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Perspectives philosophiques n°1
PHENOMENOLOGIE ET PSYCHIATRIE :
AUTOUR DE LA “ DASEINSANALYSE ”
Bruno TEBOUL
Un tel intitulé mérite une explication tant au sujet de cette mise en relation entre deux disciplines
différentes et éloignées, qu’aux disciplines elles-mêmes, et aux domaines d’études auxquels elles se
consacrent : en effet, la phénoménologie qui a commencé à s’édifier avec Kant et Hegel pour trouver
son accomplissement avec Husserl, a toujours été d’intention philosophique. Mais il est vrai que la
phénoménologie se présente aussi comme une psychologie, non pas la psychologie ordinaire ayant
rapport à l’empirie, mais une “ psychologie eidétique ” ou encore “ transcendantale ”. Le terme
“ transcendantal ” se réserve, depuis Kant, à la discipline qui est à la recherche des conditions de
possibilité de la science. Une psychologie transcendantale serait donc une étude des conditions
psychiques de possibilité de la science. Si Husserl préfère le terme “ eidétique ”, c’est parce que son
point de vue est plus vaste : son projet est plutôt d’étudier les conditions de possibilité de la science
pour toute conscience possible en général. On conçoit que sa psychologie eidétique n’ait, dès lors,
pas grand-chose à voir avec une science particulière, même si elle a trait à la vie psychique.
Néanmoins, si elle est au fondement de toute science, on doit la retrouver au fondement des sciences
de la vie mentale. Dans quelle mesure ? Et en quel sens ? Quel serait le fondement philosophique de
la psychiatrie ? Quel est cet apport phénoménologique à la psychiatrie ? Quelle nouvelle discipline et
science émane de cette rencontre entre médecine et philosophie ? Plus précisément, quelle science
étudie “ les phénomènes ” de la maladie mentale en tant qu’ils appartiennent “ aux manifestations ”
de l’homme ? Que faut-il entendre par “ Daseinsanalyse ” ?
Un mouvement important dans la philosophie contemporaine porte de nombreux auteurs, parmi les
plus notoires, à l’étude des phénomènes de la maladie mentale, en tant que manifestations essentielles
de l’homme et de son destin. Effectivement, des travaux conjoints de médecins (psychiatres) et de
philosophes, s’est dégagée progressivement une science nouvelle, que l’on reconnaît maintenant sous
le nom de “ psychopathologie ”. Il serait inutile de rappeler la difficile genèse de la psychopathologie.
En revanche, il est important de souligner que la psychiatrie s’est instaurée sous l’égide d’un
médecin-philosophe : Pinel, auteur d’un Traité médico-philosophique. Ludwig Binswanger, un des
chefs de fil de ce courant de psychiatres phénoménologistes, considérait qu’une “ science n’est pas
une science au plein sens du terme aussi longtemps qu’elle ignore sur quelle fondations aprioriques, sur quel fondement philosophique, donc, elle s’édifie ” (in Discours, parcours et
Freud, p. 105, “ analytique existentielle et psychiatrie ”). Selon Binswanger, toujours, “ la
psychiatrie, science de l’homme psychéiquement malade, n’est pas possible sans une intelligence de la structure apriorique ou de la constitution d’être de l’être homme en général ” (op. cit.).
Cette considération se dévoile dans une langue, sans nulle doute, empruntée à la phénoménologie, mais de quelle phénoménologie s’agit-il ? Pourquoi un psychiatre s’intéresse-t-il (au point de faire sien l’outil conceptuel du phénoménologiste), à cette discipline philosophique inaugurée par Edmund Husserl ? Que peut attendre la psychiatrie de la phénoménologie en matière d’étude de la folie ? Non pas une “ méthode ” d’investigation qui viendrait doubler la science d’observation clinique, comme le rappelle avec juste raison Georges Lanteri-Laura : “ la phénoménologie de Husserl ne va pas
prétendre pratiquer la psychiatrie mieux que le psychiatre, comme les sophistes de Platon, qui viennent parler de la médecine mieux que le médecin ” (La Psychiatrie phénoménologique, Paris,
1963, p. 86-87).
Mais si la phénoménologie se situe dans la perspective d’une recherche des fondements de la
connaissance, alors elle est susceptible d’aider la psychiatrie et la psychopathologie comme d’autres
sciences, à reconnaître leur propre sens et l’origine de leur validité, de leur évidence et de leur
certitude. Et comme elle rattachera inévitablement les sciences de l’homme mentalement malade à
toutes les sciences de l’homme, puisque son point de départ est un ego transcendantal qui ne les
distingue pas encore, la psychologie eidétique, découlant des sciences de l’existence et de ses “ apparitions ” principielles, pourrait nous mener à mieux saisir l’origination de la maladie mentale et sa spécificité (puisque la maladie mentale n’est d’abord qu’un mode d’apparaître de l’existence). En outre, on admettra que la phénoménologie de Husserl a eu une influence diffuse jusque dans la pratique clinique. Mais son rapport n’est pas immédiat. Parce qu’elle n’est pas une branche de la connaissance générale mais une recherche de ses fondements, elle est une philosophie générale, et en tant que telle, aucune branche de la connaissance ne peut l’ignorer tout à fait, car selon le souhait de Claude Bernard, elle répond à “ cet esprit philosophique, sans être nulle part, et partout et qui, sans
appartenir à aucun système, doit régner non seulement sur toutes les sciences, mais sur toutes les sciences humaines ”, (Introduction à 1’étude de la médecine expérimentale, 1912, p. 351).
