Philosophie,coups de coeurs philosophiques et littéraires,éthique,morale,environnement,culture,réflexions personnelles .
Par DominiqueGiraudet
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Éditions en ligneUniversité Denis Diderot Paris 7 - CSPRP Penser aujourd'hui avec Frantz Fanon |
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Éditions en ligne, CSPRP - Université Paris 7, Février 2008
Il m'incombe la lourde tâche d'ouvrir ce colloque. En effet, Pierre Sané, directeur du secteur des sciences sociales et humaines à l'Unesco, ne peut être avec nous pour des problèmes de santé. Sans lui et sans la section de la sécurité humaine, démocratie et philosophie, cette journée mondiale de la philosophie n'aurait pu avoir lieu. Qu'il en soit chaleureusement remercié, que toutes les personnes de cette section le soit aussi. Je voudrais particulièrement remercier Feriel qui travaille avec Pierre Sané et qui a fait en sorte que toutes les difficultés soient aplanies pour que ces deux jours de colloque se passent au mieux. Merci aussi à Valérie Lowit, c'est grâce à sa volonté d'organisatrice que nous sommes arrivés à ce colloque, à Sonia Dayan qui a initié l'idée de ramener Fanon sur le devant de la scène et qui a bravé les intempéries administratives pour que ce colloque ait lieu ; merci à toutes celles et tous ceux qui ont permis que l'on se retrouve ensemble pour parler de Fanon et de son actualité dans le monde d'aujourd'hui, monde globalisé, violent et dans lequel les régressions sociales, politiques, civiles et des droits fondamentaux affichent une hausse telle qu'elle met en péril la paix et la sécurité internationales en bien des endroits.
Me retrouver ici aujourd'hui est à la fois un honneur mais aussi une difficulté. Je me trouve face à des personnes qui ont travaillé les problématiques soulevées par Fanon alors que je ne l'ai jamais fait. Certes, j'ai lu ses ouvrages mais par intérêt politique et militant. Ses écrits ne sont pas l'objet de mon travail. Je dirai simplement que je ne suis que sa fille, ce qui explique que je n'ai pas l'expertise que vous en avez et que d'autres liens m'unissent à lui.
À l'occasion de ce colloque, je me suis interrogée sur ce qui fait que d'aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours élevée contre l'injustice et qu'à un moment donné cela m'a amené à lire à Fanon au regard de cet engagement.
Je dirai simplement que cela ne passe, peut être pas, par mon père ; nous avons été séparés rapidement, mais j'ai vécu dans des lieux où il était passé ou simplement il aurait certainement fait le choix de vivre. Très jeune, j'étais à Saint Alban où Tosquelles m'offrait des poupées d'une blondeur outrancière qui faisaient mon bonheur et qui me permettaient de penser que j'étais comme mes camarades de classe, qui souvent me traitaient de sale négresse. J'en ressentais un grand sentiment d'injustice et d'incompréhension... Puis ce fut Saint Anne où terrorisée des dégâts de l'alcoolisme, je déversais dans l'évier, les bouteilles de vin destinées aux médecins et internes de l'hôpital. J'ai fini par me faire prendre. Pour mes 8 ans, j'ai rejoint ma mère et son mari à La Borde. J'y ai passé une partie de mon enfance et de mon adolescence. A 11 ans, j'étais fascinée par Jean Oury. J'entrais partout, connaissais tout le monde, soignants/soignés, ma famille était étendue - au sens africain du terme - et se composait des uns et des autres. Nous vivions parmi et avec les fous, cette confrontation me paraissait normale ; le monde extérieur, quant à lui, était difficile et source de nombreuses incompréhensions. Je dois ajouter qu'à La Borde il se passait toujours quelque chose ; tous pensaient ensemble pour mettre en mots les maux dont souffraient celles et ceux qui y passaient le temps de se restaurer ; se retrouvaient aussi des militants connus ou inconnus, des Français, des Africains des Algériens. La Borde, à la fois un lieu de soins, d'élaboration de la pensée et aussi un lieu d'engagement politique, pas de dissociation entre tous ces engagements.
Dès lors tout ce qui se passait à l'extérieur me semblait étrange, ennuyeux et curieux. La normalité était le quotidien avec la folie : le droit à la différence, le vivre avec et ensemble, la souffrance à vivre, à être debout me semblait normal et parfaitement légitime. On pourrait parler d'intérieur et d'extérieur, oui, deux mondes s'affrontaient... l'un où il était normal de vivre avec les dysfonctionnements de l'âme, l'autre qui rejetait en bloc et les soignants et les soignés.
