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Philosophie,coups de coeurs philosophiques et littéraires,éthique,morale,environnement,culture,réflexions personnelles .

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E.JELINEK SUR M.HEIDEGGER [ARTICLE DU "MONDE "]

 

On a parlé à partir des années 1990

d’un « tournant philosophique » de

votre oeuvre. Pouvez-vous préciser

le rôle que joue la philosophie dans

votre écriture romanesque ?

A l’occasion de la chute du mur de

Berlin, j’ai commencé à m’intéresser à

Heidegger, même si c’était de façon

superficielle et pas simplement dans un

sens philosophique (ou seulement à la

marge, car pour cela je n’avais aucune

des conditions requises), mais dans le

domaine linguistique, comme un phénomène

très allemand. Celui du penseur,

non pas subversif, mais « suiviste »

[Mitlaüfer] des nazis, un penseur qui

prétendait « guider » le Guide suprême,

autrement dit par excellence l’absence

de l’Esprit absolue, à quoi s’ajoute

l’épouvante de constater que la pensée

n’est rien et ne peut rien contre la violence.

Que le mot peut enflammer ou calmer,

mais n’a aucune ressource contre

une arme.

Et voilà que l’un des plus grands penseurs

allemands s’en va faire de l’entraînement

militaire avec ses étudiants

alors qu’il s’abstient de toute visite à la

tombe de son maître juif, Husserl. Ce

glissement entre le ridicule le plus extrême

et la pensée la plus profonde m’a

choquée, au point même de me conduire

à une sorte de nihilisme. A un sentiment

d’absurdité absolue qu’on ne peut

affronter qu’au moyen de l’ironie et de

l’auto-ironie. D’une côté, cet intérêt

pour Heidegger m’a libérée (car si un

Heidegger est possible comme grand

penseur, alors tout est possible), d’un

autre côté, il est devenu compulsif. Je

dois d’une certaine façon introduire de

force la pensée dans mes textes, même

si elle crie et pleure et ne veut pas y aller.

C’est le sort de la pensée des femmes,

je crois, de se fracasser et se briser sur le

palais de glace masculin. Le palais de la

philosophie, habité seulement par des

hommes, ne peut même pas être ébréché,

malgré Beauvoir et malgré Arendt.

Cette dernière s’étant transformée en

philosophe politique à cause de son destin,

ce qu’elle ne serait peut-être pas

devenue, si sa naissance en tant que juive

ne lui avait collé à la peau, ce qu’elle

a fini par considérer comme sa plus

grande chance. Nous, les femmes, sommes

les exclues et depuis cette position

d’exclues, nous pouvons seulement subvertir,

mais nous ne pouvons pour ainsi

dire pas agir à l’intérieur de la philosophie,

parce qu’il nous est aussi impossible

de nous y inscrire que dans la musique,

par laquelle j’ai commencé, mais

que j’ai vite abandonnée.

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