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SIMONE DE BEAUVOIR : UNE OEUVRE- VIE

Simone de Beauvoir : une oeuvre-vie
LE MONDE DES LIVRES | 10.01.08 | 12h49  •  Mis à jour le 10.01.08 | 12h49
 
 
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Si l'on aime Simone de Beauvoir, on admire son honnêteté, sa lucidité, son souci de vérité, sa volonté de liberté. Voici un livre sur elle, Castor de guerre, de Danièle Sallenave, qui possède ces qualités. Et le désir de montrer plutôt que de juger.

 

La haine de Simone de Beauvoir a été constante chez les féministes dites "différentialistes", qui prêtent aux femmes des qualités particulières et une supériorité sur les hommes, la maternité. Au lendemain de sa mort, en avril 1986, Antoinette Fouque, la fondatrice du mouvement Psychanalyse et Politique, dénonçait, dans Libération, ses idées "égalitaristes, assimilatrices, normalisatrices", son "universalisme intolérant".

A cette opposition, fondée sur le rejet des thèses du Deuxième Sexe (1949), se sont ajoutés, depuis, des écrits de supposées féministes - tardives - expliquant à longueur de pages à quel point elles avaient "dépassé" Beauvoir, qu'elles semblaient ne pas avoir lue.

 

INVENTER SON PROPRE DESTIN

 

Danièle Sallenave, elle, a lu. Et tenté de comprendre vraiment. Pas seulement la Beauvoir qui a changé quelque chose dans la vie des femmes - même celles qui la détestent ou l'ignorent -, mais tout le parcours d'une combattante, attachée à inventer son propre destin, comme elle le confiait dans ses Cahiers de jeunesse : "Je construirai une force où je me réfugierai à jamais."

Pourquoi ce titre, Castor de guerre ? Beauvoir avait envoyé en 1939 à Jacques-Laurent Bost, mobilisé, une photo d'elle portant au dos cette mention (1). "Castor", le surnom qui lui est resté, lui a été donné par un de ses camarades d'études (Beauvoir = Beaver = Castor), en raison de son caractère industrieux et constructeur.

"Castor de guerre" lui convient au-delà de l'allusion aux années noires du XXe siècle, car elle a été une splendide guerrière de sa propre vie, avec les "dommages collatéraux" que cela suppose, et sur lesquels ni elle ni Danièle Sallenave ne font silence.

En tout premier lieu, ce pacte de transparence qu'elle avait conclu avec Jean-Paul Sartre, son compagnon pendant cinquante ans - "ce signe jumeau sur nos fronts" - et cette distinction entre leur amour "nécessaire" et leurs "amours contingentes", se faisait évidemment aux dépens desdites "contingentes", ce que Danièle Sallenave analyse avec précision et que Beauvoir elle-même relève dans le troisième volume de ses Mémoires, La Force des choses : "Il y a une question que nous avions étourdiment esquivée : comment le tiers s'accommoderait-il de notre arrangement ? Il arriva qu'il s'y pliât sans peine ; notre union laissait assez de place pour des amitiés ou des camaraderies amoureuses, pour des romances fugaces. Mais si le protagoniste souhaitait davantage, des conflits éclataient. Sur ce point, une discrétion nécessaire a compromis l'exactitude du tableau peint dans La Force de l'âge."

Dès le début de La Force de l'âge, elle avait prévenu : "Il ne s'agit pas ici de clabauder sur moi-même et sur mes amis ; je n'ai pas le goût des potinages. Je laisserai résolument dans l'ombre beaucoup de choses."

Depuis, les deux volumes de ses Lettres à Sartre, son Journal de guerre, ses Lettres à Nelson Algren, ont beaucoup éclairé le tableau. Et c'est avec tous ces livres, avec les romans de Beauvoir aussi, et avec les Cahiers de jeunesse, que Danièle Sallenave, suivant la trame donnée dans les Mémoires, veut reparcourir les soixante-dix-huit ans d'existence de celle qui affirmait : "Je veux tout de la vie."

Ce n'est pas une biographie, une enquête où l'on recherche témoignages et commentaires. C'est un portrait, dans lequel Beauvoir est confrontée à elle-même et à l'histoire du XXe siècle. "Un portrait, précise Danièle Sallenave, n'a pas à résoudre énigmes et contradictions ; encore moins à les ramener à l'unité d'une réponse simple, univoque. Les ombres sont essentielles pour lui donner du relief et de la vie. Un portrait se doit de les faire ressortir, non de les résorber."

Les contradictions de Beauvoir et de Sartre, leur rigueur - "Je nous ai reproché (...) notre façon de traiter les gens", écrit-elle à Sartre -, leurs aveuglements politiques, leur "schizophrénie historique", Danièle Sallenave les examine avec minutie. Faisant toujours la part du jugement qu'on peut porter aujourd'hui et de ce qu'ils auraient pu voir en leur temps et ont refusé de voir. Elle se tient à la bonne distance, loin de l'hagiographie comme de la malveillance, dans le souci de clarté qui a toujours animé Beauvoir elle-même.

Si l'on ne connaît pas Simone de Beauvoir, on la découvre dans sa complexité, si on a tout lu d'elle on la retrouve avec bonheur, on voit mieux comment elle s'est choisie, comment s'entremêlent la fiction - "qui fait monter au jour des zones plus secrètes" - et la réalité, comment, au temps de la mémoire, on trie et on recompose. Et pourquoi elle voulait "tout", à la fois écrire et vivre, voir le monde, s'enchanter de la beauté des paysages, des odeurs, de toutes les sensations.

Ecrire et vivre : ainsi, au moment même où elle vit une passion avec le romancier américain Nelson Algren, à partir de 1947, où elle se coule, avec humour, dans le rôle d'"épouse" dévouée à son "amant crocodile", Simone de Beauvoir écrit son essai majeur, Le Deuxième Sexe. "A des revendications éparses ce livre va donner de l'unité et de l'éclat, explique Danièle Sallenave, et surtout fournir un substrat philosophique, un appui conceptuel." Et elle montre avec beaucoup de pertinence comment Le Deuxième Sexe et les Mémoires d'une jeune fille rangée "sont en écho".

Au terme de quelque six cents pages de cette revisitation admirative et critique de Beauvoir, et de Sartre aussi - "Ils se tromperont souvent, ils feront mal, mais que serait un feu qui ne brûle pas et qui a jamais songé à donner toujours raison au feu ? Leur oeuvre brûle leur vie, leur vie brûle leur oeuvre et les deux ne font qu'un" -, Danièle Sallenave laisse son lecteur sur une terrible question dont Simone de Beauvoir a peut-être eu le "pressentiment" :

"Qu'aura-t-on en effet gagné si au rêve parfois manichéen d'émancipation, de justice et de vérité, dont son oeuvre s'est faite l'expression, on voit se substituer un nihilisme dévastateur où seules les valeurs de la consommation et du profit trouveront de quoi prospérer ?"


CASTOR DE GUERRE de Danièle Sallenave. Gallimard, 608 p., 25 €.

(1) Voir leur Correspondance croisée, Gallimard, 2004.

 

 

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