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Apologie du blasphème, en danger de croire
Jean-Paul Gouteux
Syllepse, 2006, 233 p.
Docteur ès sciences, notre ami Jean-Paul Gouteux, décédé le 11 juillet dernier, était entomologiste médical à l’institut de recherche pour le développement à Yaoundé (Cameroun) et participa à de nombreux programmes de recherche dans toute l’Afrique. Spécialiste des insectes vecteurs des micro-organismes responsables de la « cécité des rivières » et de la « maladie de sommeil », il fut aussi le témoin des ravages sur le continent africain de ces virus hautement mortifères que sont les religions monothéistes. Après de nombreux ouvrages de référence sur le génocide perpétré au Rwanda, Jean-Paul Gouteux nous a offert avec son « apologie du blasphème » un ultime appel à la Raison.
« La foi marque une certaine direction habituelle de l’esprit et on éprouve une résistance quand on veut brusquement changer cette direction[1] »
Jean-Marie Guyau, Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction (1885)
La religion fonde la morale ? Cette prétention n’est qu’imposture nous dit Jean-Paul Gouteux … « N’en déplaise à tous ceux qui défendent l’islam comme la « religion des opprimés »», de son poste d’observation privilégié Jean-Paul Gouteux dit les théocraties criminelles et l’islam conquérant : Silence … on tue … on viole … tous les jours … dans la corne de l’Afrique, au nom de la guerre sainte. Si l’actualité récente nous illustre les exactions des tribunaux islamiques en Somalie, Jean-Pierre Gouteux nous entraîne quant à lui dans les sombres recoins du Soudan et du Darfour.
Le Jésus des chrétiens, a contrario du prophète de l’islam, serait alors, à croire d’aucuns, un « maître d’amour » ? Le christianisme aurait, contrairement à l’islam, délégitimé la violence ? Point besoin de revenir aux temps reculés des croisades ou aux persécutions justes d’Augustin[2] pour mettre en lumière là encore l’imposture : il suffit de suivre le chemin de Jean-Paul Gouteux … au Rwanda cette fois …
« Un Hutu est simple et droit mais un Tutsi est rusé et hypocrite. Il se montre bien, poli et charmant, mais quand le moment est venu, il fonce sur toi. Un Tutsi est foncièrement mauvais, non pas par l’éducation mais de par sa nature »
Monseigneur Phocas Nikwigize, De Volkstrant, 26 juin 1995
Avec l’appui revendiqué du dieu génocidaire des chrétiens, l’église catholique romaine, en 1994 comme en 1959, justifie si ce n’est encadre l’indicible : le génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda … « En avril 1994, et pendant trois mois, plus d’un million de personnes ont été tuées au Rwanda parce qu’elles n’appartenaient pas à la bonne « race ». » La persistance du silence assourdissant de l’église catholique romaine, en France, en Belgique comme au Vatican, vaut toutes les leçons de Ratisbonne …[3]
« Chaque fois que nous nous lèverons, Dieu sera toujours avec nous, Jésus est derrière nous, nous gagnerons la guerre. »
Valérie Bemeriki, Radio télévision mille collines, 20 mai 1994
Finalement, si les monothéismes surpassent les polythéismes c’est en ce qu’ils inventent … la guerre religieuse. « Le dieu unique ne peut être, de toute évidence, que d’un côté. De surcroît, il ne peut y en avoir qu’un, ce qui fait que l’autre dieu d’en face, tout aussi unique, devra être nécessairement éliminé, ce qui est réalisé par le massacre impitoyable de ses supporters ou leur conversion » … les clergés monothéistes sauront néanmoins parler d’une seule voix pour les bonnes causes, comme celles consistant à combattre l’homosexualité ou le droit à l’avortement … « La sainte alliance des religions ne se fait que sur la base de leur intolérance réciproque »
Puisque la prétention morale des religions est une imposture, qui plus est dangereuse, il revient aux humanistes scientifiques de promouvoir l’élaboration d’une morale « naturelle, rationnelle et révisable » - suivant les termes partagés avec Jean-Pierre Changeux - . Cette question, nous dit l’auteur, est trop sérieuse pour que, à peine libérée de ses béquilles idéologiques cléricales, la société confie cette tâche à des comités de philosophes, de scientifiques voire de quelconques experts, a fortiori quand ils se réclament des « principales familles philosophiques et spirituelles » … la morale comme la politique doit s’élaborer démocratiquement, sans croire pour autant que la route sera facile :
