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PAUL [ VU PAR UN FRERE DOMINICAIN ]

TRIBUNE LIBRE.

Paul ou la vie bouleversée d'un génie du christianisme

Ouverte par Benoît XVI le 28 juin 2008, pour le deuxième millénaire de la naissance de l'Apôtre, l'Année Saint-Paul est l'occasion de redécouvrir un grand génie du christianisme qui reste paradoxalement un des plus méconnus. Qui est vraiment Paul ? Qui l'a vraiment lu ? Pourquoi le lire ? Son nom n'est-il pas associé à tout ce que le christianisme traîne de mauvaise réputation, d'antijudaïsme, d'antiféminisme, d'antiphilosophique, d'antimoderne ? Paul est-il ce haïssable personnage, le « dysangéliste » honni de Nietzsche, ou « celui auquel l'avenir est apparu », comme l'affirme Victor Hugo, un des « tout premiers théoriciens de l'universel », selon Alain Badiou, celui dont le geste inouï d'ouvrir aux païens la porte de la foi a fait faire un bond à l'histoire ?

Deux sources nous renseignent sur Paul : les détails biographiques de ses propres Lettres et les récits des Actes des Apôtres. Paul, « hébreu, fils d'hébreux », comme il se désigne lui-même, citoyen romain, nourri d'hellénisme, est né autour de l'an 8 à Tarse, en Turquie, cité cosmopolite célèbre qui a vu passer Alexandre, Octave, Antoine et Cléopâtre et naître bon nombre de philosophes stoïciens. Monté à Jérusalem, pour mieux s'instruire dans la foi juive et l'enseigner un jour, le jeune Paul se dresse contre la foi nouvelle du rabbi Galiléen crucifié - mais que ses disciples disent vivant -, avec une hostilité qu'il n'a jamais cachée : « Vous avez entendu parler, écrira-t-il aux Galates, de mon comportement naguère dans le judaïsme : avec quelle frénésie je persécutais l'Église de Dieu quand il plut à Dieu de révéler en moi son Fils afin que je l'annonce parmi les païens » (Gal 2, 13-17).

Comment expliquer un tel retournement ? Parti pour Damas pour persécuter les chrétiens, Paul reçoit en pleine face l'Événement « totalement incalculable », la Résurrection du Christ, « résurrection du sujet Paul » mais aussi « agent de transformation de l'histoire » (A. Badiou). Le foudroiement, l'illumination ne laissent aucune ambiguïté à ses yeux : il a rencontré Jésus, le Ressuscité lui est apparu à lui aussi. Dès lors, comment vivre comme avant ? « Je suis mort à la Loi afin de vivre pour Dieu [...]. Ce n'est plus moi qui vit, c'est le Christ qui vit en moi. » (Gal 2, 19-20).

Paul en marche ne s'arrêtera plus, tendu vers un dépassement continuel de soi et des obstacles humains. Que veut-il ? Fonder le christianisme ? Faux débat pour l'opposer à Jésus ! Non, ce qu'il veut c'est « extirper l'Évangile de la stricte clôture » (A. Badiou) et en transmettre la bonne nouvelle à tous, car la passion de Paul c'est l'universalisme : « Il n'y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Gal 3, 28). L'universalité du salut chrétien n'est pas pour autant négation de la différence : « Ce qui importe, c'est que les différences portent l'universel qui leur arrive comme une grâce » (A. Badiou). Hors de tout système, Paul, devenu chrétien sans cesser d'être juif, reste un homme libre et adjure ses lecteurs d'en faire autant car « c'est pour que vous restiez libres que le Christ vous a libérés, ne vous remettez pas sous le joug d'un nouvel esclavage » (Gal 4, 1-2).

Avec sa force de conviction, Paul est parti à l'assaut du monde, cédant à la magie de l'Asie, à l'appel de la Grèce, portant la croix au coeur de l'Empire. C'est là qu'il est mort, sous Néron, sans doute pris dans la vague de persécutions qui a suivi l'incendie de Rome en 64. Mais qu'importe la mort à celui qui a passé sa vie à la défier ! « Où est-elle, ô mort, ta victoire; ô mort, où est-il ton aiguillon ? » (1 Co 15, 55). La mort a été « engloutie » dans la victoire du Ressuscité. Dans toute l'Antiquité, on n'a jamais encore écrit comme ça ! Ces formules fulgurantes, Paul ne les a pas forgées « avec de l'encre ou sur des tables de pierre » (2 Co 3, 3) mais avec le souffle du Dieu vivant. Plus qu'un texte, une écriture, sa parole est donc une forme de vie dont « Amour » est le nom. Sans l'Amour, la plus haute sagesse n'est que subjectivisme creux : « Si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien » (1 Co 1, 13).

La seule possibilité de comprendre une vie et d'entrer dans une oeuvre, « c'est d'aller voir dedans si on y est », comme dit Yann Moix. Et, avec Paul, nous y sommes, nous avons rendez-vous avec nous-mêmes en le lisant.

JOËL BOUDAROUA

frère dominicain au couvent saint-Paul, de Bordeaux

Couvent des Dominicains - Dubrovnic
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