Entre 1954 et 2010, plusieurs points en commun concernant la place du Liban dans la communauté internationale. En 1954, Charles Malek couronne sa carrière de philosophe et de diplomate en
présidant le Conseil de sécurité au nom du Liban, membre non permanent, à l'époque, de cet organisme. En 2010, le Liban revient pour présider le Conseil en prêchant l'interculturel et le dialogue
des civilisations comme moyen de maintien de la paix et de la sécurité internationales.
Or l'objet de cette nouvelle valeur ajoutée en politique internationale est ancien. En effet, la contribution de Charles Malek dans la rédaction de la Déclaration universelle des droits de
l'homme (DUDH) s'articule essentiellement autour de l'interculturel et du dialogue des civilisations, ayant ainsi marqué son empreinte dans les textes et dans les esprits.
Historiquement, le concept de droits de l'homme est assez récent ; il a surgi à la fin du XVIIIe siècle, il est vrai en Occident, en Europe et en Amérique du Nord. Cependant, les idées
fondamentales sous-jacentes aux droits de l'homme ont été présentes longtemps avant dans différentes cultures et civilisations, notamment les idées de raison, de justice et de dignité. Ce sont
ces valeurs élaborées dans la pensée philosophique de Charles Malek qui vont permettre de rapprocher les réflexions occidentales de l'approche orientale, arabe et musulmane au sein du comité de
rédaction de la DUDH.
Voilà le voyage auquel j'invite le lecteur, un voyage à des sources de notre commune humanité. Ce sera un voyage en trois étapes : la Chine ancienne que Charles Malek connaissait et rappelait au
délégué chinois certaines de ses valeurs, l'islam du Moyen Âge qui a marqué la pensée de Dr Malek et l'Espagne du XVIe siècle qui a constitué une étape fondatrice de sa défense des droits
humains.
1re étape : la Chine ancienne
Dans l'histoire de l'humanité, peu d'individus ont exercé une influence aussi profonde et durable que Confucius, qui a vécu d'environ 552 à 479 avant J-C. Le confucianisme des origines est
peut-être l'une des plus humanistes des grandes traditions du monde.
Confucius place l'être humain au cœur de la société - l'être humain naturellement bon, mais toujours perfectible, qui apprend et qui pense. Les enseignants seront ravis de noter que la toute
première phrase des Entretiens de Confucius concerne l'apprentissage, lequel occupe une place centrale dans la philosophie de ce penseur. Pour lui, apprendre c'est avant tout apprendre à être
humain. On apprend par l'écoute et par l'échange avec l'autre. Apprendre encourage la tolérance. Apprendre et penser doivent aller la main dans la main : « Apprendre sans penser est
futile ; penser sans apprendre est dangereux. »
Pour Confucius, l'être humain n'est pas un individu isolé, mais situé au cœur d'un réseau de relations humaines. Le rapport à l'autre est essentiel ; l'homme ne devient humain que dans sa
relation à autrui. Confucius a été le premier à proposer une conception éthique de l'homme dans son intégralité et son universalité - une conception éthique fondée sur la raison humaine et non
sur des commandements divins. C'est pour cela qu'il a tellement fasciné les philosophes des Lumières, et Charles Malek a écrit de lui : « De la seule raison salutaire interprète,
Sans éblouir le monde éclairant les esprits,
Il ne parla qu'en sage et jamais en prophète,
Cependant on le crut et même en son pays. »
Confucius consacre beaucoup de réflexions à l'exercice du pouvoir. Ici le concept fondamental est celui de « minben », qui veut dire le peuple à la base. II faut gouverner par le «
té », par la force morale et la vertu. C'est le bien-être du peuple qui doit être le but suprême du gouvernement. La richesse doit être distribuée équitablement afin qu'il n'y ait pas de
pauvreté. Il y a une obligation de réciprocité entre gouvernants et gouvernés. Si celui qui gouverne ne respecte pas la dignité de ses sujets, il peut être destitué, voire tué selon Mencius, qui
a vécu de 380 à 289 avant J-C et qui est probablement le plus grand des héritiers spirituels de Confucius.
Je viens de parler de dignité. Le respect de la dignité humaine est une préoccupation profonde pour Confucius et Mencius. Nul ne saurait priver l'homme de cette dignité. Tout en reconnaissant
cette dignité innée et inaliénable, ils ne parlent pas de droits de l'homme. Ils mettent l'accent sur les responsabilités et les devoirs réciproques des hommes. Cependant, l'accomplissement du
devoir, par exemple du devoir de ne pas tuer, ne peut-il pas produire le même résultat que le respect du droit, en l'occurrence du droit à la vie ?
Il ressort des procès-verbaux que l'idée maîtresse défendue jusqu'au bout par Charles Malek, donnant la primauté absolue à l'homme face à l'État, à la religion et à toute collectivité, s'est
longuement heurtée aux doctrines communistes et socialistes. Il n'hésita pas à leur rappeler les valeurs du confucianisme et de la dignité humaine. Les positions initiales des puissances alliées,
victorieuses de la toute récente guerre mondiale, étaient bien plus nuancées certes, mais elles paraissaient par moments plus rapprochées des idées du bloc communiste que de celles du Liban.
Ainsi, plusieurs pays, en tête desquels l'Union soviétique, insistaient à faire prévaloir, au nom de la classe laborieuse, la société sur l'homme. Le délégué de la Grande-Bretagne affirmait, de
son côté, qu'il n'existait pas de liberté personnelle totale et que pour bénéficier des avantages de l'affiliation à la société, l'homme devait en payer le prix. René Cassin, délégué de la
France, et Éléonore Roosevelt, présidente de la sous-commission, ont également commencé par adopter une position proche des positions britanniques. Charles Malek ne s'est pas laissé décourager.
« Je me soucie peu d'être parmi la minorité, aurait-il affirmé à Éléonore Roosevelt après les délibérations. Ce à quoi j'aspire, c'est d'être avec la vérité. » Il a défendu jusqu'au
bout sa vision libérale et universelle des droits de l'homme ainsi que la transcendance de l'esprit humain. Posant la question « l'État existe-t-il pour servir l'homme ou bien l'homme existe-t-il
pour servir l'État ? », il y a répondu en toute clarté : « L'existence de l'État dépend de l'homme, lequel est la base de toute chose, y compris l'État. »
(À suivre)
AJOUT D ' UNE NOTE A LA DEMANDE DE L 'AUTEUR MR FADY FADEL :
Précisions
vendredi, janvier 14, 2011
Dans les articles publiés en page 5 les 4, 9 et 10 juin 2010 sur « Charles Malek, fondateur libanais de l'interculturel et du dialogue des civilisations à l'ONU », il a manqué, par mégarde
bureautique, les notes en bas de page qui devaient spécifier que la communication s'inspire fortement de l'approche et du plan de travail développés par le Professeur Peter Leuprecht dans sa
conférence prononcée le 19 octobre 2009 à Strasbourg et publiée dans le numéro 188 de la revue AMOP.
Pr Fady FADEL