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Philosophie,coups de coeurs philosophiques et littéraires,éthique,morale,environnement,culture,réflexions personnelles .

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LUCIEN JERPHAGNON " CE QUE PENSER VEUT DIRE"

Ce que penser veut dire

par François Busnel
Lire, mai 2004

 Lucien Jerphagnon, historien et philosophe, renouvelle notre vision de la pensée médiévale. Rencontre avec un érudit joyeux et libre.

Il a lu cinquante-deux fois Le Nom de la rose et souligne à plaisir l'actualité du Moyen Age en citant la page 482 du grand roman médiéval d'Umberto Eco, «lorsque Guillaume de Baskerville lance au vénérable Jorge: "Vous êtes le diable, c'est-à-dire la vérité qui n'est jamais effleurée par le doute"». Lucien Jerphagnon, 82 ans, dont vingt-cinq passés à l'Université, est l'un des derniers représentants d'une catégorie de philosophes en voie de disparition: ces authentiques penseurs qui sacrifièrent une œuvre personnelle au profit d'un dessein collectif, l'enseignement.

«Un philosophe qui ne s'implique pas dans l'histoire ne respire
que des concepts»

 

L'aventure débute en août 1939. Le jeune Lucien se porte alors volontaire pour se battre contre l'Allemagne. «On m'a répondu que l'armée française n'avait pas besoin de moi car elle était bien supérieure à l'armée allemande... neuf mois plus tard, il n'en restait rien.» Il n'aura guère le temps d'étudier ses «chers Grecs»: en 1943, il est dénoncé comme réfractaire au STO et déporté vers un camp de représailles, du côté de Hanovre. Il y passera deux ans. Tente-t-il de s'évader? «Mon cousin, lui, s'est évadé... on a fusillé son père. Dans ce camp, il n'y eut aucune tentative réussie: tous ceux qui essayèrent furent retrouvés et ramenés, amaigris de dix ou quinze kilos, les visages tuméfiés.» Parce qu'il parle allemand («Merci Hegel», lâche-t-il aujourd'hui), il devient chauffeur de camion et transporte dans tout le pays des produits toxiques destinés à la fabrication d'armes. Lorsqu'il est libéré, par la Deuxième Armée de Montgomery, il n'est plus qu'un spectre. «J'ai connu l'esclavage, l'homme à l'état sauvage, commente-t-il en serrant la mâchoire. Pour moi, ce n'est pas une gloire mais une honte. Je ne le cache pas.» Il ne le cache pas, certes, mais il n'en parle pas, préférant évoquer ceux qui, à son retour en France, lui donnèrent le goût de penser. Deux maîtres: Jean Orcibal, pour l'histoire, et Vladimir Jankélévitch, en philosophie. Puis une chaire, à l'université de Besançon, et à Caen. Là, il formera plusieurs générations d'étudiants. Michel Onfray, qui fut son élève, témoigne: «La salle 509 de l'université de Caen était un endroit où l'on pouvait venir en toge et s'asseoir pour écouter le maître: ses cours étaient un happening permanent et génial où les improvisations les plus fulgurantes précédaient les commentaires d'actualité les plus subtils. Lucrèce et Plotin devenaient nos contemporains.»

Lucien Jerphagnon est un érudit joyeux. Et libre. A l'époque où l'Université suit les modes (l'existentialisme, la phénoménologie, le structuralisme), il ne s'inféode à aucun dogme, à aucune vérité. «J'ai très vite senti, avant de le comprendre, que la vérité est plurielle: je fais donc mon marché parmi les philosophes, piochant chez les sceptiques, les stoïciens, les épicuriens, Plotin ou saint Augustin, ce qui m'intéresse et peut m'aider à comprendre le monde ancien comme le monde actuel.» Tout est dit: Jerphagnon est l'un des plus brillants historiens de la philosophie. On lui doit, entre autres, l'édition complète des œuvres de saint Augustin en Pléiade (douze années de traduction et de commentaires) mais aussi une Histoire de la pensée, introuvable, et que les éditions Tallandier ont l'excellente idée de rééditer après que son auteur l'a entièrement revue. «Et il y avait du travail!» tient-il à préciser.

