France: Publication: "Histoire des philosophies matérialistes" de Pascal
Charbonnat
21/07/2007: "Nous insistons sur ce cas afin de rappeler la diversité, la
pluralité des philosophies matérialistes; panorama d'une rare densité, bien mis
en valeur par le contenu du livre de Charbonnat." (Respublica)
Histoire des philosophies matérialistes, de Pascal Charbonnat
Au moment où la négociation du nouveau traité européen confirme toutes les
dispositions qui percutaient de plein fouet le principe de laïcité, la lecture
du livre de Charbonnat constitue un viatique précieux pour celles et ceux qui
souhaitent prendre connaissance de la très riche généalogie
politico-intellectu
elle que représente l'histoire des philosophies
matérialistes.
En effet, si dans un premier temps, l'on recourt à la laïcité comme fil
d'Ariane, afin de présenter le livre de Charbonnat, il est aisé de procéder au
constat suivant: les philosophies matérialistes concourent d'une manière
déterminante à l'ouverture d'un espace politico-intellectuel qui facilitera le
moment venu, l'émergence de ce principe, pierre angulaire de tout système
politique réellement démocratique.
Lorsque les philosophies matérialistes s'expriment et s'ancrent dans les
esprits, le mouvement d'ensemble visant à émanciper le genre humain des scories
du sacré et des mythes s'affermit, avec le plus souvent pour corollaire
l'invalidation intellectuelle d'un discours sur Dieu.
En cela, la fresque impressionnante relatant l'histoire des philosophies
matérialistes que nous propose Charbonnat, atteint son objectif et oeuvre à la
bonne compréhension d'un profond mouvement d'émancipation qui prend très tôt
naissance.
De l'apparition du matérialisme dans l'Antiquité (Thalès, Héraclite, Démocrite,
Epicure), à l'extinction du matérialisme (Ier - XVIIème siècle); de la naissance
d'une nouvelle physique jusqu'à l'apogée du naturalisme ( XVIIème siècle ) et à
la renaissance du matérialisme ( XVIIIème-XXème siècle ), telle est la teneur de
la rigoureuse cartographie des oeuvres ayant au cours des siècles forgé les
cadres majeurs des philosophies matérialistes.
Notons que les matérialismes qui s'épanouissent tout au long du XVIIIème siècle
constituent les prémices d'un large et complexe mouvement politico-intellectuel
annonçant cet apparent coup de tonnerre dans un ciel serein que sera la Grande
Révolution française.
Les écrits de Jean Meslier (1664-1729), l'oeuvre de La Mettrie (1709-1751),
l'athéisme d'Holbach (1723-1789), concourent parmi d'autres, à la
déstabilisation de l'édifice vacillant qu'est la vieille société hiérarchique de
Droit divin.
N'oublions pas que le mouvement ouvrier et démocratique s'est organisé à partir
de plusieurs politiques d'émancipation. Au XVIIIème siècle, naît la première
d'entre elles, la politique d'émancipation républicaine, avec les notions
d'égalité politique, de citoyenneté, de droits de l'homme et de souveraineté.
Incontestablement, ce creuset politico-philosophique a pour les philosophies
matérialistes un attrait de prédilection.
Le contenu de ces philosophies de type matérialiste - dont Charbonnat nous
présente les lignes-forces à l'aide d'une érudition impressionnante - contribue
à mettre en exergue les principes qui deviendront les soubassements essentiels
des régimes démocratiques et républicains. Il paraissait tout à fait fondé de
croire que la nature apparemment intangible de ces principes, les placerait
au-dessus de toute volonté visant à en réduire la portée et la légitimité.
La réalité des faits infirme malheureusement cette illusion. En effet, en
récupérant l'article 2 de la Constitution, le nouveau traité confirme le
glissement des principes* terme rationnel qui prévaut aujourd'hui dans les
accords et autres engagements officiels* vers des valeurs de l'Union, notion
plus subjective.
Parmi ces valeurs seront reconnus distinctement les droits des personnes
appartenant à des minorités, en rupture complète avec les principes
émancipateurs républicains et notamment ceux qui affirment l'égalité des
citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion.
La nature de la remise en cause profonde des bases mêmes de l'universalisme à
laquelle nous assistons, ne peut être parfaitement comprise que si l'on remplit
cette condition: procéder à une étude exhaustive et acérée des nappes d'histoire
lente pour reprendre l'expression braudelienne, qui voient à l'oeuvre les
mouvements de pensée orientant les ensembles humains, se structurer peu à peu,
devenir hégémoniques et s'effacer au profit d'une (ou plusieurs) autre(s)
vision(s) du monde. Le développement graduel de l'égalité des conditions, tout
comme le refus du providentialisme (du providentialisme à l' homme providentiel,
il n'y a qu'un pas, et dans les deux cas, c'est l'asservissement et l'aliénation
qui prévalent) sont le fruit de constructions intellectuelles souvent
marginalisées qui ont contre vents et marées, tenu haut le flambeau de
l'émancipation de l'homme. De cet homme en butte aux diverses et variées
conceptions déistes du monde, aux quantités insoupçonnables de théogonies. De
cet homme tenu à la stricte observance de supposées vertus théologales et au
respect de toutes les variantes théologiques possibles et imaginables. Les
philosophies matérialistes ont apporté la démonstration que ces postures ne sont
pas les seuls horizons pour penser la place de l'Homme dans l'Univers. Loin s'en
faut.