De là peut être à penser que mon combat pour le droit à la différence s'origine en ces lieux de vie particuliers. Je pense que l'interprétation est valide.
À ce moment, je n'étais que la fille de Fanon, lequel était admiré par toutes les personnes engagées passant par La Borde ; aujourd'hui, je suis une militante engagée dans la lutte contre les nombreuses violations des droits humains et celles faites au droit des peuples. Et comme tous les militants dénonçant les dérives d'un système inégalitaire, violent et discriminatoire, j'ai lu Fanon pour comprendre la relation et la nature de la relation dominant/dominé ainsi que les variations de cette relation.
Et il se trouve qu'à cette lecture, j'ai trouvé des réponses permettant de continuer à élaborer de la pensée.
Oui, nous sommes toujours dans « L'Europe, ce continent gras et blême, Cocteau s'agaçait de Paris, cette ville qui parle tout le temps d'elle-même. Et l'Europe, que fait-elle d'autre ? Et ce monstre sureuropéen, l'Amérique du Nord ? Quel bavardage : liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes. De bons esprits, libéraux et tendres - des néo-colonialistes en somme - se prétendaient choqués par cette inconséquence, erreur ou mauvaise foi : rien de plus conséquent, chez nous, qu'un humanisme raciste puisque l'Européen n'a pu se faire homme qu'en fabriquant des esclaves et des monstres ».
Je ne fais que citer Jean-Paul Sartre, 1961, extrait de la Préface aux Damnés de la terre.
Penser Fanon aujourd'hui c'est prendre des risques, c'est se mettre sur cette fameuse ligne de sorcière dont parle Deleuze ; c'est prendre le risque de se voir affublé de l'adjectif terroriste ; de nombreux critiques se sont contentés de mettre en avant la violence dont parlait Fanon en lui faisant jouer un rôle qui n'était pas celui qu'il lui attribuait. Est-ce pour cela qu'en France, voire même en Europe, Fanon paraît relégué dans les sous-sols du musée de l'histoire ?
Je ne sais, mais il me semble qu'il y en a eu une instrumentalisation négative.
Le monde a changé et change encore, au regard des changements qui nous font dangereusement revenir en arrière et nous mettent tous ensemble dans une relation au monde mortifère, il est, dès lors, normal et même sain de se demander si Fanon peut encore contribuer à l'émancipation des peuples et de l'être humain dans un contexte différent de celui qu'il a connu et combattu ?
Le constat est simple : où que l'on se tourne, le racisme du dominant revient en force sous de nouvelles formes : culture supérieure de paix- logiquement la culture occidentale issue du capitalisme et du colonialisme- ; culture religieuse judéo-chrétienne par opposition à d'autres cultures et religions synonymes de mort, de haine, de désordre, d'invasion, adoptées par des peuples sous-développés qui, par ignorance et par incapacité à participer à l'histoire - je me réfère au discours de Dakar tenu par Sarkozy sur l'homme africain - ne comprennent pas les vertus et les bienfaits du capitalisme et sont incapables d'assimiler l'inéluctabilité des lois de marché. En fait, l'axe du bien se défend de ce qu'il nomme sous-cultures composées de sous-hommes, pour cet axe, ces dits sous-hommes ne méritent pas la protection du droit. A ces sous-hommes, il faut mettre des barrières : lois contre les migrants, répression policière, suppression des droits du travail, des droits à la vie privée, remise en cause des acquis sociaux, sans oublier les violations nombreuses des normes impératives du droit international et du droit humanitaire international...
Alors dans ce contexte, pourquoi encore Fanon ? Psychiatre, oui, mais il était avant tout un militant convaincu. Sa pensé et sa pratique n'ont jamais prétendu substituer la lutte pour l'émancipation des peuples à la lutte contre le système de domination par la négritude.
La preuve : son engagement dans la lutte de libération nationale du peuple algérien soumis à la domination coloniale alors que le problème de la « négritude » ne se posait pas avec la même intensité.
Aujourd'hui, le Choc des civilisations, les guerres d'agression, les nouvelles formes de racisme et de xénophobie, le saccage, sans vergogne, des ressources naturelles et autres des pays du sud, les crimes internationaux, l'institutionnalisation de l'impunité, les dérégulations des normes du droit international sont les actes quotidiens des pays développés, au sein du système capitaliste, qui construisent leur culture identitaire sur le mépris de l'autre, de l'étranger. En France par exemple, mais aussi dans d'autres pays développés. Ainsi, on trouve maintenant la généralisation de la traçabilité sur l'origine raciale- évidemment pas celle de l'homme blanc et occidental- ; mais aussi la naissance d'un ministère de l'identité nationale, des lois qui sont la manifestation des nouvelles formes de racisme et de xénophobie.