«Un livre n'est pas une pierre tombale», explique Lucien Jerphagnon. Voilà pourquoi, quinze ans plus tard, il a remanié son texte, modernisant les expressions, intégrant les récents travaux de Robert Turcan sur le monde romain et de Jacques Le Goff sur le Moyen Age, mais aussi les dernières trouvailles archéologiques: «Tout cela modifie considérablement le regard que nous pouvons porter sur la pensée, de la fin de l'Antiquité à l'époque médiévale. Il faut être à l'heure aujourd'hui pour mieux comprendre ce qui s'est passé hier.» Un subtil alliage qui permet de rendre vivantes des philosophies vieilles de plusieurs centaines d'années. Mais il y a autre chose: Jerphagnon insiste sur la dimension religieuse de l'histoire de la philosophie. Une dimension qui ne cesse de croître dans son œuvre et culmine dans son dernier ouvrage (Les dieux ne sont jamais loin, superbe essai sur les mythes paru l'an dernier chez Desclée de Brouwer) et permet de montrer, avec un bonheur rarement égalé, ce que fut le contact progressif du monde gréco-romain avec les dieux, comment le rationnel coexista avec le mythico-religieux, ce que signifia le sentiment de mystère et de quelle manière les mots, peu à peu, congédièrent les dieux.

«Il n'y a de monde qu'avec des visions du monde»

 

«Je veux regarder penser les autres, lance jovialement Lucien Jerphagnon. Savoir pourquoi ils ont dit telle ou telle chose à un moment précis de l'histoire. C'est qu'il n'y a pas de monde avant les regards que l'on porte sur lui: il n'y a de monde qu'avec des visions du monde.» Ce sont ces visions du monde que Jerphagnon décrit, dans un style allègre, des mythographes préhelléniques aux philosophes de l'Académie, du Lycée, du Portique ou du Jardin - sans oublier les cyrénaïques, les cyniques. Et Jerphagnon d'ajouter, un sourire malicieux aux lèvres: «Un philosophe doit être historien et un historien doit être philosophe. Oui, je le dis et le redis, un philosophe qui ne s'implique pas dans l'histoire ne respire que des concepts, c'est-à-dire des signes de signes...».

Cette histoire de la pensée est la plus vivante, la plus jubilatoire, la plus essentielle que l'on puisse imaginer. La vitalité intellectuelle de la pensée médiévale, notamment, apparaît ici dans toute sa force. Jerphagnon insiste sur les ruptures: avec lui, on découvre à quel point les philosophes qui succédèrent à saint Augustin (le fondateur d'une philosophie médiévale marquée par la conversion - provisoire - de la pensée au christianisme) croyaient à la nouveauté. Le pseudo-Denys, Jean Scot Erigène, Abélard, Duns Scot... tous revivent ici et participent à cet incroyable bouillonnement de l'esprit qui agita cet âge que l'on dit moyen.

Avec ce livre, sans doute son maître ouvrage, Lucien Jerphagnon fait tomber le mur de mépris et de dérision qui fermait le Moyen Age. Il invite à penser par soi-même, en clarifiant plus qu'en conceptualisant. Cet amateur de bons mots et de plaisanteries érudites, qui pratique l'ironie socratique, le sarcasme et la joie, est le maître idéal. Celui que l'on rêve de donner à tous ceux qui découvrent, dès l'adolescence, ce que penser veut dire.

 

 
 
 
 
 

 
 
 

 
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© LIRE


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T
Bonjour Domonique, pour le passage, c'est une erreur de frappe, la correction est: mais en créer celles qui répondent ".Je reviens de temps à autre pour visiter votre site que je trouve interéssant. L'essentiel est de pouvoir fonder un dialogue. à bientôt.
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D
Bonjour monsieur,Vraiment merci pour votre remarquable et juste commentaire !Il y a seulement ce passage "main en cérer celles qui répondent "que je n'ai pas réussi à déchiffrer . J'aime beaucoup votre approche trés stimulante ! et fondée ! Je suis actuellement dans l'approche philosophique de Clément Rosset , il ne contredirait certainement pas vos dires !Bien cordialement,Dominique Giraudet
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T
La philosophie n'est pas seulement question de faire marché dans le marché des philosophes, certes la vérité est plurielle, mais en ne peut marcher qu'en répondant et en faisant place dans cette histoire des vérités. La vérité est une action, elle se crée par l'action, c'est à dire que la vérité est une volonté. Or, il ne s'agit pas de récuperer des vérités main en cérer celles qui répondent à une volonté parmis d'autres volonté. L'homme n'a pas besoin de philosophie pour en avoir une, il a besoin de répondre à une volonté ce qui donne une philosophie, aucune philosophie n'est neutre ! Bref, il est vain de reproduire une telle ou telle philosophie( celle de Platon ou Aristote ou autres), il est difficile de faire de la philosophie en ignorant Nietzsche, Heidegger ou Deleuze. Passer et refuter ceux-là est nécessaire pour faire une philosophie.
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