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Ecosia : Le Moteur De Recherch

24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 11:51

Pascal Ruga


C'est à chaque instant que nous devons mourir,
si nous n'incarnons pas cela, tout n'est qu'illusion.


Un soir, une expérience s'empara de moi. Je me trouvais devant une page blanche de ce « journal ‎‎», et j'éprouvais le malaise que j'évoque plus haut parce que ma page restait désespérément vierge. De ‎nombreux écrivains ont déjà soulevé dans leurs écrits cette hantise de la page blanche, mais la plupart ‎d'entre eux sont encore trop accrochés à leur état d'exception pour être délivrés de cet envoûtement. ‎Ce malaise persistait, mais je ne le combattais en rien, je me contentais de l'observer sans faire appel ‎au mental. Peu à peu la sourde souffrance née de mon impuissance disparut, et comme je n'attendais ‎rien et que je ne me soumettais à aucune condition de création, il en résulta un approfondissement de ‎ce rien ! Vouloir faire, pour être quelque chose, c'est toujours obéir au pathos obsessionnel du moi ; et ‎malheur à l'homme qui se justifierait d'être quelque chose parce qu'il se veut au service de ses ‎semblables !... C'est une de ces erreurs travestie en vertu dont on revient difficilement. Dès qu'un but ‎est fixé, quelque chose se corrompt quelque part ; et ceci je le ressentais avec une intensité ‎particulière. Ainsi, allant en se développant, ma méditation sur le vide se détacha lentement de la ‎pensée qui l'exprimait encore, et s'incarna en une réalisation du vide. Par cette passivité, j'obéissais à ‎un appel profond de ma nature réelle, et il s'était créé spontanément en moi un état que des disciplines ‎spirituelles millénaires suscitaient volontairement. On mesure toute la différence entre vouloir cet état, et ‎le laisser s'auto-révéler à soi ! ‎

Cet état était une manifestation de grande paix, de paix sans motif ; la conscience existait sans le ‎désir de connaître !... Il me semblait avoir rejoint la matrice de ma nuit originelle. C'était un poème ‎obscur et lent, silencieux, sans mots, sans espace, sans rien qui le soutienne, même pas une pensée, ‎même pas une extase, — une étrange tranquillisation de tout. Il n'était point question de désirer garder ‎cet état ou de le repousser, car ici tous les désirs s'abolissaient. Ce n'était pas non plus un rêve, car il ‎n'y avait pas d'image. Ce n'était ni la mort ni la vie, — peut-être une mystérieuse synthèse des deux !... ‎Au fond de moi, je ne sais pas !... il n'y avait là rien à savoir !... et les mots que j'aligne pour tenter de ‎donner une idée de ce vide sont bien misérables !... Seuls quelques paradoxes pourraient peut-être ‎donner le choc de la compréhension : cela peut être aussi bien une lumière obscure, qu'une obscurité ‎lumineuse !... cela n'entre dans aucune catégorie de l'esprit, car ce n'est ni de l'être ni du non être !... ‎Ce n'est ni un mouvement ni une immobilité ; et si j'ai écrit plus haut que c'était un poème silencieux, ce ‎n'était que pour essayer de donner l'intuition que là, il n'y a ni silence ni non silence !... Je ne devrais ‎même pas prononcer le mot unité, car il sous-entend déjà son antonyme. En réalité, il n'y a ni unité ni ‎dualité !... Mais j'en ai déjà trop dit d'une chose dont il n'y a rien à dire !... Car celui qui ne l'a pas ‎vécue ne peut en avoir qu'une impression superficielle. Cependant, je dirais encore que cela n'était ni ‎absolu ni relatif !... et la preuve c'est que j'en suis sorti, — j'ai émergé de ce bain de paix avec la ‎naturelle lenteur d'un être qui ne trouve pas cet état plus extraordinaire qu'un autre. Je repris mes ‎occupations quotidiennes comme si rien ne s'était passé, — et réellement, il ne s'était rien passé !... ‎‎(encore un paradoxe !...). ‎

A la suite de cette dernière et ultime expérience, (mais était-ce encore une expérience ? car une ‎expérience surgit toujours de deux éléments qui s'opposent !...) je passais quelques semaines riches de ‎calme et de quiétude éveillée ; et pourtant il ne me semblait pas que dans ma vie il y eut un ‎changement, ou tout au moins je n'avais pas le désir de l'observer et de m'en satisfaire. J'étais même ‎heureux que, dans mon entourage immédiat, on n'eut rien remarqué d'insolite dans mon comportement ‎habituel. Je gardais ainsi toute ma liberté d'allure en restant dans les normes des affections humaines. Je ‎dois tout de même m'avouer que secrètement je me sentais plus ouvert, plus perméable, que je me ‎laissais traverser par la vie courante sans chercher à en modifier le cours ; j'étais de moins en moins ‎sensible à l'esprit de création volontaire. Souvent je savourais des moments de solitude qui m'isolaient ‎du monde familier qui m'était propre. Des travaux qui m'eussent paru jadis ennuyeux étaient assumés ‎avec une équanimité souriante, — ce qui ne m'empêchait pas parfois d'avoir envers eux une ironie ‎bienveillante et amusée. A plusieurs reprises, je me suis surpris à découvrir de la grandeur dans les ‎actes les plus prosaïques. ‎
Revue Etre Libre. Numéros 152-154, Août-Octobre 1958

 

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DominiqueGiraudet - dans penser
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23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 11:03

Être et Temps (Sein und Zeit)

 

« Chacun est les autres et

personne n’est soi-même. »

 

La grande œuvre de Martin Heidegger, Être et Temps, peut paraître à prime abord extrêmement absconde et très spéculative. Mais elle n’en est pas moins digne d’intérêt, ne serait-ce que pour la question de l’authenticité. On y trouve une multitude de détails et de distinctions précises qui nous aide à bien comprendre la condition humaine; ce qui nous permet par la suite de reconsidérer notre perspective sur le monde et de modifier nos attitudes et nos comportements

 

Le but de cette introduction est de présenter quelques problématiques et quelques mises au point judicieuses que nous offre Heidegger dans son ouvrage.

 

L’être-avec-autrui

 

L’être humain est un être qui partage son imaginaire et sa condition concrète avec les autres individus. Même lorsqu’il est seul, il se décline à partir d’une situation dans laquelle l’absence d’autrui le définit, d’une certaine manière. Ce qui fait que nous ne sommes jamais complètement seuls. Autrui demeure dans ce cas une préoccupation du solitaire et de l’esseulé. «Nous rencontrons les autres tels qu’ils sont dans le monde ambiant de notre préoccupation; et dans ce monde, ils sont ce qu’ils font.» Autrui et nous mêmes sommes constamment en activité. Même lorsque nous ne faisons rien, le fait d’avoir décidé de prendre un répit ou de se reposer dénote une certaine activité qui s’illustre par la décision de ne rien faire, de ne pas s’agiter inutilement, de prendre le temps de vivre différemment. Il y a donc un but derrière cette décision, un acte que l’on répète lorsque que le besoin se fait sentir. Il faut noter aussi que nous avons presque tout appris des autres depuis notre enfance jusqu’à notre mort, et ce même si nos sources sont livresques et indirectement dû au contact avec les autres. Nous nous rencontrons constamment, même si nous sommes réticents ou même si nous n’échangeons pas de manière adéquate en faisant la sourde oreille au propos de nos interlocuteurs.

 

Parmi les manières de se rencontrer, il y a la connaissance compréhensive. «(…)La connaissance mutuelle se dissout (parfois) si ordinairement en réticence, en dissimulation, en hypocrisie sociale » qu’il nous faut utiliser des moyens particuliers afin d’entrer en réelle communication avec autrui et réussir à pénétrer dans son monde, pour parvenir à une véritable compréhension. Dans la rencontre avec autrui il existe trois modalités : la révélation, la neutralité et la dissimulation. «(…)Cette connaissance mutuelle dépend de la profondeur à laquelle chaque être a dissimulé ou rendu transparent son être-avec-autrui originel.

 

Nous avons plusieurs modalités dans notre façon d’être, qui aboutissent trop souvent à déformer notre relation aux autres, en empêchant la compréhension authentique par des « substitutions plus ou moins fallacieuses». Ainsi, nous ne disons pas la vérité, évitons certaines questions, nous nous mentons à nous-mêmes, nous exagérons, nous faisons preuve de mauvaise foi, nous embellissons ou noircissons la réalité, nous sommes sous l’emprise de la colère, etc.

