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Baby-business Faut-il accoucher pour être mère?
Par Michel Audétat Dans son dernier ouvrage, «Corps en miettes», Sylviane Agacinski dénonce la tentation de légaliser la pratique des mères porteuses. Et se scandalise qu’on puisse traiter la femme comme un «outil vivant». |
Nous sommes entrés dans l’âge du «baby-business», un commerce mondial et florissant. En Europe de l’Est, on trouve des femmes qui vendent leurs ovocytes aux alentours de 1300 dollars la
pièce. Les Russes ou les Ukrainiennes qui se rendent à Chypre pour y monnayer les leurs ne peuvent guère espérer plus de 500 dollars, mais on leur fait miroiter en prime un séjour au bord
de la mer. La bonne affaire, c’est plutôt les Etats-Unis où le «don» d’ovocyte peut rapporter entre 5000 et 8000 dollars. A condition toutefois de présenter le bon profil ethnique: la
clientèle majoritairement blanche est tatillonne sur la marchandise.
Le marché de la procréation réclamant aussi des ventres, une femme peut devenir mère porteuse – pratiquer la «gestation pour autrui» comme il est recommandé de dire aujourd’hui. Dans certains Etats américains (la Californie par exemple), cela se négocie entre 50000 et 75000 dollars. Les clients, eux, paieront le double pour la location de l’utérus pendant neuf mois. Mais ils peuvent trouver moins cher à Kiev (40000 dollars) ou en Inde (5000 dollars): la mère porteuse indienne est sans doute la moins chère au monde. Faut-il préciser que la maternité pour autrui est d’abord un «job» de pauvres? En surfant sur les sites américains ou ukrainiens qui promeuvent la grossesse délocalisée, en voyant leurs images de mamans heureuses d’avoir surmonté la «tragédie de la stérilité», en se laissant embrumer le cerveau par leur idéologie caritative, on serait tenté d’oublier la misère humaine qui conduit tant de femmes à devenir mères porteuses.
Interdire ou non. Alors, que faire? Continuer à interdire la maternité de substitution comme c’est le cas dans la plupart des pays européens et notamment en Suisse (lire
encadré)? En France, un groupe de travail du Sénat propose de faire évoluer la loi. Il s’agirait d’autoriser la «gestation pour autrui», mais en prenant soin de «l’encadrer strictement»:
puisqu’elle est possible ailleurs et encourage un tourisme de la procréation, avancent les partisans d’un virage légal, il conviendrait que le droit s’adapte aux réalités nouvelles.
Voilà le genre d’argument qui exaspère Sylviane Agacinski: «Mais pourquoi la France devrait-elle s’aligner sur des exemples indignes, qui sont en fait rares en Europe? La seule question qui vaille est de savoir s’il est conforme à notre conception de l’être humain d’utiliser des femmes comme couveuses d’embryons.» C’est ce que la philosophe française, poursuivant une longue réflexion sur les rapports entre les sexes, écrit dans les premières pages de son nouvel essai. Le ton est vif, l’argumentation serrée, la force de conviction déployée à chaque ligne: Corps en miettes est un livre de combat dont le lecteur ne sort pas indemne.
Fabriquer des enfants. La maternité de substitution est au cœur de ce nouvel essai, qui ne s’y réduit cependant pas. Corps en miettes est aussi une invitation à
reformuler quelques questions fondamentales. Qu’est-ce qu’être mère? Que se passe-t-il lorsqu’on cesse de faire des enfants pour les fabriquer? Peut-on résister à la puissance des
biotechniques et à leurs chants de sirènes susurrant à nos oreilles que tout est désormais possible?
Sylviane Agacinsky n’est pas indifférente à la souffrance des couples infertiles. Mais elle refuse de considérer que leur désir puisse être une fin justifiant tous les moyens. Déplaçons le regard, dit-elle: voyons aussi, dans l’ombre, le sort des femmes transformés en «outils vivants» pour satisfaire de tels désirs. Sur le marché de la procréation, on fait comme si la mère porteuse n’était qu’une prestataire de services, au même titre que la coiffeuse ou la manucure. C’est banaliser dangereusement la réalité de la grossesse, rétorque Sylviane Agacinski: une mère porteuse ne vend pas du temps de travail; elle engage la totalité de son existence au service d’autrui, ce qui implique «une formidable dépossession de soi» contraire à la dignité de la personne.
Un sac ou un entrepôt. On ne saurait donc réduire la maternité de substitution à la simple fonction d’accueillir l’embryon. Comme si la mère porteuse n’était qu’un
ventre, un sac, un «simple entrepôt où stocker l’enfant conçu par d’autres qui en attendront la livraison». Pourquoi occulter à ce point le rôle joué par son corps?
Un individu ne résulte pas seulement de son patrimoine génétique, rappelle Sylviane Agacinski. Avec la gestation, la femme porteuse assure aussi la formation de l’enfant: «C’est son corps qui en réalise la production charnelle sans laquelle l’embryon n’est qu’un amas de cellules, et qui permet sa naissance. C’est pourquoi on dit avec raison que c’est l’accouchement qui fait la mère.»
La question des liens. De profondes divergences traversent la pensée féministe sur ces questions. Pour Elisabeth Badinter, une femme peut très bien porter un enfant sans
«tricoter» de relation affective avec lui. Sylviane Agacinski, à l’inverse, ne veut pas négliger l’éventualité que de tels liens se nouent. Il arrive d’ailleurs que des femmes décident au
bout du compte de déchirer le contrat et de conserver l’enfant destiné à d’autres. En pareils cas, que va dire le droit si on légalise la maternité pour autrui?
En Angleterre, où elle est autorisée sous conditions, la loi prévoit une espèce de droit au remords. Dans le même sens, des sénateurs français ont envisagé la possibilité que la mère porteuse puisse garder l’enfant. Selon l’auteure de Corps en miettes, c’est le signe de la profonde hypocrisie qui règne derrière tout cela: «Aurait-on jamais songé à cette “clause de conscience”, à ce droit au repentir, si l’on ne savait pas, au fond, faire violence à des sentiments humains, profonds et légitimes?» Une vérité déplaisante serait ainsi dissimulée: pour Sylviane Agacinski, légaliser la maternité pour autrui reviendrait à «instituer un abandon». Ce qui est en jeu avec les mères porteuses dépasse donc de loin la seule liberté individuelle des parties contractantes. Dense et soutenue, appuyée sur Locke, Kant ou Heidegger, la réflexion de Sylviane Agacinski met en garde contre la tentation de s’abandonner benoîtement aux techniques sans les penser. On voit alors se profiler une «barbarie soft» dont la Californie donne déjà un avant-goût avec ses banques et cliniques spécialisées «où toutes les miettes biologiques nécessaires à la fabrication d’embryons sont disponibles». Avec le concours des mères porteuses, elle permettent «la confection d’un enfant, livrable à ses commanditaires pour un prix forfaitaire, pièces et main-d’œuvre comprises». • |