Tenter de comprendre le lent cheminement de ce processus de libération qui
façonne petit à petit les contours d'un espace politique et intellectuel
permettant de traduire dans la réalité des faits et contre une adversité aux
multiples visages (les Eglises, les forces politiques et financières
conservatrices ou réactionnaires) la volonté des peuples de coupler les versants
économique et culturel d'un combat politique qui prônera la résolution de la
question sociale . Voilà en quoi peut être utile une très bonne connaissance de
l'histoire des philosophies matérialistes. En somme, pas d'émancipation possible
et durable sans égalité et sans laïcité.
Et comme le démontre magistralement Charbonnat, au seuil des XIXème et XXème
siècles les principes porteurs des philosophies matérialistes se heurteront
durement à la révolution de la production et aux autoritarismes politiques d'un
type inédit.
Le XIXème siècle verra émerger deux genres de matérialismes. Le matérialisme
évolutionniste (Carl Vogt 1817-1898), Jakob Moleschott (1822-1893), Ludwig
Büchner (1824-1899), Basile Conta (1846-1882).
De plus, dans le sillage critique de la première politique d'émancipation - dont
l'acmé comme nous l'avons vu, se situe à la fin du XVIIIème siècle - apparaît la
politique d'émancipation socialiste au XIXème siècle, en incorporant la question
sociale. Bien évidemment, le matérialisme dialectique de Karl Marx (1818-1883)
et Friedrich Engels (1820-1895) s'imposera comme la pierre angulaire de cette
nouvelle weltanschauung, très largement irriguée par les principes émanant des
philosophies matérialistes.
L'inventaire dressé par Charbonnat est d'une richesse étonnante. Citons un
exemple: Joseph Dietzgen (1828-1888) figure intellectuelle méconnue, favorisera
une certaine évolution de la définition du matérialisme en insistant sur la
légitimité du recours au monisme. Dietzgen pense qu'une pensée de l'origine peut
être retenue à condition de se donner un cadre moniste. Pour le tanneur
philosophe, le monisme est la conception de l'unité de la matière et de
l'esprit, ou de l'enchevêtrement de tous les phénomènes entre eux. L'origine n'a
alors de sens que si elle n'excède pas les termes de cette union. Autrement dit,
la cause de toutes choses ne dépasse ni l'entendement humain, ni le monde
matériel. Aller au-delà est l'erreur des métaphysiques et des philosophies de la
transcendance.
Nous insistons sur ce cas afin de rappeler la diversité, la pluralité des
philosophies matérialistes; panorama d'une rare densité, bien mis en valeur par
le contenu du livre de Charbonnat. Cet exemple démontre au passage que les
accusations récurrentes de monolithisme, de dogmatisme dont les matérialismes
font l'objet, ne résistent pas à une investigation sérieuse. Dietzgen est le
premier interprète fidèle du matérialisme dialectique. Il n'en modifie cependant
pas la teneur conceptuelle mais en donne une approche originale.
Les pensées des derniers disciples du XIXème siècle, Labriola (1843-1904) et
Plekhanov (1856-1918), accompagnent une période qui se terminera par le suicide
des nations européennes sur les champs de bataille de Verdun, du Chemin des
Dames, d'Ypres, de Charleroi, de Tannenberg et d'ailleurs. (En la matière,
l'énumération qui précède, est loin d'être exhaustive.)
Bien évidemment, le matérialisme de Lénine (1870-1924) s'emploiera à trouver une
issue à ce moment terrible de l'Histoire européenne.
A titre d'exemple, rappelons que durant la même période, Bergson, qui a connu la
cruelle expérience de la Première Guerre mondiale, oriente sa philosophie
idéaliste et spiritualiste vers la mise en valeur de la figure des grands chefs
et des grands saints, seuls à même d'exercer selon lui, une action contagieuse
sur la sensibilité des hommes. Ainsi peut-on considérer les individualités
supérieures comme des succès de l'élan vital triomphant de tous les obstacles...
(Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932).
Cependant, la pensée matérialiste d'émancipation portée par l'oeuvre léninienne,
se disloquera au contact du Thermidor stalinien.
Sur un plan strictement épistémologique, les philosophies matérialistes du XXème
devront composer avec les avancées des sciences de la nature. Le matérialisme
évolutionniste contemporain en est le parangon.
En définitive, l'ouvrage de Charbonnat représente un instrument plus que
précieux pour qui souhaite se situer dans une perspective de défense des
principes de laïcité et d'égalité. Comme le démontre magistralement le livre
écrit par Charbonnat, la philosophie matérialiste a forgé au cours des siècles
les armes idéologiques qui ont servi, à partir de la Renaissance, à la
constitution des sciences modernes.
Au moment où certaines forces politiques n'hésitent pas à ouvrir la boîte de
Pandaure des doctrines anti-égalitaires en insistant sur une hypothétique et
spécieuse suprématie de l'inné sur l'acquis, au moment où la pensée
(matérialiste) gramscienne - qui revendique la nécessité stratégique de vaincre
sur le front des idées afin de s'emparer du pouvoir politique - fait l'objet
d'un détournement au profit de courants de pensée hostiles aux fondements
intellectuels et politiques que véhiculent les philosophies matérialistes, il
est plus que temps de (ré)investir le champ des idées, d'insister sur la
validité d'une réponse de type universaliste aux enjeux politiques et
intellectuels colossaux qui surgissent en cette période d'incertitude que nous
traversons. Dans cette optique, le livre de Charbonnat est un bréviaire (laïque
) indispensable aux défenseurs des principes constitutifs d'une République
sociale digne de ce nom.
17 juillet 2007
Par: Jean-Marc Del Percio Vergnaud - membre du comité de rédaction de Matière
première, Revue d'épistémologie et d'études matérialistes. Co-responsable de la
collection Matériologiques chez Syllepse.
http://www.wluml.org/french/newsfulltxt.shtml?cmd%5B157%5D=x-157-554595
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