« Nicholas Berg est mort
pour les péchés de George Bush et Donald Rumsfeld » : déclaration
extraordinaire du père de ce jeune Américain d’origine juive charcuté par les fous d’Allah. Il faudrait répondre que cet agneau, sans doute pas
vraiment innocent, en tout cas ni plus ni moins coupable que n’importe lequel d’entre nous, est mort pour tous nos péchés, y compris ceux des
chiens qui l’ont exécuté, y compris ceux de certains de nos journalistes qui, comme l’imbécile que je mentionnai ici même il y a quelques jours,
ont insulté à mots couverts les Juifs. Blanc de Saint-Bonnet, Huysmans et Massignon auraient parlé de réversibilité des mérites. Bloy et Bernanos
de communion des saints.
J’aurais dû y penser bien plus tôt, moi qui suis pourtant un lecteur fervent des ouvrages édités par L’Éclat, et ce au moins depuis
la parution de deux livres de Jules Lequier, que j’offris imprudemment, il y a bien des années, à une étudiante en philosophie qui, aujourd’hui
mariée à un chirurgien de quelque renom lyonnais, reste encore ce qu’elle a été et sera toujours : une étudiante en philosophie, pas même
paradoxale comme son auteur fétiche, Kierkegaard, eût pu au moins le laisser espérer…
J’aurais dû y penser plus tôt mais au moins une critique, imparable, m’a retenu jusqu’ici de franchir ce dangereux Rubicond
éthique : cette critique est simple et, comme toutes celles de son espèce, se trouve à la portée du premier imbécile s’étant penché pour la saisir
ce qui, sur la Toile mondiale, représente un nombre assez considérable de messages plus ou moins malodorants déposés anonymement sur tel ou tel
forum. Cette critique m’aurait reproché, en peu de mots et encore moins d’idées, de ne proposer des extraits de mon essai sur George Steiner qu’à
la seule fin, ô combien vulgaire, de me remplir la panse, oubliant sans doute au passage que le concept même du lyber exalte quelque peu
l’ancien anonymat propre aux auteurs des siècles passés, anonymat aujourd’hui totalement bafoué par le premier charcutier qui s’avise de publier
ses inestimables mémoires…
Que mon fier contradicteur se rassure, les clauses draconiennes de mon contrat (le terme est totalement impropre d’ailleurs, je
parlerais plutôt de « cédule »…) avec L’Harmattan fixent à mes royalties potentielles des objectifs tellement fantaisistes que,
à moins de dépasser les ventes de Catherine Millet, Christian Bobin, Alexandre Jardin et Marie Darrieussecq confondus, je risque encore,
et ce pour quelques lustres je le crains, de devoir chercher fortune d’une façon beaucoup moins poétique que celle par laquelle ces
illustres prosateurs au verbe versicolore ont conquis les cimes de l’excellence marchande.
Une autre critique, de plus d'ampleur, même si elle encore est affreusement banale, consisterait à me faire remarquer que ce livre,
rédigé puis publié dans l'urgence, quasiment pas relu, m'est devenu plus étranger (oui, infiniment plus étranger) que celui que j'étais il y a dix
ou quinze années.
Quoi qu'il en soit, voici donc que, à son tour, tardivement, sur les brisées de Michel Valensi expliquant l’intérêt du
lyber avec des arguments ma foi convaincants (http://www.lyber-eclat.net/lyber/lybertxt.html), le stalker que je suis entame son exploration de la Zone purement
virtuelle d’une écriture que le plus modeste, le plus imbécile ou son exact contraire pourront eux aussi parcourir, n’ayant même pas besoin, à la
différence des courageux qui suivaient le vrai stalker, de poser exactement leurs pas sur les traces de leur guide, sous peine de
s’exposer à des dangers inconnus.
Je commencerai donc le plus bêtement possible, c’est-à-dire logiquement, par la petite présentation de mon ouvrage
que je donnai en quatrième de couverture du livre. Une dernière précision toutefois, que je crois utile : les différents extraits que je
proposerai de mon livre, un par partie (en plus de l’avant-propos et de la conclusion) ne seront strictement rien de plus que cela, des extraits,
n’ayant guère le temps, et encore moins les moyens techniques, de mettre en ligne mon livre dans sa totalité.