 

L’être-soi quotidien ou l’anonymat du «on»

 

Nous entreprenons des relations avec, pour ou contre les autres. Et ce, dans le souci de se distinguer ou de se mettre en valeur. Ce qui nous donne trois situations déterminantes : «soit que l’on s’efforce seulement d’effacer toute différence avec autrui; soit que se sentant inférieur, nous cherchons, dans nos rapports avec eux, à les égaler; soit que se plaçant au-dessus des autres, nous cherchons à maintenir ceux-ci au-dessous de nous». Ces trois modalités peuvent passer inaperçues, ce qui aura pour résultat qu’elles agiront plus profondément et plus tenacement sur nous.

 

Ces trois tendances –effacer, égaler ou maintenir l’autre en dessous de nous- illustrent le besoin d’agir dans le but de lutter pour notre reconnaissance par autrui. Mais ceci démontre, hors de tout doute, que dans notre être-en-commun quotidien, nous sommes sous l’emprise d’autrui. Nos possibilités d’être sont ainsi laissées à la discrétion d’autrui. Notre identité s’y décline selon l’évaluation que font de nous les autres. « Seule importe cette domination subreptice d’autrui, à laquelle notre être est soumis. » Dans ces situations de volonté de domination, « on appartient (finalement) à autrui et l’on renforce son empire » sur nous.

 

Au sein de cet être-en-commun, de nos rapports avec les autres, surgit ce que Heidegger appelle le « on ». Cette instance, le plus petit dénominateur commun, tentera d’imposer tout ce qui est conforme à la moyenne. Il en résultera que nous serons donc jugés selon notre conformité et notre conformisme. « Ce souci de la moyenne, en prescrivant ce que l’on peut risquer, surveille tout ce qui aurait tendance à faire exception. » Une nouvelle tendance se met en place sous la tyrannie de l’opinion : « le nivellement de toutes les possibilités d’être ». Seront, dès lors, ostracisés tous ceux qui tenteront d’être authentiques et originaux.

 

Nous touchons ici à une dimension peu connue, et sans cesse esquivée, des rapports sociaux. Cette façon de conformer et de tout niveler entraîne la pire espèce de désespoir chez les individus qui ont à cœur d’être eux-mêmes, et n’ont pas les autres. Un étrange sentiment de solitude s’immisce en ceux qui manifestent le désir d’être et de rester authentique. Les personnes d’exception subiront, dans cet engrenage infernal, la réprobation, le jugement et la haine ignominieuse des pusillanimes. C’est ici que prend tout son sens cette célèbre formule : « l’enfer c’est les autres ». Ceux qui préfèrent les relations intenses, franches et authentiques deviendront, à force de se heurter à la vénalité et aux mesquineries des gens du commun, misanthropes. Pour avoir choisi la grandeur et la pureté, les hommes hors du commun en viennent à mépriser la déliquescence et la bassesse auxquelles font preuve ceux qui se caractérisent par la petitesse d’esprit. Ce qui n’empêche pas les personnes qui ont choisi la route difficile et exigeante, de manifester de l’empathie et de la bonne volonté envers les individus qui sont empêtrés dans les affres du conformisme ambiant. Mais toutes tentatives pour amener la communication vers la transparence et la clarté se soldent par un échec cuisant et irréversible, si les individus ne prennent pas conscience de la situation qui est la leur. «Sous les modes que l’on vient de nommer (l’irrépressible nivellement vers la moyenne et la banalité) les êtres ne se sont pas encore trouvés ou se sont perdus». Ces propriétés, le bavardage insipide et le nivellement réducteur, si elles ne sont pas constantes ou irréversibles, sont des existentiales et des phénomènes originels, qui sont inclus dans la constitution positive de l’essence des êtres humains. Dans le cas où les individus réussissent à se ressaisir, et « qu’ils manifestent à eux-mêmes leurs êtres authentiques, cette découverte du «monde» et cette manifestation ne pourront s’accomplir que grâce à l’élimination et à la destruction des camouflages, occultations et dissimulations, par lesquelles les individus se ferment à eux-mêmes». Car «c’est l’être-au-monde lui-même qui, par son mode d’être quotidien, se dérobe et se dissimule à soi de prime abord». L’authenticité n’est pas une situation exceptionnelle qui surviendrait après la libération de l’emprise du nivellement, de la tyrannie de l’opinion ou des tendances lourdes vers le conformisme. Elle est une donnée, une tendance originelle qu’il faut cultiver et maintenir en vie constamment, sous peine de sombrer et de déchoir irrémédiablement dans le règne de l’inauthenticité.

 

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21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 12:51

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Descriptions du produit

 

Ce que Freud découvrit dans l'expérience de la cure, chaque psychanalyste le redécouvre, à sa façon, à partir de sa propre histoire et de sa pratique thérapeutique. La tradition psychanalytique consiste en cette redécouverte continuelle de l'inconscient, avec ses avancées et ses reculs. Philosophe de formation, Erich Fromm (1900-1980) rencontre la psychanalyse avec Theodor Reik. Ses travaux représentent un dialogue ininterrompu et très ambivalent avec l'oeuvre de Freud. Psychanalyste iconoclaste, à l'écoute des patients durant cinquante années de sa vie, Fromm propose, à travers les textes rassemblés ici de manière posthume, une conception de la relation thérapeutique très éloignée du protocole analytique classique : "interactive" puisque le thérapeute livre au patient, en retour, ses propres associations ; "compréhensive" puisque son but est de partager le vécu du patient.

 

Fromm émousse sans doute le tranchant de l'apport psychanalytique en en rendant compte avec les catégories de la morale, de la psychologie ou de la philosophie. Son oeuvre est une chaleureuse tentative pour concilier psychanalyse et amour du prochain. --Émilio Balturi

Présentation de l'éditeur

Ces textes - retranscription de l'enregistrement d'une conférence, d'un entretien et d'un séminaire - font partie des oeuvres posthumes d'Erich Fromm.

Quatrième de couverture

Notamment connu comme psychothérapeute, Erich Fromm pratiqua la psychanalyse pendant 50 ans. Quiconque fréquenta son cabinet ressentit cet amour inexorable qu'il avait de la vérité et perçut Fromm comme un compagnon de route critique et compréhensif, proche et à l'écoute. Les textes inédits de ce volume témoignent de son expérience d'analyste. Ils ne forment pas un traité de psychanalyse, sont encore moins révélateurs d'une "technique psychanalytique", mais renseignent sur le thérapeute Fromm, sur son rapport avec l'homme souffrant. Un rapport vivant, où le seul souci du thérapeute est de percevoir en profondeur les problèmes de l'être humain lui faisant face.

 

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20 novembre 2010 6 20 /11 /novembre /2010 19:36
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20 novembre 2010 6 20 /11 /novembre /2010 11:32

C’est alors que j’ai fermé les yeux. Je me suis donné sans réserve à la nuit des grands fonds. J’ai lâché prise sur toute réalité. Les voix s’atténuèrent. Puis elles ne furent plus qu’un imperceptible et lointain bourdonnement. Elles disparurent enfin me laissant enveloppé de silence. Je ne sentais plus mon existence, j’étais au delà du temps et de l’espace ; je « m’impersonnalisais » dans l’obscur liquide amniotique d’une matrice originelle retrouvée. Était-ce la paix ? Ou bien peut-être était-ce la mort? Mais ici, toute question corrompait déjà cet océan de calme.

 

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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 09:30

Journée mondiale de la philo' : Dépliez vos pensées !

 

Célébrée à l'initiative de l'Unesco chaque troisième jeudi du mois de novembre depuis 2002, la Journée de la philosophie vous ouvre les portes de la pensée. Elle invite à s'étonner du monde et à remettre en route le désir de comprendre. Pour la pratique rien de plus simple : les Entretiens de Bayonne vous donnent le «temps", jusqu'à dimanche (cf. agenda).

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18/11/2010

Professeur de philosophie au lycée technique d'Anglet, Frédéric Schiffter vient de recevoir le prix Décembre(sorte d'anti-Goncourt) pour Philosophie sentimentale, publié aux éditions Flammarion. Dans cet ouvrage en forme de décalogue, l'écrivain philosophe présente cette discipline comme un moyen de «démystifier des foutaises ronflantes» et de «mettre un nez rouge aux idoles». A l'occasion de la Journée de la philosophie, il a accepté de livrer à chaud, ses réflexions. Avis à tous ceux qui proclament l'étonnement comme une vertu philosophique.

