèque. C'était en 1327. C'est désespérant d'apprendre qu'en 2007, et en pays cathare, l'obscurantisme est de retour.
Jérôme Garcin
Le Nouvel Observateur - 2233 - 23/08/2007