***
La Parole souffle sur notre poussière. Essai sur l’œuvre de George Steiner (L’Harmattan, 2001)
Nous avons tenté, en faisant dialoguer l'œuvre de Steiner avec d'autres œuvres qu'il admire (celles de Benjamin, de Kraus, de Kierkegaard) ou qu'il
passe étrangement sous silence (comme celles de Bernanos ou de Bloy), de la placer sous un éclairage inhabituel : à nos yeux, l'auteur de
Réelles présences est moins l'évident critique à l'intransigeante plume que l'exceptionnel sondeur du Mal. Car le siècle passé, qui a été
le siècle de l'horreur absolue, n'a peut-être pas fini de nous livrer son noir secret : le Mal, le visage sordide et défiguré du Mal, que
l'Occident depuis des siècles s'est complu à revêtir des masques les plus divers, est d'abord une bouche, n'est peut-être même qu'une bouche,
prolixe et enjôleuse, de laquelle sort le flot noir du mensonge. C'est ainsi que Karl Kraus pouvait prétendre de façon paradoxale que le premier
conflit mondial, avec ses millions de morts, était pourtant peu de chose si on le comparait à la destruction du langage opérée par le mensonge de
la propagande. Steiner lui-même est dans ces pages l'héritier de ces auteurs qu'il a nommés pour s'en éloigner : logocrates, Pierre
Boutang dont il était l'ami, Martin Heidegger ou Joseph de Maistre. Ceux-ci ont tenté de penser la question d'une détérioration du langage par la
banalité et le mensonge, agissant comme une maladie, un cancer. Cette question est, dans l'œuvre de George Steiner, première, séminale ;
non pas seulement le goût et le respect pour la culture classique ; non pas seulement le déchirant dialogue avec un christianisme beaucoup trop
proche pour ne pas se ficher, dans la chair du penseur, comme une écharde de plus en plus pointue et blessante ; non pas même enfin la terrible
question de Dieu. J'irais jusqu'à dire que la blessure que constitue, pour tout Juif, le mystère dévorant de la Shoah, n'est qu'une conséquence
extrême du Mal, de ces paroles néfastes délivrées par la bouche de A. H., ce fantôme malfaisant, cet homme creux croupissant sur une terre
dévastée.
Placée sous un tel éclairage, nous donnons à l'œuvre de ce penseur respecté mais bien souvent décrié sa place
véritable, rien moins que vitale pour notre siècle : en sondant les ténèbres, nul doute que George Steiner nous enseigne de quelle réelle
présence la réflexion contemporaine doit se charger si elle veut ne pas s'enfoncer piteusement dans la tourbière de la futilité et du
bavardage.
***
Voici encore, pour finir, l'une des très rares critiques (quelques lignes...) qui ont paru sur ce livre,
signée par Sébastien Lapaque :
« Dans un bel essai consacré à l’auteur de Passions impunies, Juan Asensio s’attarde […] sur les
« relations compliquées, profondes, à la fois sombres et par moments festives », qu’entretient le christianisme avec la
survivance juive et dont témoigne la belle et mystérieuse amitié entre Boutang et Steiner : « Cette rencontre entre Boutang et
Steiner ne peut-être que la préfiguration redoutable – car une espèce de présence dangereuse rôde autour de ces deux hommes lorsqu’ils dialoguent,
comme un ange terrible qui les oblige à dénuder leur vérité commune et pourtant indéracinablement autre – de la rencontre entre le Judaïsme et le
Christianisme, appelés l’un et l’autre, tous deux appelés, non pas à nouer de plus inextricables liens que ceux qui les unissent depuis deux
millénaires […], mais à éclaircir ces derniers. » Nous sommes loin des catégories racornies d’un œcuménisme bêtifiant : certains
agents de la circulation idéologique s’en effraieront. N’importe. »
Sébastien Lapaque, Le Figaro Littéraire (7 février 2002)