Le temps de Montaigne
par Raphaël Enthoven
Achetez, picorez et offrez la «traduction» en français moderne des Essais de Montaigne par André Lanly (Gallimard). N'écoutez pas les fétichistes qui crient au blasphème ou les
puristes qui, s'indignant d'un tel nettoyage, réagissent un peu comme les vieilles barbes du xviie siècle, scandalisées que Descartes écrive en français (et non en latin) son
Discours de la méthode pour, disait-il, être accessible «même aux femmes».
Traduire Montaigne n'est pas le trahir, mais, à tous égards, lui témoigner une fidélité supérieure. D'abord, Montaigne s'adresse à l'honnête homme (le «mieux savant»), et non à
l'érudit (le «plus savant»); élargir son audience revient donc à le sortir de l'école et le rendre à son public. Qui plus est, Montaigne écrit au gré de son humeur, en greffier de
ses impressions et non en défenseur d'une thèse: rien de plus aimable, à ce titre, qu'une traduction en français moderne, qui bannit l'exhaustivité philologique et invite à s'y
promener «à sauts et à gambades», avec la désinvolture qui lui est due. Enfin, si Montaigne n'est pas le plus grand philosophe de tous les temps, il est certainement le plus grand
philosophe du présent. «Je ne peins pas l'être, glisse-t-il, je peins le passage»: l'objet de Montaigne n'est pas l'éternité, mais l'instant, son affaire n'est pas l'avenir, mais
le devenir, et l'art de «jouir loyalement de son être». A ceux qui déplorent que tout se perde, Montaigne répond que tout passe, ce qui n'est pas la même chose: «Nous sommes à
tous égards du vent, dit-il. Et encore le vent, plus sagement que nous, se complaît à bruire, à s'agiter, et il est content de ses propres fonctions, sans désirer la stabilité, la
solidité, qualités qui ne sont pas siennes.» Ce n'est donc pas au nom du «progrès» (auquel Montaigne ne croit pas) qu'il fallait adapter le texte des Essais, mais au nom de
Montaigne lui-même, dont l'oeuvre entière invite à préférer l'interprétation à l'exactitude, le présent à l'espoir et les «têtes bien faites» aux «têtes bien pleines».
Il était temps que le temps passât sur une oeuvre qui enseigne le passage du temps. L'enjeu d'une telle traduction n'est pas de moderniser ni de vulgariser Montaigne, mais d'en
faire tout simplement le contemporain qu'il ne doit jamais cesser d'être. Il ne s'agit pas de le mettre en baskets, mais d'offrir à sa pensée l'écrin d'une langue qui en éclaire
les fulgurances.
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Essais
Montaigne
éd. IMPRIMERIE NATIONALE
traduction» en français moderne par André Lanly
668 pages
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