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Comment remédier à ce culte de l'égoïsme qui sous-tend tant de courants de pensée dans des domaines aussi différents que la théorie de l’évolution, la psychologie et l’économie, et ce alors
même que cette tyrannie du moi n’est pas corroborée par les données expérimentales ?
L'acharnement avec lequel de nombreux penseurs cherchent à retrouver un intérêt personnel au fondement de tous nos actes n’a-t-il pas de quoi surprendre ? L’égoïsme universel a non
seulement ses théoriciens mais aussi ses champions, comme la philosophe américaine Ayn Rand, dont les écrits continuent d’avoir une influence considérable aux USA, qui soutient que l’égoïsme
est éminemment désirable et que nous ne devons pas nous sentir coupables de ne penser qu’à nous, ou encore Sigmund Freud, pour qui l’altruisme est une compensation dysfonctionnelle de notre
agressivité naturelle.
D'autres chercheurs en revanche, montrent clairement que l’hypothèse de l’égoïsme universel ne rend correctement compte ni de la réalité, c'est-à-dire de l'expérience vécue, ni des résultats
de l'investigation scientifique. Daniel Batson, de l'Université du Kansas, fut le premier psychologue contemporain qui s'attacha à démontrer à l'aide de protocoles scientifiques élaborés que
l'altruisme véritable existait bien et qu’on ne pouvait le réduire à n’être qu’une forme d’égoïsme déguisée.
De nombreux exemples, tel celui des hommes et des femmes qui, au risque de leur vie et de celle de leurs proches, ont protégé et caché des juifs persécutés et menacés de mort durant
l'oppression nazie, semblent déjà indiquer qu'un altruiste parfaitement désintéressé peut exister.
Des économistes de talent, comme Ernst Fehr a montré qu’il fallait également cesser d’ignorer l’influence de l’altruisme sur l’économie et qu’il convenait dorénavant de tenir compte de ce
facteur dans l’élaboration des modèles économiques
Dans le domaine de l’évolution, les travaux de Boyd et Richerson montrent que chez les humains, l'évolution des cultures est plus rapide que celle des gènes individuels, et que ce phénomène
pourrait permettre l'émergence d'une société plus altruiste, dans laquelle la coopération jouerait un plus grand rôle.
L'expérience des sciences contemplatives et les recherches récentes en neurosciences montre en outre qu'il est possible de cultiver l'altruisme par l'entraînement de l'esprit. La méditation
en particulier est un puissant moyen d’effectuer cette transformation.
Pensez-vous que l'altruisme véritable existe et qu'il puisse être favorisé, voire cultivé, afin de jouer un rôle encore plus important dans le fonctionnement de nos sociétés ?
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Matthieu Ricard