« Ne nous illusionnons pas. Nous sommes tous englués malgré nous dans des certitudes qui ne sont souvent que des actes de foi. Celles qu’il faut abandonner en premier, de toute urgence, sans regret ni état d’âme, sont celles qui prétendent être au-delà de la raison. De toutes les convictions, ce sont les plus dangereuses. »
Jean-Paul Gouteux ne se fait donc aucune illusion sur la difficulté de l’exercice : même en rangeant les
vérités révélées au magasin des accessoires, il ne sera pas facile de dépasser les autres certitudes et craintes instinctives de ses frères et soeurs en humanité pour que la démocratie
s’exprime sur les enjeux potentiellement bénéfiques – tout comme sur les limites éventuelles à définir – que nous offrent la maîtrise croissante de la biologie et de la génétique, des
biotechnologies (OGM, clonage, etc.), de l’intelligence artificielle, etc. … Avec son pragmatisme désabusé notre ami sait bien, lui aussi, quelle est la faiblesse
systémique de l’humanisme scientifique : « seuls se reproduisent les systèmes développant d’efficaces moyens de reproduction : le prosélytisme, le totalitarisme intellectuel,
l’intolérance, l’absolutisme des convictions. » A sa façon, l’anthropologue Pascal Boyer ne dit, lui non plus, rien d’autre quand il évoque que l’activité scientifique est
« contre-nature » et que sa grande improbabilité
Tel est le mur incontournable auquel se heurte immanquablement le rationalisme scientifique.
Au terme d’une lecture agréable, à laquelle, il faut bien l’admettre, le titre choisi (actualité des caricatures ?) ne nous prépare pas, nous serons nombreux, au sein de l’union rationaliste à partager la posture de l’auteur. Certes, même si tout ne peut lui être ramené, le combat idéologique contre la religion reste plus que jamais une nécessité – « toute critique commence par une critique de la religion » -, et, dans ce combat, « le rôle de l’humanisme scientifique est de faire prendre conscience des conditionnements idéologiques dangereux, voire meurtriers, inhérents aux trois monothéismes, ce qui est la seule façon de les combattre. » . En même temps la laïcité institutionnelle est une nécessité incontournable de la démocratie car « il ne faut jamais oublier que la foi n’est tolérante que lorsqu’elle est privée des pleins pouvoirs. Dès qu’elle les a, elle assure sa dictature : c’est une règle générale qui ne souffre d’aucune exception historique ». Enfin, conscients que nous sommes de la faiblesse systémique de notre posture faite de raison critique et de libre examen, nous faisons néanmoins le pari de l’intelligence, celui de l’humanité. C’est ce dernier message que nous a lancé Jean-Paul Gouteux, celui qui clôt son « apologie du blasphème » :
« « Le doute, c’est la dignité de la pensée ». Frères humains, restons dignes ! »
Michel Naud, Nantes, 30 décembre 2006
[1] Sauf indication contraire dans les notes, les citations entre guillemets et en italique sont toutes issues de Apologie du blasphème, en danger de croire. Jean-Paul Gouteux. Editions Syllepse.
[2] "Il y a une persécution juste qui est celle que l'Église de Jésus Christ fait aux méchants. (...) L'Église ne persécute que par amour (…) Enfin l'Église persécute ses ennemis, et ne cesse point de les poursuivre qu'elle ne les ait atteints et défaits, c'est-à-dire, qu'elle ne leur ait fait mettre bas les armes du mensonge, et qu'elle ne les ait établis dans la vérité." Augustin, Lettre d Augustin à Boniface, Tribun et ensuite Comte en Afrique, sur la conduite à tenir envers les Donatistes, lettre CLXXXV, traduction française de M. Du Bois, 1701
[3] On se reportera sur le site http://nuit.
[4] Pascal Boyer. Et l’homme créa les dieux. Folio essais. P.469
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