Les conflits, qu’ils soient théoriques ou pratiques, individuels, sociaux ou politiques, prennent des formes bien trop nombreuses par leurs objets ou
leurs causes pour que l’on puisse prétendre en couvrir le champ. Qu’on en fasse l’éloge ou qu’on le blâme, qu’on le perçoive comme condition ou comme destruction du monde et de la vie en commun,
le conflit tient sa détermination de son rapport à son autre, c’est-à-dire à la perspective de sa maîtrise ou de sa résolution. Lorsque toute issue au conflit est jugée impossible, le litige, la
dispute ou la polémique se muent en différend qui peut prendre des figures concrètes, s’accomplissant par la violence, dans l’affrontement, du duel à la guerre. Le conflit peut aussi être
suspendu dans le désaccord, prenant des formes aussi variées que l’indifférence, le fanatisme ou la tolérance… Si tout conflit exige qu’il y ait un désaccord quant à un objet, une contradiction
entre propositions se rapportant à quelque chose, il faut aussi, pour que les jugements entrent en lutte, qu’ils soient portés par une prétention à la vérité ou à la validité. On peut alors
penser que, lorsqu’on ne s’en tient pas au désaccord, le conflit tire sa force de sa visée d’accord, qui s’établit par exemple au moyen du dialogue, de la délibération, débouchant là aussi sur
des formes diverses (consensus, compromis, etc.). Ces oppositions marquent, comme le soulignait Schleiermacher à propos des conflits dans le champ du savoir, le partage entre des options
engageant le monde commun :
[…] on trouve sous ce rapport les deux manières d’agir éternellement opposées entre lesquelles doit choisir quiconque se trouve dans le domaine du conflit. L’une rejette comme un vain effort
toute conduite du dialogue sur le fondement du conflit. Ce qui
[…] ne signifie rien d’autre qu’une différence donnée dans la nature et aucunement suppressible […]. Cette manière d’agir […] est l’essence du scepticisme conséquent.
La [manière] opposée, que nous nommons « dogmatisme » […] prend la conduite du dialogue dans l’état de la pensée conflictuelle et part visiblement de la présupposition que les
aspirations opposées dans la pensée doivent être dépassées comme étant un fractionnement séparant les penseurs les uns des autres [1].
Nous avons retenu des contributions qui, s’attachant aux figures sociales, culturelles et politiques que connaissent des conflits, ont cherché, à partir de leur signification pour une société
pluraliste, donc intrinsèquement marquée par le conflit, à réfléchir aux formes qu’il pouvait prendre dans le cadre d’une possible vie commune.
C’est ainsi que, partant du conflit de la raison avec elle-même et avec la raison d’autrui présenté par Kant, j’esquisse ses prolongements dans la théorie des conceptions du monde de Dilthey et
Jaspers, qui apportent à leur pluralité une solution critique et une solution dialogique. Ces approches trouvent une nouvelle actualité dans les interrogations de John Rawls et Jürgen Habermas
sur la structure de sociétés contemporaines, dont le pluralisme affecte le vivre ensemble et les institutions dans lesquelles il s’accomplit. Partant d’une définition plus strictement politique
des conflits, Patrice Canivez dégage trois caractéristiques : ils ne concernent pas des individus mais des groupes, impliquent les institutions étatiques et demandent une « solution
politique », c’est-à-dire une solution par la discussion et non par la violence. Dans ce contexte, le « compromis » apparaît comme l’une des figures de l’autre du conflit. Patrick
Savidan réfléchit dans ce cadre aux dispositifs participatifs des sociétés démocratiques contemporaines. C’est parce que la représentation politique de la société tend à être plus problématique,
que Patrick Savidan soutient que les principaux dispositifs participatifs et délibératifs ne permettent pas l’expression politique des conflits structurant les sociétés démocratiques dans la
mesure où ils tendent à toujours réduire la diversité qui est au fondement même de ces conflits. Dans la contribution qui vient clore cet ensemble, Mark Hunyadi propose une définition originale
de la « tolérance » comme « mise en latence de conflits continués ». La tolérance n’apparaît pas alors comme cette vertu politique qui permet de mettre un terme aux conflits
par leur suspension, comme chez Rawls ou Habermas chez lesquels elle vient garantir la stabilité d’une société et d’un monde commun, mais prend au sérieux le fait que le monde est
fondamentalement marqué par la conflictualité et la pluralité. La tolérance apparaît alors à l’origine même d’un monde commun.
[1]
F. D. E. SCHLEIERMACHER,
Dialectique, trad. fr. Ch. Berner et D. Thouard, Paris, Cerf, 1997, p. 272.