De tels constats démontrent que la lutte pour l'émancipation a été substituée par l'aliénation des peuples des pays dominants -à l'exception d'une minorité. Ces nouvelles poussées, (institutionnalisation et matérialisation du mépris et du racisme sous de formes nouvelles), sont les témoins des dégâts causés par le système dominant et témoignent de l'aliénation et de l'appropriation des esprits par les dominateurs.
Le combat de Fanon ne visait pas seulement la libération de l'homme noir ou du colonisé, mais visait l'émancipation des peuples, la libération de l'homme de l'aliénation par la lutte. La seule issue possible est l'action sur le réel. Il en va ainsi de l'action du peuple palestinien, et un de nos échecs en tant qu'européens c'est que cette lutte, juste et légitime, devient de plus en plus hors du réel ; il en va ainsi de la lutte des peuples latino-américains qui, eux, ont pris le pas sur le « réel » impérialiste nord-américain et européen, sur le « réel des lois du marché », sur le « réel » de la violence des dominants », sur le « réel » du pillage des richesses par les pays capitalistes développés... de là tout l'intérêt des transformations sociales qui s'y opèrent. Il en va ainsi de l'action de ces peuples pour l'émancipation des peuples, pour l'émancipation de l'homme, pour l'émancipation du dominé
Alors, oui Fanon est d'actualité car il fait sens à la lutte des peuples qui tentent de construire des alternatives réelles et concrètes au modèle néo-libéral et à l'impérialisme nord-américain et européen, à la lutte d'émancipation de l'homme en interrelation avec celle des peuples.
Lutte d'émancipation des peuples, d'émancipation de l'homme, refus de toute nouvelle forme de racisme et de domination, lutte pour un homme debout, Fanon n'a pas fini de nous apprendre à nous dégager des modèles que veut imposer la vieille Europe, qui n'en finit pas de mourir. Dans ces derniers soubresauts de domination, elle tente encore de se protéger par un déchaînement de violence contre l'homme et contre les peuples préférant entraîner les uns et les autres dans sa décomposition. A nous de résister et de mettre en avant les dynamiques constructrices de sens et de vie, c'est bien pour cela que nous sommes ici. Tenter de trouver des éléments de résistance et de construction d'une pensée refusant les éléments de la relation dominant/dominé, trouver tout cela dans l'actualité de Fanon.
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Je profite de cette occasion pour annoncer la création de la Fondation Fanon, c'est chose faite depuis le mois de septembre.
La Fondation Frantz Fanon, structure ouverte et en réseau, prend son sens dans une série de questionnements que Fanon lui-même posait au monde, mais aussi à partir de la question que posent les évènements et la lecture du monde: qu'arrive t il, aujourd'hui, à l'oeuvre de Fanon, qu'en est il de sa présence et de ce qu'il pensait de la construction d'une « nouvelle humanité », d'un universel pluriel? Cette Fondation positionnée en réseaux (Antilles, Etats-Unis, /Amérique latine, France-Europe, Moyen-Orient, Afrique de l'Ouest et Afrique de l'Est, Asie), travaillant de manière transversale, doit assurer la présence du travail de et à partir de Fanon aujourd'hui et dans le monde.
Une des particularités de la pensée de Fanon, à travers les différents terrains qu'il a lui-même investis, est d'avoir relié entre eux des lieux qui paraissaient éloignés l'un de l'autre, géographiquement (la France, la Caraïbe, le Maghreb, l'Afrique sub-saharienne) ou institutionnellement (l'hôpital psychiatrique et la scène politique). Ce travail transversal en réseaux doit servir à relier des lieux et à confronter sa pensée aux expériences, aux problèmes et aux problématiques du présent et en montrer l'actualité, car l'une des dimensions de la pensée de Fanon est sa mondialité.
L'alternative montrée par les engagements de Fanon se présentait hier, entre le système capitaliste et le système socialiste, Fanon appelant à l'inauguration d'une autre voie. Et aujourd'hui, ce même choix alternatif se présente entre un universalisme récupéré par les puissants dans le contexte du système capitaliste dit aussi mondialisation et les luttes pour la construction d'une société internationale fondée sur la solidarité, la coopération et l'amitié entre les peuples. C'est cette face politique de Fanon - connue - et qui aujourd'hui se révèle d'une actualité incontestable.
Merci à chacune et chacun de vous d'être là, merci de réfléchir à haute voix et de permettre d'actualiser la pensée de Fanon au regard du monde dans lequel nous vivons, merci à celles et ceux qui nous ont réunis et encore merci pour mettre en commun votre pensée.
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