Tout d'abord, pouvez-vous me présenter votre dernier ouvrage, Philosophie sentimentale, qui a reçu le prix décembre 2010 ?

Philosophie sentimentale est un ouvrage construit autour de dix citations d'auteurs différents (Proust, Montaigne, Freud...) mais qui ont tous, à mon sens, un point commun : une même sensibilité mélancolique. J'ai choisi chez eux des maximes, des aphorismes et des citations qui m'ont toujours plu et me revenaient sans cesse à l'esprit comme des refrains, et je les ai commentées de manière très libre. Sans vraiment me détacher de mon héritage philosophique, j'ai souhaité y mêler ma culture et ma sensibilité personnelle. J'aborde ainsi les thèmes du loisir, de la mort, de l'amour ou du temps qui passe.

Cet ouvrage est-il accessible à tous ?

Oui, absolument. A part aux enfants en bas âges bien sûr. Philosophie sentimentale n'est pas un traité de philosophie, ni une thèse. Il s'agit plutôt de simples divagations, parfois sarcastiques, autour des thèmes centraux de l'existence.

Aujourd'hui c'est la Journée de la philosophie, instaurée par l'Unesco. Le thème choisit pour cette année est «la philosophie, la diversité culturelle et le rapprochement des cultures». Qu'est-ce que cela vous inspire ?

Annoncé comme ça, sincèrement, pas grand-chose ! Il n'y a vraiment que des institutionnels comme ceux de l'Unesco pour trouver des titres si peu engageants ! D'après moi la philosophie n'a absolument pas vocation à rapprocher les cultures... Ni un philosophe à rapprocher les peuples. On attend plutôt ça d'un intellectuel ou d'un diplomate. Quel philosophe fait ça aujourd'hui ? Je n'en vois guère. A part des starlettes du show-biz, comme Enrico Macias... La philosophie est au contraire une activité très singulière, presque solitaire. Ce qui compte avant tout dans cette discipline, c'est la méditation autour des conditions de l'existence : l'art, la mort, l'exploitation, la liberté... Et puis un philosophe ne pense pas pour «les peuples» : c'est une abstraction. Je n'ai jamais serré la main à un «peuple». J'ai serré la main à un individu, une personne singulière dotée d'une histoire propre. Un «peuple», je n'en ai jamais vu. Ceux qui se prétendent être les porte-parole des peuples sont pour moi proche du charlatanisme et de la démagogie.

On parle pourtant du «peuple» basque...

Dans l'aspiration nationaliste, chaque organisation dispute à l'autre d'être l'authentique représentant du «peuple» à qui l'on prête une pensée, une intention, une âme... En fait, ce sont des gens qui ventriloquent un fantasme. Le concept de population me convient davantage. Sur ce terrain on peut avoir des statistiques, et même en faire une sociologie.

Qu'est-ce que la philosophie apporte aux individus ? Est-ce une «école de la Liberté» comme on la nomme souvent ?

Il n'y a pas «la» philosophie mais des philosophes, des personnes qui tentent d'éclairer le rapport de l'homme au monde. Quand on les lit, on entre dans une école : celle de la pensée. Et penser, en effet, est un acte libre. C'est la seule liberté que l'on peut légitimement revendiquer et rechercher tout au long de notre vie. Le philosophe veille à instruire ses élèves et si possible, à les «cultiver» pour en faire, effectivement, des êtres libres, c'est-à-dire capables de faire des choix éclairés par leur raison et leur culture.

Ne regrettez-vous pas que la philosophie soit instruite si tard, à partir de la terminale?

Très honnêtement, non. Je considère que pour philosopher, il faut atteindre une certaine maturité d'esprit et un niveau de connaissances. Tout ce qui consiste à dire que c'est un «questionnement naturel» et que l'on philosophe à tout âge, pardonnez-moi, mais c'est du vent. L'expérience m'a montré qu'il faut des connaissances. Entrer en contact avec la philosophie en classe de terminale me paraît une bonne chose, car ces élèves peuvent se retourner sur leur vie, ils ont déjà un passé, peuvent synthétiser des connaissances et les ressaisir pour soi. Un enfant n'a pas le recul nécessaire. Il ne faut pas oublier que c'est une pensée qui prend de la distance et se met à l'abri du tapage de la vie.

Vous ne croyez donc pas à la «philosophie pour enfant» qui semble pourtant connaître un véritable succès (cf. encadré)...

Pour moi c'est du marketing. On flatte simplement les parents en leur disant : «Vous avez des petits philosophes chez vous !» Philosopher ce n'est certainement pas répondre aux questions puisque c'est l'art d'en poser. Pour moi, le plus important c'est de bien leur apprendre à lire et à écrire pour qu'ils puissent un jour s'attaquer aux textes majeurs de la philosophie et de la littérature en général, qui, ceux-là, pourront peut-être les aider. Pour le reste, il faudrait simplement trouver un autre nom que «philosophie».

Le "boom" de la philosophie pour enfants

«Il est beaucoup plus facile pour un philosophe d'expliquer un nouveau concept à un autre philosophe qu'à un enfant. Pourquoi ? Parce que l'enfant pose les vraies questions !» disait Jean-Paul Sartre. Et si l'on en croit le documentaire «Ce n'est qu'un début» de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier, les petites têtes n'empêchent pas les grandes questions. Longtemps tenus à distance du questionnement philosophique, les enfants apparaissent aujourd'hui comme les cibles les plus en vogue de ce domaine, à l'école comme dans le domaine éditorial. Des «goûters-philo» aux petits Platon, il y en a pour tous les goûts, et surtout pour toutes les têtes. Entre Vie et mort, Respect et mépris ou Bien et mal en passant par La folle journée du professeur Kant, pas de doute : les contraires philosophiques captivent les bambins. Un succès malin qui s'impose comme un véritable phénomène de mode, pour le plus grand bonheur des parents : «Ça leur donne un support pour expliquer ces notions à leurs enfants», explique la responsable du rayon jeunesse à la librairie Elkar. Véritable acte philosophique ou pas, démission de l'adulte (qui laisse l'enfant réfléchir) ou véritable exercice citoyen, quoi qu'il en soit, la philo' pour les enfants a encore de beaux jours devant elle. LIEN :link

 

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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 18:25

 

 

 

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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 15:29
Chronique de la disparition de l'homme annoncée... 10 etoiles  

Le philosophe et naturaliste Yves Paccalet, ancien compagnon de route de Jacques Cousteau, fait la démonstration dans ce pamphlet cataclysmique de magnitude élevée que les catastrophes planétaires risquent de se multiplier de plus en plus de façon erratique, voire que l'aventure de l'Humanité pourrait bien s'achever et tirer à sa fin si les humains continuent de se conduire comme des créatures irréfléchies et irresponsables. Avant d'entrer dans le vif du sujet, saluons d'abord l'intelligence de ce livre lucide et brillant comme un soleil noir, de lecture très agréable, et écrit dans une prose d'une simplicité désarmante qui fait mouche. Le bilan noir et accablant qu'il établit de notre sale et encombrante "empreinte écologique" a de quoi glacer le sang. Il nous dresse un tableau consternant de la réalité en télescopant en très peu de pages tous les éléments qui composent le paysage inquiétant de notre planète. En d'autres mots, il donne à voir au lecteur tout ce qu'il savait ou pressentait déjà, mais ahuri de se faire rappeler des choses qui ont tendance à se banaliser. Truffé d'innombrables exemples et de chiffres alarmants, cet essai crée un malaise d'autant plus insoutenable que ce qu'il rapporte correspond tout simplement à un état des lieux indiscutable de notre situation mondiale. Son exposé est certes révoltant, mais en même temps n'étonne plus, tant les médias nous ont habitués depuis longtemps au pire, en nous abreuvant périodiquement d'une ration de malheurs advenant à notre monde. Le courage et le talent de ce pamphlet qui dérange est d'oser regarder en face et sans complaisance la malfaisance native de notre espèce, en résumant de façon éloquente nos tares d'« anthropoïdes bornés ». L'auteur nous explique en termes clairs en quoi consisteront les désastres qui nous attendent si on s'entête à tout prix à vouloir préserver notre niveau de vie malsain et à se comporter comme des "cancrelats" avides et vicieux. Comment ne pas désespérer de notre condition animale, trop animale, vouée à une disparition prochaine scientifiquement de plus en plus probable, après la lecture d'un tel réquisitoire féroce et amer contre l'humanité ? Nous savons de plus en plus que nous allons droit à notre perte, et pourtant nous nous obstinons à faire l'autruche, question de maintenir et de conserver notre qualité de vie. Mais le philosophe nous promet que si rien ne change, nous sommes assurés qu'au bout du parcours « le bolide percutera le mur. Nous fonçons vers le précipice en nous réjouissant de notre vitesse prodigieuse, que nous nommons "croissance" » (12).