Ainsi peut-on définir une attitude phénoménologique chez le clinicien même, qui ne sera nullement obligé de “ mettre entre parenthèses ” les acquisitions de la psychophysiologie, ni les descriptions sémiologiques des maîtres illustres de l’observation, ni même les classifications syndromatiques des grands systèmes nosologiques, quand il laissera apparaître tout malade, chaque type de malade avec l’originalité et la particularité qui lui est propre, dans laquelle il se montre et dévoile sa manière d’être de façon à déterminer les essences propres (eidos) du sujet en question. il est vrai que la
phénoménologie de Husserl ne voit pas les faits psychiques comme des phénomènes qui peuvent être observés. Il faut en élucider l’essence qui est le sens même de l’être ; la “ vision des essences ” est une intuition qui nous livre l’objet en sa personne même, et qui est une relation immédiate du sujet et l’être dont on dégage les structures profondes par la pénétration de son vécu. C’est une totale rupture avec la conception classique de l’observation et de ses déductions scientifiques. Car ce qui est objet d’analyse du psychiatre phénoménologiste, c’est bien l’existence et l’être-au-monde du malade, seuls capables de rendent compte des causes de la maladie mentale, comme manifestation possible de l’humanité : la personnalité est comme une expérience vécue. Il n’y a plus de maladie mentale, plus de malades mentaux ; il y a pour chacun une expérience, des événements vécus qui lui sont propres et qui constituent son moi. C’est ce moi opposé au moi d’autrui qu’il faut pénétrer par l’intuition. Ludwig Binswanger fut le premier à pratiquer cette nouvelle conception et approche de la maladie mentale, à la lumière de l’analyse de l’existence, du vécu des malades mentaux, ou personnes considérées comme telles : Binswanger se réfère à la phénoménologie de Husserl, mais la filiation est déjà lointaine et, d’après lui, la phénoménologie s’est transformée de façon telle qu’on puisse en attendre des applications jusque dans le monde empirique : “ le concept de la phénoménologie s’est
depuis [i.e. depuis 1932] transformé à plus d’un égard... il faut distinguer rigoureusement entre la
phénoménologie pure ou eidétique de Husserl, comme discipline transcendantale, et l’interprétation phénoménologique de formes humaines d’être-présent, comme discipline empirique ”, (op. cit., p. 53). La transformation à laquelle notre auteur fait allusion est celle qu’aurait
subie la phénoménologie husserlienne à la suite des recherches de Heidegger. Il ne peut être ici question de discuter la doctrine de Heidegger, et on reconnaîtra à Binswanger le droit de s’en inspirer ; mais on peut se poser la question de savoir si, lorsqu’on s’inspire explicitement d’un auteur, il faut encore faire référence à ceux dont lui-même tire quelques éléments, importants sans aucun doute, mais qui ne forment plus la véritable originalité de son oeuvre. Pour l’instant, on se contentera d’entériner ce constat que la source de Binswanger est Heidegger. Or, il est vrai que le sens que donne ce dernier à la phénoménologie marque “ une transformation ” du concept par rapport à Husserl, ce que Binswanger aperçoit très clairement ; la problématique heideggerienne est fondamentalement ontologique (quand le point de départ husserlien est gnoséologique).
“ Lorsque Heidegger aperçoit la constitution fondamentale de l’être-présent dans l’être-dans-lemonde,
il veut énoncer par là quelque chose sur la condition de possibilité de l’être présent. L’énoncé de l’être-dans-le-monde a donc, chez Heidegger, le caractère d’une thèse ontologique, c’est-à-dire d’une énonciation sur un contenu essentiel qui détermine l’être-présent en général ”
(op. cit., p. 52). Et c’est bien sur ce point de départ ontologique que se fonde “ l’analyse
existentielle ” ou “ Daseinanalyse ” : “ C’est de la découverte et de l’exposition de ce contenu
essentiel que l’analyse existentielle a reçu son impulsion décisive, son fondement et sa justification philosophique, ainsi que ses directives méthodologiques ” (ibid., p. 52). L’ontologie heideggerienne
procure donc à “ l’analyse existentielle ” des directives méthodologiques. Mais celles-ci doivent être soigneusement interprétées : Heidegger se meut toujours dans le domaine transcendantal (les conditions de possibilité de l’être-dans-le-monde), tandis que l’analyse existentielle veut rester empirique. C’est pourquoi Binswanger distingue “ analytique ” et “ analyse ” : l’analytique existentielle serait le corps théorique adoné à l’étude des conditions transcendantales de “ 1’êtredans- le-monde ” ; l’analyse existentielle étudierait “ l’être-présent ” donné, sous forme de “ faits ”, réunis en des “ structures ” : “ Par analytique existentielle, j’entends la clarification philosophiquephénoménologique
de la structure apriorique ou transcendantale de l’être-présent, comme êtredans- le-monde, due à Martin Heidegger ; par analyse existentielle, l’analyse empirique, phénoménologique, scientifique des modes de structures d’être présent factuels ” (Binswanger,
ibid., p. 52).
