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© Stone
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Rencontre avec le philosophe Clément Rosset : « Je suis un chasseur d’illusions »
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Pour Clément Rosset, religions et idéologies ne sont que des leurres, destinés à masquer une réalité qui triomphe toujours à la fin. L’auteur de
L’École du réel, penseur sans illusions et bon vivant, nous prouve avec humour que l’adéquation au monde tel qu’il est reste le meilleur sésame
pour la joie de vivre.
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omment êtes-vous devenu philosophe ?
Clément Rosset : Moi qui prêche un refus de toute croyance, a fortiori de toute forme de mysticisme, je suis devenu philosophe par miracle?! Voici
les faits : en septembre 1958 – j’avais 19 ans –, je passais des vacances on ne peut plus banales dans une station balnéaire. Un soir, j’ai ressenti un
bonheur incroyable en entendant la mer monter. C’est à cet instant, allez savoir pourquoi, que je me suis mis à penser à la substance de la philosophie
tragique, l’objet même de mon premier essai. Le plan intégral était tout fait dans ma tête, je l’ai juste noté avant d’aller me coucher. J’ai rédigé le
livre en trois mois, dans un état de joie proprement halluciné. J’ai eu la chance, moi qui ne connaissais personne dans le monde de l’édition et n’étais
en aucune manière titillé par le désir d’écrire, d’être immédiatement publié. Voilà comment, en une nuit, je suis devenu philosophe !
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Ceux qui ont suivi vos cours sont unanimes, vous êtes un pédagogue hors pair. Voici un exercice dans vos cordes : expliquez-nous
simplement les grandes lignes de votre pensée…
Mon point de départ est que le réel est idiot. Attention, l’idiotie n’est pas l’imbécillité mais l’insignifiance, l’absence de signification. Un exemple
: ce caillou que vous voyez là répond parfaitement – il ne fait même que ça – au principe d’identité, A égale A. Vous pouvez le torturer, il ne fera rien
d’autre que confirmer son identité de caillou. Cette vérité peut devenir insupportable. Je m’explique : si je veux décrire ce caillou, je vais être tenté
de le faire rentrer dans une généralité, un concept de caillou. Mais ce caillou, tout banal qu’il soit, est unique, et je vous mets au défi de le décrire
complètement dans sa singularité. Il n’existe pas, dans l’univers, deux choses absolument semblables.
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Qu’un caillou soit un caillou, ça ne nous gêne pas beaucoup… Qu’est-ce que ça prouve ?
La persistance obstinée du caillou dans son identité minérale ne nous empêche pas de vivre, mais nous pouvons élargir cet exemple à notre refus naturel
d’accepter une réalité lorsqu’elle nous dérange. Rien de tel qu’une fable pour remettre les pieds sur terre. Telle celle-ci, venue d’Orient : un matin,
le vizir de Bagdad heurte dans un marché une femme au visage blafard. Ils ont tous deux un mouvement de surprise. Le vizir sait qu’il a rencontré la
Mort. Affolé, il accourt au palais et supplie le grand calife : « Puisque la mort me cherche ici, lui dit-il, permets-moi, Seigneur, de me cacher à
Samarcande. En me hâtant, j’y serai à la tombée de la nuit ! » Sur quoi, il selle son cheval et file au grand galop.
Plus tard dans la journée, le calife rencontre lui aussi la Mort. « Pourquoi, lui demande-t-il, as-tu effrayé mon vizir, qui est si jeune et bien
portant ? » « Je n’ai pas voulu lui faire peur, répond-elle. J’étais juste surprise de le voir ce matin à Bagdad, car j’ai rendez-vous avec lui, ce
soir, à Samarcande. » Cette histoire résume bien notre penchant irrésistible à conjurer par tous les moyens ce qui, pourtant, ne va pas manquer
d’arriver. Et pas seulement l’inéluctable absolu, notre finitude. Combien de pensées, au cours des siècles, nous ont poussés à agir pour un avenir meilleur, avec les résultats catastrophiques que l’on sait ! Nous avons un
arsenal sophistiqué de mécanismes pour mettre notre conscience à l’abri des spectacles indésirables. Quant au réel, nous l’invitons à aller se faire voir
ailleurs…
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Comment ça, se faire voir ailleurs ?