L'ambition de ce livre n'est rien de moins que de remettre l'homme à sa place, de lui dire ses quatre hideuses vérités et de « mettre à nu ce primate insignifiant et vaniteux qui se prend pour le prince de l'univers » (17). Il suffit de dresser un inventaire minimal pour se rendre à l'évidence : l'homme, ce prétendu "roi" de la création, « se prenant pour la plus noble espèce » (80), n'est en réalité que ce "fou" de destruction, ce parasite qui ne cesse de polluer la planète, de saccager les espaces verts, d'éviscérer la Terre de ses richesses naturelles, de déverser ses saletés et ses déchets dans les océans, et d'épuiser à la moelle telle une sangsue les dernières ressources subsistantes. La vérité de ce bipède sans plumes qu'est l'homme est qu'il est « un ravageur imprévoyant, un destructeur invétéré ; un saccageur qui n'a d'autre préoccupation que son intérêt immédiat ; une espèce violente envers les autres comme envers elle-même ; un danger pour tout ce qui respire » (17). Paccalet pulvérise en éclats l'image que l'on associe communément, mais à tort selon lui, à l'Homo sapiens : il serait, dit-on, l'espèce la plus sage, la plus généreuse et la plus raisonnable. En fait, de toutes les espèces vivantes, l'espèce humaine a beau se targuer d'être la plus intelligente, il reste qu'elle est « la seule qui ait beaucoup de matière grise mais qui agisse avec le discernement du concombre de mer ou de l'étourneau » (82). Oui, l'homme a réussi à devenir maître et possesseur de la nature grâce à sa science et à sa technique, oui, l'homme a su répondre à tous les défis qui ont mis sa capacité de survie à rude épreuve, mais tout se passe comme si les "progrès" et l'arrogance séculaire avaient tellement gonflé le cortex de ce « batracien bouffi d'orgueil (55) » qu'il s'imagine invincible, et ce, à la grande tranquillité d'esprit des optimistes béats de confiance devant ses prouesses technologiques, sa pugnacité et sa résilience. Il se peut bien par contre que cette bouffissure de l'orgueil ne finisse, à terme, par lui coûter sa peau. Là-dessus, le grand naturaliste ne se fait pas d'illusions : « L'humanité n'a aucun avenir. Elle fera encore quelques "progrès" scientifiques et techniques. Mais aucun en morale, en amour ou en désir de paix. Elle est convoquée au néant ; vouée à l'extinction [..] L'homme est un grand pingouin sans lendemain » (45). Pourquoi l'humanité est-elle convoquée au néant ? Eh bien, parce que la mesquinerie, l'intérêt personnel, et l'égoïsme humains étant aussi inflexibles que le sont les lois de l'attraction universelle, on se demande par quel miracle on pourra dévier de l'orbite du chacun pour soi la trajectoire qui nous conduira vers un souci plus écologique de l'humanité, enfin décentré des oeillères et des préoccupations ordinaires de tout un chacun. Quand les lois implacables de l'intérêt personnel sont violées "en apparence", par exemple dans l'hypothèse d'une ouverture altruiste au sort de l'humanité et de la planète, en réalité ce détournement des voies normales de la nature humaine n'en est pas un. Car comme nous l'a appris Nietzsche, à la suite de La Rochefoucauld, les comportements prétendument "désintéressés" et "vertueux" ne sont en fait que les différents masques revêtus par l'amour-propre, mû uniquement par l'instinct de conservation. C'est aussi ce que rappelle Paccalet : « L'Homo sapiens se compose de soixante mille milliards de cellules et de beaucoup de substance égoïste. Nous allions la rapacité à la cruauté, tout en nous prenant pour la plus noble espèce ; la seule qui ait une conscience et une âme... Je m'amuse en agitant l'idée que Dieu nous aurait conçus à son image [..] L'homme n'agit dans l'intérêt général que par hasard ou par exception » (80).

Pourquoi la vision de la condition humaine de Paccalet est-elle si pessimiste ? C'est qu'elle est simplement lucide et sans fard. Ainsi, même lorsque nous nous faisons gloire de poser des gestes "bons" et "purs", le ver de l'amour de soi s'infiltre, gâte et corrompt le coeur de nos élans en apparence altruistes, mais qui en fait « participent du même schéma organique que leurs symétriques égoïstes » (98). On prétend agir de façon "humaniste", mais on s'assure au préalable que les témoins de notre bienfaisance seront nombreux avant de le faire ostensiblement. L'homme est ainsi fait qu'il « ne se préoccupe de faire le bien que s'il peut aussi le faire savoir ; s'il est en mesure de prouver à la société combien il est dévoué et rempli d'abnégation [..] Je songe à mon prochain, non pas parce que je l'aime comme moi-même, mais parce que tout le monde me regarde et que je tirerai bénéfice de ce geste » (81). Ces réflexions visant à démystifier et à mettre à nu l'essence foncièrement égoïste d'Homo sapiens ne sont pas nouvelles bien sûr, mais elles s'inscrivent parmi d'autres dans le courant de l'essai pour démontrer que « rien n'échappe à la dictature de notre cerveau limbique » (100). Notre cerveau limbique est en fait la boîte de Pandore qui, lorsqu'elle est bien comprise de l'intérieur, permet à l'éthologie de mettre au jour la volonté de puissance et de domination qui anime l'humanité depuis ses débuts et d'expliquer les pulsions de base qui dictent son devenir, et que Paccalet résume par le territoire, la hiérarchie, et le sexe. Comment, dans cette optique, imaginer qu'advienne jamais le jour où ce « cancer de la Terre » (55) qu'est l'homme, ce « grand pingouin doublé d'un obsédé sexuel » (47), qui prolifère plus rapidement que la plus maligne des tumeurs (au rythme de trois bébés par seconde, nous disent les démographes !), qui fornique et accouche comme un débile (« La Terre n'est qu'une orgie » (56), dit Paccalet..), et qui cède bêtement à l'injonction aveugle de ses gonades sans avoir le discernement de s'aviser que la Terre est déjà trop surchargée pour être encombrée de milliards d'autres bambins (« ces nains vicieux, d'une cruauté innée », disait Houellebecq), lesquels deviendront à leur tour de futurs consommateurs, saccageurs et pollueurs ; comment donc, disions-nous, imaginer le jour où l'Homo sapiens obéira à l'improbable déclic cortical (et non limbique !) qui lui soufflera qu'il est peut-être temps qu'il mette un frein à sa pulsion "lapinesque" ? « L'Homo sapiens, écrit Paccalet, est un copulateur intempérant. Un inlassable producteur de bébés. Il aurait mieux fait de se nommer Homo proliferens. Il adore répliquer son ADN et transmettre ses gènes » (47). Inutile de s'appesantir sur tout ce que cette pulsion lapinesque comporte de profondément égoïste, rationalisée dans tous les sens et déguisée en vocables creux dont le plus risible est l'"amour" (quant à l'amour du prochain...). Décidément tout et tout le monde succombe à cet instinct tyrannique qui ordonne de se diviser, qu'il s'agisse des cellules ou de ce grand singe qu'est l'Homo sapiens. L'auteur lui-même reconnaît s'être laissé aller à cet appel de l'espèce : « J'ai moi-même expérimenté la force irrésistible de la pulsion reproductrice. J'ai déposé quatre enfants sur une Terre qui ne m'avait rien demandé » (49). Et Dieu dans tout ça ? Eh bien, n'en déplaise à son omniscience, mais Dieu aussi a été pris au piège semble-t-il, puisque la Nature, à l'évidence plus rusée que lui, ayant eu raison de lui, a dû sans doute lui glisser dans le creux de l'oreille divine ce mot fatidique de la Genèse ("Croissez et multipliez !", lit-on dans ce livre..), prescrivant aux générations à suivre la recette du désastre que sont les guerres futures, la famine, les inégalités entre les hommes, la Folie humaine quoi... Le comble, c'est qu'il se trouve encore des optimistes atteints de cécité mentale pour penser que le problème préoccupant de la surpopulation est dénué de fondement. A les en croire, « grâce à son intelligence, à ses techniques et à ses sciences, il pourra (certes, avec l'aide de Dieu !) continuer de pulluler sans entraves...» (60). Comme quoi l'optimisme béat, souvent d'origine religieuse, est aussi inaliénable que l'incoercible besoin animal de se reproduire auquel il donne sa bénédiction...