Qu’est-ce que la seconde emprunte à la première en fait de méthode ? Il est assez difficile de le cerner de près en suivant les textes de Binswanger. Nous pensons cependant qu’il s’agit principalement de l’intersubjectivité qui permettrait de surmonter les problèmes d’accès à autruiobjet, afin de comprendre son monde : “ Avec Sein und Zeit, le problème de la subjectivité s’est
détaché de la corrélativité (de la relation) sujet-objet, et même du cadre étroit de la connaissance, pour se situer sur le vaste terrain de l’être-dans-le-monde comme transcendance. La subjectivité signifie maintenant la structure apriorique non seulement de la connaissance, mais aussi de la subjectivité transcendantale en général, terminologiquement et ontologiquement déterminée comme être-présent ou être-dans-le-monde ”, (ibid., p. 91). Par ailleurs, en effet, les principes
méthodologiques de l’analyse existentielle ne semblent pas doués d’une originalité qui les distinguerait nettement de la psychiatrie ou de la psychopathologie. Ces principes se réduiraient à deux : l’utilisation de la notion de “ structure de l’être-présent ” et l’interprétation du contenu de son langage en tant que ce contenu est considéré comme phénoménal : “ La recherche analyticoexistentielle
présente... premièrement l’avantage de ne pas avoir à traiter avec un concept aussi vague que l’est celui de la vie, mais avec une structure dégagée fondamentalement et dans tous ses aspects, la structure de l’être-présent comme être-dans-le-monde ; elle a, deuxièmement, l’avantage de pouvoir effectivement laisser l’être-présent s’exprimer sur soi, de le laisser venir au mot ; ce qui veut dire que les phénomènes dont elle interprète le contenu sont principalement des phénomènes de langage ” (ibid., p. 65). L’analyse existentielle est donc une analyse logique des
contenus structuraux de la parole du Da-sein, présent comme être-dans-le-monde, doué d’un logos
propre. La structure phénoménologique du Da-sein associée étroitement à l’être-présent-dans-lemonde,
au-monde principalement. L’être n’existe, n’est complet que par ses relations avec le monde qui l’entoure. Et l’analyse du Da-sein ou Daseinsanalyse consiste en l’étude de l’être-présent, dans
l’histoire de la vie, au sens de l’accord avec autrui., dans le contact de la participation à la joie et la peine d’autrui. L’exploration des structures, la Daseinsanalyse, cherche à établir le niveau de la communication du
sujet avec le monde, à pénétrer le sentiment de son “ être-dans-le-monde ”. Ainsi, la Daseinanalyse
se destine à la compréhension et l’interprétation des modalités et structures de l’existence conçue en
phénomène biographique, en tant que manière d’être et d’exister, expérience vécue, et, en la
circonstance, une rupture d’avec notre réalité. Ce thème biographique est une explication, une
étiologie de ce que nous appelons la maladie. La maladie mentale est remplacée par le concept du
phénomène biographique et existentiel, de la succession des événements dans le vécu, avec des
interprétations qui varient selon la position théorique de l’observateur. La Daseinsanalyse se borne à
l’investigation des fondements de l’être-là, à l’exposé de la manière dont le malade ressent son existence-au-monde, sans qu’il soit question d’en considérer l’expression comme un symptôme et une maladie. L’analyse existentielle s’attache, non pas aux catégories cliniques comme le fait la psychiatrie, mais à la compréhension du Dasein comme être-dans-le-monde. L’analyse existentielle
se donne pour tâche de percer à jour les méandres de la structure des modes existentiels (Daseinsweisen) sur lesquels viennent se greffer folie de persécution, prétentions, extravagances,
affection, c’est-à-dire “ la perte du Moi dans l’existence ”, dans le cadre de la schizophrénie par exemple. Par Daseinsanalyse, il faut donc entendre clairement et simplement le sens littéral qui est
fixé à ce concept (Da-Seins-Analyse) !
Bruno TEBOUL
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