Dans l’illusion. En substituant au réel un double, plus acceptable, nous effectuons un déplacement propre à nous aveugler. Encore un exemple, choisi
chez Georges Courteline, vous savez, cet auteur de théâtre chez qui les femmes crient « Ciel, mon mari ! », avant de cacher leur amant sous le lit…
Dans Boubouroche [1893, ndlr], le héros a installé sa maîtresse, Adèle, dans un petit appartement. Un voisin de palier le prévient qu’Adèle reçoit tous
les jours un jeune amant qu’elle dissimule dans son placard, dès que son bienfaiteur s’annonce. Fou de colère, Boubouroche débarque par surprise et
découvre le jeune homme.
Devant sa rage, Adèle rétorque, indignée : « Tu ne mérites pas même la très simple explication que j’aurais fournie aussitôt à un autre, s’il eut été
moins grossier. Le mieux est de nous quitter ! » Boubouroche, qui, au fond, ne demandait qu’à se jeter dans une issue douillette pour son ego, admet
aussitôt sa « bévue » et se confond en excuses. L’histoire, comique et caricaturale, montre bien la structure de l’illusion : faire d’une chose deux,
comme le fait le prestidigitateur. Celui-ci, pendant son tour de magie, oriente ailleurs le regard du spectateur, là où, précisément, il ne se passe
rien. Exactement comme Adèle : « Il est vrai qu’il y a ici un homme, mais regarde – là où, précisément, il n’y a strictement rien – comme je
t’aime ! » Le thème du double est souvent associé à une pathologie – schizophrénie, paranoïa – et autres confins de la normalité. Il n’en est rien.
Le thème du double concerne un espace culturel bien plus vaste ! Notamment celui de l’illusion religieuse, ou de la philosophie idéaliste, qui
substituent au réel un « autre monde », forcément meilleur…
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Vous venez de citer Courteline, mais dans votre œuvre, vous prenez volontiers appui sur Tati ou Tintin… Est-ce bien
raisonnable ?
Vous pouvez ajouter à votre liste Samuel Beckett ou Marcel Proust, ça fera plus chic… Plus sérieusement, les œuvres qui manient l’humour ont tout à nous
apprendre : elles mettent à nu les mécanismes absurdes qui nous gouvernent et dont nous devons nous garder si nous voulons faire coïncider nos désirs et
le réel, ce qui est la définition même de l’allégresse. Ces connaissances peu académiques n’excluent pas une assez bonne connaissance des philosophes.
Mes préférés sont Spinoza, Nietzsche, Pascal et Bergson. J’ai une grande sympathie pour Schopenhauer, un sentiment mitigé pour Freud, capable de fines
analyses, mais aussi de théories délirantes, et une aversion pour Kant, pour qui le réel n’est qu’une contrainte inopportune, juste bonne à faire de
l’ombre aux beautés de son appareil théorique.
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Dernière question, d’ordre purement philosophique : non pas qui êtes-vous, ni où allez-vous, mais, d’où venez-vous ?
D’une mère normande et d’un père dauphinois. Après la Révolution, mes ancêtres paternels étaient si misérables qu’ils sont partis vivre à La Réunion. Mon
père a fait des recherches généalogiques, histoire de trouver aux Rosset une lignée illustre. Sa quête a été un véritable Golgotha. Pour peupler l’île,
Louis XIV avait ordonné une razzia de dames de petite vertu dans tous les ports de France. Voilà pourquoi nous avons, nous autres Rosset, beaucoup de
prostituées comme ancêtres. Et aussi, pour faire bon poids, quelques litres de sang noir, dont je suis bénéficiaire, comme mes quatre frères et sœurs.
Cette perte des espérances de mon père, qui aurait tant aimé être ce qu’il n’était pas, n’est sans doute pas pour rien dans ma vocation de chasseur
d’illusions…
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Ses dates clés
1939 | Naissance à Carteret, dans la Manche.
1960 | Publication de son premier essai, La Philosophie tragique (PUF, réédition PUF, “Quadrige”, 2003).
1961 | Entrée à Normale sup.
1965 | Agrégation de philosophie.
1966-1998 | Tout en publiant une multitude d’essais (plus d’une trentaine), il enseigne la philosophie, d’abord à l’université de
Montréal, au Canada, puis à celle de Nice.
2008 | Publication de La Nuit de mai et de L’École du réel (Les Éditions de Minuit).
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À lire
L’École du réel de Clément Rosset
S’il ne fallait en lire qu’un, ce serait celui-là ! Cet ouvrage est la mise au point de tous les essais écrits depuis trente ans par le philosophe
sur la question du réel et de ses doubles fantomatiques (Les Éditions de Minuit, 470 p., 29 €).
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Alain Dreyfus
septembre 2008
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