Il faut comprendre que si Paccalet, comme tous les grands pessimistes, joue les Cassandre catastrophistes, c'est parce que, ironiquement, il a longtemps aimé et continue d'aimer l'humanité : « Je ne prédis aucun avenir radieux à l'humanité, mais je ne puis m'empêcher de lutter pour sa survie » (138). En même temps, il ne peut s'empêcher de constater que l'espèce humaine, dotée d'une « incommensurable stupidité » (130), n'apprend jamais de ses erreurs, et que l'éternel retour du même, au principe des passions humaines, lui fera commettre encore et toujours les mêmes bêtises. Même conscients de toutes les catastrophes imminentes qui risquent de s'abattre bientôt sur leurs têtes, les hommes continueront à poursuivre le même train-train et à se distraire des mêmes occupations aussi sûrement que la loi de l'inertie continuera à gouverner les objets physiques. En fait, il faut être assez lucide pour se douter qu'à l'orée du temps de crise et d'instabilité qui s'annonce d'ores et déjà, loin que nous devenions plus altruistes et sages, c'est au contraire les réflexes "limbiques" de peur, la crispation, la panique et le repli individualiste sur les acquis égoïstes de chacun qui auront de plus en plus tendance à prévaloir. Voici ce qu'en dit Paccalet à ce propos : « Que feront les [hommes], une fois conscients du risque ? Je prends le pari qu'ils chercheront, là comme ailleurs, l'accroissement de leur territoire et de leur puissance. Ils ne seront jamais sages, même si les pires ennuis se profilent » (173). Imaginer, après ça, qu'un Dieu un tant soit peu épris de perfection ait pu créer ce risible ectoplasme interstellaire qu'est l'homme, voué à une extinction prochaine, est une douce rigolade : « Si Dieu existe, il se moque de nous derrière son nuage ; [..] Mais si Dieu nous a créés, quel flop ! Quel raté historique et même préhistorique ! ... L'humanité est une marchandise défectueuse [..] Je suis désolé de noter que, si nous sommes le plus parfait résultat de l'intelligence divine, le QI du Créateur avoisine celui du pithécanthrope ! » (96-97).

Nous savons que l'écart entre pauvres et riches ne cesse de croître scandaleusement, que la mondialisation ne profite qu'aux plus nantis, que dans le même temps les conflits et les guerres s'exacerbent, que l'hyperconsommation et le gaspillage achèvent de violer, défigurer, meurtrir ce qui reste d'innocence et de beauté sur Terre, que les saccages sont en train de transformer la biodiversité en bio-uniformité, et nous avons le culot de parler de "progrès" et de "droits de l'homme" ? Voici quelques phrases bien frappées avec lesquelles notre auteur règle le compte et cloue le bec à l'engeance des idéalistes, des optimistes et des triomphalistes de tout acabit qui osent encore "croire en l'homme" : loin d'être un loup pour l'homme, l'homme, à vrai dire, « est bien pire : un homme pour l'homme » (68) ; l'Homo sapiens, « ce grand singe nomade, intelligent mais sans cervelle, détruit davantage que n'importe quelle espèce depuis le Déluge » (161) ; « L'homme est méchant parce que c'est un animal pensant » (70) ; « l'espèce humaine est affreuse, bête et méchante. Nous avons tous en nous quelque chose de nazi » (71) ; « L'homme est une espèce jetable, à l'image de la civilisation qu'il a inventée » (46) ; « Nous nous comportons comme des goinfres. Nous sommes les seuls vrais parasites de la planète » (122) ; « Je ne parviens pas à instiller le moindre optimisme dans mon propos. La situation n'est pas triste : elle est désespérée. Nous nous effacerons de la surface de la Terre » (111)... Des passages semblables dépeignant ce grand et glorieux chef-d'oeuvre de la Création qu'est l'homme pourraient être multipliés dans L'humanité disparaîtra, bon débarras ! Mais à quoi bon, du moment que, comme le disait Paul Valéry, « nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles » ?

D'aucuns penseront que Paccalet est défaitiste, nihiliste, misanthrope, ou que son négativisme trop cru ne débouche sur aucune voie de solution concrète qui invite à sortir de la crise dans laquelle s'enlise actuellement l'humanité. Qu'ils se détrompent pourtant, car la suite de L'humanité disparaîtra, bon débarras ! a été donnée dans Sortie de secours (2007), dans lequel notre écologiste inquiet se donne la peine, malgré son scepticisme, de formuler quelques propositions salutaires et revigorantes telles que la "philosophie du peu" et la "décroissance enchantée". Mais y compris lorsqu'il est pessimiste comme dans l'essai qui nous intéresse, Paccalet ne fait qu'user de sa lucidité et préfère ne pas enduire ses mots de vernis sous prétexte qu'il ne faut pas être "catastrophiste". Rappelons que le catastrophisme n'est gratuit que lorsqu'il n'est pas tendu par des faits concrets et par des événements qui attestent sa légitimité. Or il se trouve qu'à l'heure présente l'entière communauté scientifique converge de façon quasi-unanime pour admettre la réalité des menaces qui pointent à l'horizon. Ce n'est donc pas être catastrophiste que de secouer l'humanité de sa léthargie instantanéiste comme tente de le faire Paccalet dans son pamphlet. Il est vrai qu'il a tendance à grossir le trait dans le sens négatif, mais c'est justement pour nous fouetter les esprits engourdis par le consumérisme maladif et obscène, et pour nous sortir de notre torpeur insouciante et de notre odieuse indifférence aux autres. D'autres diront encore que Paccalet passe sous silence le fait que l'homme est coriace et qu'il n'est jamais aussi malin que dans les situations désespérées et critiques où il est sur le point de faire naufrage. A cela on peut répondre qu'il faut savoir de quoi il en retourne d'écrire une charge pareille contre l'humanité en se posant la question suivante : préfère-t-on écouter des paroles sainement alarmistes qui appellent à l'urgence d'agir et à la mobilisation générale des "frères humains", préfère-t-on méditer une réflexion philosophique mûre par quelqu'un qui a parcouru le globe entier, qui a vu de ses propres yeux ce qu'il dénonce, et qui a le mérite d'électrocuter nos naïves illusions, ou bien préfère-t-on le confort crétin et bêta des progressistes pétris de suffisance, prônant hypocritement leur "développement durable" (cet oxymore qui vise à maintenir l'ordre établi, selon Paccalet..) plutôt que de faire valoir une décroissance écologiquement viable ? Ou bien préfère-t-on encore le discours pernicieux du capitalisme débridé, ce discours régnant qui vante les vertus de la "croissance" et de la "productivité", entonné par « la secte mondiale des goinfres goulus » (selon la juste expression d'Hervé Kempf) ? A trop faire la sourde oreille au désastre imminent qui frappera tôt ou tard à leur porte et à trop enrober leur foi angéliste en l'homme de catéchisme technoscientiste, les "goinfres goulus" finiront assurément par sombrer, comme le cossu Titanic, dans l'abîme... En tout cas, Yves Paccalet aura fait dans ce livre et surtout dans Sortie de secours son propre wishful thinking, il aura nourri le voeu pieux que les êtres humains se prennent enfin en main et travaillent à changer leur avenir, et il nous aura avertis des malheurs qui nous guettent si on persiste à vivre dans un déni sottement abruti de la réalité lamentable de la planète, un déni humain, trop humain... Que le diable nous emporte après cela d'avoir minimisé les avertissements de Gaïa et de ne pas avoir écouté la voix de la sage raison. De son côté, Cioran devait fort probablement soupirer en écologiste sur le destin de notre espèce malade de progrès et de volonté de puissance lorsqu'il affirmait dans Écartèlement qu' « il faut être maboul pour se lamenter sur la disparition de l'homme, au lieu d'entonner un : "Bon débarras!" »...

Ego lector ( Christian adam )

Christian Adam (, Inscrit le 30 novembre 2007, 36 ans) - 30 avril 2008

 

 

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DominiqueGiraudet - dans penser
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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 12:46

Cioran, le « fanfaron de l'incurable »

Il faut être de mauvaise grâce pour commenter Cioran, puisqu'il nous dissuade d'emblée de le faire. « Tout commentaire d'une oeuvre, dit-il, est mauvais ou inutile, car tout ce qui n'est pas direct est nul ». Mais nous nous permettrons de lui être infidèle, comme il l'a souvent été envers lui-même, notamment lorsqu'il s'est livré à ses fameux Exercices d'admiration (Gallimard, 1986), où il rendait hommage aux figures qui ont su l'inspirer, tels que Valéry, Beckett ou Michaux. Ce qui suit n'est en ce sens rien d'autre qu'un exercice de reconnaissance de la séduction qu'exerce sur nous cette oeuvre en général, et plus particulièrement à travers un de ses livres phares, les Syllogismes de l'amertume (que nous citerons toutefois d'après l'édition Folio). Ce livre de Cioran date de sa période qu'on pourrait appeler "parisienne" (1952) et se range parmi ses oeuvres les plus connues, celle en tout cas dont on cite le plus fréquemment les "fulgurances", sans doute à cause de leur caractère bref, percutant et facilement récitable. Dans ce recueil de pensées et de boutades spirituelles qui émoustillent autant l'esprit que l'imagination, Cioran affine dans les moindres nuances expressives la confection de l'aphorisme dont il emprunte le genre à ses prédecesseurs notoires, La Rochefoucauld, Chamfort, Vauvenargues, et toute la tradition des moralistes français qui surent s'illustrer à leur époque par leur don de capter avec laconisme et pénétration l'essence de la nature humaine. Comme ces derniers, Cioran fixe un regard noir et désenchanté sur le monde, l'amour, les hommes et le temps. Mais à la différence de toute la tradition dont il conserve par ailleurs le classicisme de l'expression, ce qui le distingue des grands maîtres du genre, c'est cette façon qu'il a de boucher tous les horizons moraux que la tradition avait vocation à dégager sous leurs maximes. Là où les moralistes classiques du Grand Siècle s'évertuaient à édifier leurs contemporains au terme d'une démystification en règle de tous les égoïsmes et intérêts que déguisent les hommes à leurs semblables, là où par delà le pessimisme sans ambages de leurs apophtegmes pointait une lueur d'espoir de réhabilitation de l'"humaine nature" et se laissait entrevoir malgré tout une leçon d'humanisme, voilà que le Roumain de la rue de l'Odéon (« Paris, dit-il, le seul endroit où il fasse bon désespérer » (148)), lui, déploie toute sa verve éclatante pour traîner dans la boue tous les bons préceptes de l'humanisme classique : « Les vérités de l'humanisme [..] n'ont encore qu'une vigueur de fictions, qu'une prospérité d'ombres [..] Aussi, ceux qui s'accrochent à l'humanisme se servent-ils d'un vocable exténué, sans support affectif, d'un vocable spectral » (Syllogismes, 73). Que demeure t-il une fois les dernières fictions de l'humanisme balayées par celui qui se proclame le "Démolisseur" (82) à la suite de son illustre devancier Nietzsche, le philosophe au Marteau ? Il persiste certes les décombres de l'amertume, mais c'est une amertume transfigurée et sublimée par le détachement du rire cynique qui s'arc-boute sur la dérision suprême de ses "syllogismes". C'est ainsi que « le Démolisseur croit, dans sa candeur, que les vérités valent la peine d'être détruites » (82). Des "prémisses" de la vanité de toutes choses, du mensonge de l'Amour, des impasses de l'Histoire et du cycle des horreurs qu'elle commande inexorablement, de la supercherie de la religion et de son faux « Mystère », Cioran en "déduit" pour ainsi dire au travers de ses syllogismes que puisque l'absurdité et le non-sens de la vie sont le lot de la réalité humaine, il ne reste qu'à s'abreuver « aux sources du vide » (titre d'un des chapitres des Syllogismes). Et de même que Nietzsche avait trouvé dans l'Art le recours ultime contre le prestige illusoire des arrière-mondes, Cioran se rabat aussi, en un sens, sur cela même qui contribue à son inestimable valeur pour la plupart de ses admirateurs, à savoir l'élégance et le style. Autrement dit, ce qui subsiste quand la rencontre avec la vie nous dépouille de toute illusion : « Avec des certitudes, point de style : le souci du bien-dire est l'apanage de ceux qui ne peuvent s'endormir dans une foi. A défaut d'un appui solide, ils s'accrochent aux mots - semblants de réalité » (11). Le mot comme dernier refuge et forteresse de l'esprit dès lors qu'on a renoncé à tout ce à quoi adhère le commun des mortels. « Méfiez-vous, nous prévient Cioran, de ceux qui ont tourné le dos à l'amour, à l'ambition, à la société. Ils se vengeront d'y avoir renoncé » (11). Confession à peine déguisée, car l'on devine bien, en le lisant, que Cioran est cet insurgé métaphysique qui s'est vengé du destin au moyen de la panacée de l'écriture qui l'empêcha toute sa vie de sombrer dans une prostration insondable. Dans ses Entretiens publiés chez Gallimard (1995), il ne se lasse pas de le répéter. La dissection de ses abîmes intérieurs et l'auscultation du fameux cafard qui remuait au plus tréfonds de son âme n'ont cessé d'occuper l'espace de ses vélléités littéraires. Or c'est justement grâce aux vertus thérapeutiques de l'écriture que Cioran est parvenu d'abord à soulager sa tristesse congénitale et ensuite à tromper l'Ennui qui le rivait aux affres du temps qui passe. De sorte que, par une de ces ironies burlesques auxquelles il a habitué son lecteur, il en soit venu à dire : « Quand rien ne nous aiguillonne plus, le "cafard" est là, dernier stimulant. Ne sachant plus nous en passer, nous le poursuivons dans le divertissement comme dans l'oraison » (89).

C'est donc par l'arme du style que Cioran survit aux tourments qui menacent son équilibre intérieur et qu'il démasque les chimères et les faux-semblants auxquels se cramponnent la plupart des individus. Pas un recoin de la vie et de l'univers qui ne soit ménagé par sa plume trempée dans l'encre noire de la neurasthénie. Il n'est pas jusqu'à la littérature même, au style qui est son unique rempart pour se prémunir contre la négativité essentielle de la vie qui ne fasse l'objet de ses ricanements. Cioran scie par là même la branche sur laquelle il est assis : « Supercherie du style : donner aux tristesses usuelles une tournure insolite, enjoliver des petits malheurs, habiller le vide, exister par le mot, par la phraséologie du soupir ou du sarcasme ! » (23). Telle est la rançon de la lucidité qu'elle pousse celui qui s'en réclame à tout miner afin de n'être dupe de rien. Ce regard lucide qui anéantit toute illusion sur son passage n'est pas sans amener Cioran à se traiter d'escroc du Gouffre, à retourner contre lui-même tous ses coups de boutoir espiègles et ses moqueries acerbes. Quand nous lisons les Syllogismes, nous pensons immanquablement à la figure baudelairienne de L'Héautontimorouménos, qui incarne à la fois la victime et le bourreau, le soufflet et la joue. Tout Cioran pourrait se retrouver dans cette figure du bourreau de soi-même, dans ce quatrain de Baudelaire auquel nous faisons allusion : « Ne suis-je pas un faux accord / Dans la divine symphonie, / Grâce à la vorace Ironie / Qui me secoue et qui me mord ? » Cette vorace ironie est donc un glaive à double tranchant qui tantôt le fait pester contre l'univers (« Objection contre la science : ce monde ne mérite pas d'être connu » (37)), tantôt lui permet de se supporter grâce à l'absurde de ses élucubrations loufoques (« A l'apogée de nos dégoûts, un rat paraît s'être inflitré dans notre cerveau pour y rêver » (94)). A l'absurdité originelle du monde, Cioran, loin d'en rendre compte ou de tenter de l'éclaircir par une cohérence et une clarté auxquelles aspiraient les oeuvres classiques, il oppose encore plus d'absurdité, et l'exacerbe par les mille éclats de ses aphorismes qui pulvérisent le sens du monde en fragments irréconciliables et aussi absurdes les uns que les autres. Impossible de citer toutes les formules à travers lesquelles Cioran choque nos réflexes de pensée courants, intrigue par les entorses constantes qu'il inflige au sens commun et pique la curiosité par les points de suspension ponctuant ses pensées. Ou encore par le défaut de sens apparent qui lézarde ses idées et dont il laisse le soin au lecteur d'en colmater les brèches. C'est en quoi ses aphorismes stimulent, titillent l'esprit, désarçonnent par leur ironie pétillante et leur sens fanatique de l'auto-dérision. Le paradoxe est chez lui érigé en règle de style, et le renversement systématique des associations naturelles suggérées par certains concepts est promu au rang de procédé de fabrication aphoristique. Certes, tout cela se fait parfois chez lui avec un zeste de dandysme et de pose, pour ne pas dire à la rigueur une certaine afféterie qui exsude dans ses phrases à l'occasion. Mais nul ne se prend moins que lui au sérieux (« L'homme qui ne rit pas n'est pas sérieux », disait Cocteau) et si par moments une certaine gravité plane sur les blocs insulaires de réflexion pessimiste qu'il engage, Cioran a tôt fait de la dissiper par le ton détaché et tranquille qu'il adopte : « Le cynisme de l'extrême solitude est un calvaire qu'atténue l'insolence » (35). « L'incroyant acoquiné à l'Abîme » (102) qu'est l'auteur du Précis de décomposition est en fait un pessimiste serein et souriant, un vrai aristocrate du tragique qui a décidé par prévention de « s'embourgeoiser dans l'Abîme » (153). N'eût été l'antibiotique du rire contre ses déconvenues existentielles, il y a longtemps que Cioran aurait cherché à disparaître dans cet Abîme, mais il a préféré « troquer ses terreurs contre ses ricanements » (42). Il rapplique à chaque fois qu'une occasion lui est donnée de se gausser des chimères de l'Absolu, de Dieu, et du soi-disant "Mystère" : « Quand je frôle le Mystère sans pouvoir en rire, je me demande à quoi sert ce vaccin contre l'absolu qu'est la lucidité » (103). Qu'est-ce en fin de compte qu'un syllogisme de l'amertume sinon une grimace esquissée à la face du monde, une griffe grattant l'apparence des choses pour n'en découvrir que le Rien auquel elle renvoie et en faire grincer les dissonances ?

Dandy divin suspendu au milieu du néant des êtres et des choses, Cioran l'est assurément. Mais chez lui point d'accents douloureux ni pathétiques, l'élégance est toujours de mise chez ce Roquentin sauvé par son renoncement esthète à tout pathos : « Le pathétique trahit une profondeur de mauvais goût » (40). Cette sagesse nihiliste désamorce par l'humour le mal de vivre, et par la dérision s'immunise contre la douleur d'exister : « Il nous répugne de mener jusqu'au bout une pensée déprimante [..] nous lui résistons au moment où elle affecte nos entrailles [..] Je n'ai jamais lu un sermon de Bouddha ou une page de Schopenhauer sans broyer du rose...» (42). Presque toujours, l'effet escompté que Cioran aimerait produire chez ses lecteurs est d'inoculer son venin médicinal à petites doses homéopathiques afin de réaliser le miracle cathartique de nous libérer de nos propres déboires métaphysiques. Au tour du lecteur de broyer du rose à la méditation de ces petits comprimés antidépresseurs et anti-désespoir que sont les aphorismes de Cioran. L'on pourrait paraphraser la fameuse phrase de Montesquieu sur la lecture en y ajoutant simplement deux mots : « Je n'ai jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture [de Cioran] n'ait dissipée », et nous voilà d'aplomb pour affronter de nouveau l'existence et supporter le bourdon qui nous tenaille. Comment ne pas jubiler de façon perverse à la lecture de la pensée suivante : « Pourquoi nous retirer et abandonner la partie quand il nous reste tant d'êtres à décevoir » (81). Lorsque nous lisons Cioran, il importe de sortir d'une double méprise : soit le prendre à la lettre et en induire un nihilisme des plus noirs, ce que toute l'oeuvre de Cioran réfute, dans la mesure où l'acte d'écrire est un acte anti-nihiliste par excellence, soit alors croire qu'il n'est qu'un clown métaphysique, un farceur qui fait du bluff et un jongleur de mots halluciné qui s'amuse à prendre à rebours, un peu à la Lautréamont, toute la sagesse conventionnelle, et à lâcher sa haine et ses « hurlements » sur tout et n'importe quoi. Ce serait d'abord oublier qu'il est un styliste incomparable dont personne n'arrive à la cheville dans la veine qui est la sienne, ne rien comprendre à cette alchimie propre à son écriture qui consiste à transmuter les pensées en apparence les plus noires en baume qui soulage, mais surtout passer à côté de tous les fruits amers de sa clairvoyance qu'il faudrait goûter sans ciller. Car les vérités instillées par le poison de l'écriture "cioranique" ont au moins le mérite d'aiguiser notre lucidité, et plutôt que de nous bercer de boniments et de fausses attentes vis-à-vis de la vie, Cioran nous initie à coups de pioche aphoristique à la désillusion intégrale qui est le fin mot de la condition humaine.

Nombre de ses pointes dressées dans le ciel clair-obscur du beau langage percent le noyau de la médiocrité et de la naïveté humaine. Ainsi pour désacraliser l'amour, le détourner des hautes sphères éthérées de l'idéalisme où il s'est égaré et le ramener dans le règne animal : « On déclare la guerre aux glandes et on se prosterne devant les relents d'une pouffiasse... Que peut bien l'orgueil contre l'encens zoologique ? » (115). Ou encore : « Mélange d'anatomie et d'extase, apothéose de l'insoluble, aliment idéal pour la boulimie de la déception, l'Amour,nous mène vers des bas-fonds de gloire...» (118). On dira que Cioran exagère, qu'il en met trop, qu'il délire, qu'il « [bricole] dans l'Incurable » (27). Parfois, il est vrai, ses phrases frisent le grotesque, dont ce passage stupéfiant dans un autre de ses livres, Histoire et utopie : « Nous employons le plus clair de nos veilles à dépecer en pensée nos ennemis, à leur arracher les yeux et les entrailles, à presser et vider leurs veines, à piétiner et broyer chacun de leurs organes, tout en leur laissant par charité la jouissance de leur squelette ». Mais si de façon générale Cioran boude l'existence (« Je ne saurais me réconcilier avec les choses, chaque instant dût-il s'arracher au temps pour me donner un baiser » (137) et déverse son fiel avec beaucoup de véhémence, c'est qu'il a longtemps été un affamé de l'Absolu. Revenu de ses illusions tel un amant cocufié, il ne lui reste qu'à s'enliser dans sa misanthropie poétique (« Quand je m'avise que les individus ne sont que des postillons que crache la vie...» (139), et faire de nécessité vertu en cultivant la tristesse à laquelle le confinent la solitude et l'ennui : « Si de la tristesse j'ai à peine tiré quelques idées, c'est que je l'ai trop aimée pour permettre à l'esprit de l'appauvrir en s'y exerçant » (31). Cioran se veut désormais le martyr de sa propre névrose, qu'il alimente d'une complaisance sans bornes envers son drame personnel : « Il n'est pas aisé d'acquérir une névrose ; qui y réussit dispose d'une fortune que tout fait prospérer : les succès comme les défaites » (53). Il va jusqu'à tirer une certaine jouissance masochiste de son propre désarroi («[..] je me suis lancé dans le Désarroi jusqu'à en faire ma forme de piété » (145)). Le mal-être de Cioran constitue en tout cas pour une large part le fonds de commerce d'où il tire matière à fabrication de ses saillies littéraires, le réservoir inépuisable de son humour tordu et absurde de pince-sans-rire. Puisque la vie est ratée d'avance, raisonne-t-il, du moins peut-on polir des stèles phrastiques, raffiner en dilettante sur ses vicissitudes personnelles pour en prélever des formules esthétiquement réussies. Il y a en fait une mégalomanie indéniable à se croire très malheureux, un orgueil quasi-christique à se targuer d'être un des hommes les plus tristes (« Je ne crois pas avoir raté une seule occasion d'être triste », dit-il dans Des larmes et des saints ), comme si, incapable de se réconcilier avec la vie, il s'enfonçait davantage dans sa tour d'ivoire, dans cette geôle de solitude où il lui sied de braquer à loisir son regard facétieux et coquin sur les êtres humains et la vie comme elle va, afin de se déssaisir de la souffrance de son exil parmi les hommes. Cioran est un forçat de la déréliction qui a fini par aimer son sort et s'y complaire, tel un détenu condamné dans un cachot à une réclusion perpétuelle qu'il apprend malgré tout à apprivoiser de gré ou de force. Il est ce captif de la mélancolie qu'il a contractée dès sa venue au monde et qui est chevillée à son être comme le boulet au bagnard. Et comme il ne peut s'en défaire, alors autant l'aimer, et conférer à la tristesse d'exister ses lettres de noblesse. D'où ce fantasme dostoïevskien chez lui, qui le porte à vouloir et à embrasser la souffrance à bras-le-corps, faute d'avoir vécu. Tout se passe comme si cette volonté de puissance de calibre nietzschéen, ne pouvant s'assouvir dans l'Ennui, se trouvait à prendre forme dans la souffrance. Or à défaut de vivre, englouti dans les nuits de son âme, Cioran oscille en l'être éminemment schopenhauerien qu'il est entre l'ennui et la souffrance. Tantôt il se fait le prophète de l'ennui, tantôt il comble sa vacuité intérieure à la manière des mystiques par la purification qu'induit la souffrance : « Le secret d'un être coïncide avec les souffrances qu'il espère », écrit-il encore dans les Syllogismes (100). Cioran commenté par lui-même...

On ne peut comprendre la personnalité et l'idiosyncrasie proprement littéraire de Cioran si on fait l'impasse sur une des voies que son génie emprunte comme personne ne sait le faire, à savoir ce don qu'il a d'hyperboliser ses humeurs et ses pensées. Un aphorisme magistral des Syllogismes permet à ce propos d'apporter un éclairage singulier sur le tempérament exhubérant qui est le sien : « Si nous n'avions la faculté d'exagérer nos maux, il nous serait impossible de les endurer. En leur attribuant des proportions inusitées, nous nous considérons comme des réprouvés de choix, des élus à rebours, flattés et stimulés par la disgrâce » (138). Comme si l'exagération était pour lui un diurétique qui favorisait l'évacuation de ses angoisses canalisées ainsi par les déchaînements et les cris emphatiques jaillissant de ses tripes. Qu'il se défoule dans ses vitupérations contre l'Occident, qu'il se livre à des démonstrations mélodramatiques tellement pathétiques qu'elles déclenchent irrésistiblement le rire, ou qu'il mette en scène son désabusement de manière auto-parodique et histrionique, toujours le fait-il en grossissant le trait, en prenant bien soin de ne laisser subsister à ses attentats multipliés contre la Comédie humaine que des débris d'humour sec et noir. L'ultime repartie du grand style de ce « fanfaron de l'Incurable » (138) contre le nonsense de la vie n'est en fin de compte rien d'autre qu'un mécanisme de défense et de préservation de soi. Cioran balance tout par dessus-bord pour n'être la proie ni de l'adversité de la vie qui l'enveloppe ni surtout des mots eux-mêmes qui l'encerclent (« Ne cultivent l'aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler avec tous les mots » (15). Comment bien saisir la dérision que recèlent avec infiniment de profondeur ses pensées si on ne table pas sur le recul qu'il prenait lui-même vis-à-vis de ses clins-d'oeil aphoristiques ? Comment entrer dans le jeu de ses idées si on oublie qu'il a magnifié l'art du second degré en le modulant selon des nuances d'une rare inventivité, bref qu'il a tout forgé cum grano salis ? Cette délicatesse de l'esprit qui a compris que pour se distancier de la réalité, de son emprise, et des leurres qu'elle donne à vivre, il faut d'abord savoir se déprendre des mots en ne les prenant pas au mot. C'est seulement à cette condition que l'on peut faire coexister toutes les contradictions glanées ici et là dans l'oeuvre entière de Cioran. A défaut de jamais pouvoir leur prêter une cohérence synthétique, de tenter de les concilier par ce que les scholars nomment un « argument » dialectique d'ordre supérieur, on s'aperçoit assez vite que la lecture littérale de ses énoncés est viciée dès leur abord par les sophismes extravagants qui ornent ses propos. Mais Cioran se moque de ce que d'aucuns pointeraient comme des "fautes de logique" ou des "généralisations abusives" dans ses écrits parce qu'il ne s'embarrasse guère des oeillères de la rectitude logique qui, bien au contraire, le freinent dans sa recherche d'une sagesse ironique par delà vrai et faux. Sagesse par laquelle les vérités infra-logiques de l'instinct et du coeur retrouvent leur droit de cité. C'est à ce prix que peut luire et triompher le sourire de l'intelligence supérieure, toujours souveraine parmi les « aveux et anathèmes » qu'elle lance contre tout ce qui s'appelle esprit de sérieux, et justifiant par la perfection formelle vers laquelle elle tend l'existence de cet aboulique sublime qu'est Cioran. Contraint à se ressourcer dans ses « tares » personnelles pour réparer « l'inconvénient d'être né », accablé irrémédiablement par sa flemme viscérale, foncièrement inapte à l'action concrète dans le monde et au milieu de ses semblables, Cioran puise sa vitalité dans la langue française, cet antidote ultime contre le marasme et l'inertie dont il s'est servi comme arme de revanche pour surcompenser sa misère psychologique : « Tous les penseurs sont des ratés de l'action et qui se vengent de leur échec par l'entremise des concepts » ( Précis de décomposition ).

Loin d'être ce « Professeur de désespoir » - auquel, soit dit en passant, des écrivains comme Nancy Huston n'ont manifestement RIEN compris : il n'y qu'à voir la condescendance étriquée avec laquelle elle s'en prend à lui, en lisant tout ce qu'il a écrit au pied de la lettre - loin donc d'être ce « négateur » doctrinaire (d'ailleurs, lui-même dit quelque part que les humeurs les plus noires finissent par s'estomper et s'atténuer avec l'âge..), Cioran ne recule simplement pas devant la négativité consubstantielle à la vie que notre époque ne cesse de scotomiser par tous les moyens pour se vautrer dans les mièvreries béates et factices du "tout-bonheur-en-tout-temps"... Ce n'est pas non plus comme si cet écrivain de génie s'arrêtait au monochrome de nos infortunes : car de nos faiblesses, de nos ridicules et de nos infirmités qu'il sait mettre à nu comme nul autre, il dresse un portrait sans complaisance qu'il transcende par contre par l'exemple exceptionnel qu'offre la beauté esthétique de son oeuvre : d'où cette grande ironie de cette oeuvre qui dément par la forme (grandeur du style) ce qu'elle affirme par le contenu (misère de l'homme). Loin de s'en tenir à une simple lamentation sur notre finitude, il sait s'en gausser par la noble insolence et le rire en coin qui fait toute la richesse et la subtilité de son art (« Rien de plus fragile que la subtilité », écrit-t-il dans La Tentation d'exister). A tous ses détracteurs qui persistent à voir en lui un nihiliste stérile qui broie vainement du noir, il n'est qu'à observer en acte l'immense affirmation qui procède de sa plume et qui rend le plus bel des hommages à son amour sacré de la langue. Les fragments d'éternité de Cioran réussissent à semer un sortilège dans l'esprit de ses lecteurs et conquièrent par là même une postérité dans leur mémoire. L'auteur des Syllogismes de l'amertume est assuré désormais de trôner au Ciel auquel il n'a jamais pu croire mais qu'il a confisqué et mis à notre disposition, grâce au régal infini que procure sa belle prose. Pour réfuter une fois pour toutes le soi-disant nihilisme qu'on lui a prêté et prouver par l'absurde en quelque sorte qu'il a aimé la Vie encore plus que le Néant que, par malice et cabotinage, il a prétendu idolâtrer, il suffit de convoquer à la mémoire le mot suivant extrait des Cahiers publiés deux ans après sa mort : « Tous mes malheurs viennent de ce que je suis trop attaché à la vie. Je n'ai rencontré personne qui l'aimât autant que moi » (Cahiers 1957-1972, p.317, Gallimard, 1997)...

Ego lector ( Christian Adam )

 

 

 

 

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DominiqueGiraudet - dans penser
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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 10:29

Une pensée dans la nuit

John Cowper Powys

 

La pensée, une lumière dans la nuit, une vielle dame lisant à la lueur d'une chandelle.

 

Il faudrait s'inspirer de la philosophie qu'évoque John Cowper Powys dans Wolf Solent: le héros du roman vient d'être touché par le spectacle d'une vieille femme lisant à la lueur d'une chandelle: «Il se mit à penser que dans un temps prochain, lorsque les formidables inventions de la science auraient changé la face du monde, peut-être quelque philosophe errant semblable à lui apercevrait lui aussi par une fenêtre une tête humaine penchée sur un livre à la lueur d'une chandelle et serait touché par ce spectacle infiniment plus qu'il ne saurait dire. Et il se promit une fois de plus qu'il ne laisserait jamais la beauté de tels spectacles être détrônée par quelque prodige scientifique que ce fût.»

 

 

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DominiqueGiraudet - dans penser
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