La dépression est un trouble qui est au
carrefour du biologique et du psychique, du social du culturel et du spirituel."
"Lorsqu'on est en "--petite panne--" dépressive et avant de recourir à des traitements élaborés, on peut essayer de se réparer soi-même. D'abord respecter son "horloge biologique", c'est à dire dormir suffisamment et à des heures régulières, tenir compte des temps d'activités et de repos, veiller à une hygiène alimentaire en se méfiant de l'alcool, des excitants... Favoriser l'intégration de l'esprit et du corps pour éviter le clivage somato-psychique en pratiquant un sport, la danse, la relaxation... Apprendre à habiter sa solitude, en se ménageant des plages de temps libres disponibles en présence d'objets, de personnes ou de paroles qui, pour soi sont porteurs de sens et de signification : des amis, des livres que l'on aime, une musique, des chansons... Ne pas se laisser envahir par les mille "choses", c'est à dire tout ce qui échappe au langage et donc entretient des dépendances : idéal bâti d'images toutes faîtes ne prenant pas corps et langage en soi ; Drogues de toutes sortes qui court-circuitent les mots : alcool et excitants, mais aussi slogans idéologiques et certaines formes de religion ou de croyances magiques qui font bon marché de la parole...
Ainsi donc, donner inlassablement la prime des mots... User de sa parole intérieure.
User de la parole reçue, gardée, mêlée à la sienne propre : paroles des poètes, des prophètes ou des saints...
Tous ces hommes et toutes ces femmes qui parlent vrai, à la fois du dedans d'eux-mêmes mais aussi au dehors et même au devant, nous donnent l'envie d'ouvrir notre propre espace intérieur. Tout autour de nous, une civilisation et une culture dites de consommation ou de techno-sciences, donnent au contraire la prime aux "choses".
Quand on vit avec un déprimé, il faut attendre sans se laisser atteindre, en "habitant bien sa propre maison" et en ayant dans son grenier des nourritures simples, légères et nourrissantes en attendant le printemps : une musique ou une chanson, un poème, une parabole, un geste d'amour... Ces nourritures qui ont manqué à celui ou à celle qui vient de s'endormir, mais qui en aura besoin à son réveil, comme la marmotte quand l'hiver prend fin.
Il y a des convergences entre notre société technico-scientifique et la personnalité prédépressive.
Ce qui est dépressif dans la société moderne, c'est l'envahissement par la "chose" et la dépendance à la "chose". Dans une société comme la nôtre, on songe d'avantage à gérer des "choses" qu'à user du langage en interrogeant son désir... Le règne de la pensée opératoire, adaptée aux "choses" et à la gestion des "choses", au détriment de la pensée vive. Jusque dans notre vie la plus quotidienne, nous sommes contraints d'utiliser à plein la pensée opératoire, ne serait-ce que pour remplir sa feuille d'impôt, ou pour circuler en voiture dans une ville avec ses feux verts, ses feux rouges, ses sens interdits... Toujours, il faut penser... Penser aux "choses". Et, du coup, peu de temps pour rêver, pour écouter son désir, sa musique intérieure... D'autant que, dans le même temps, l'émiettement de la culture et de la religion nous prive de plus en plus de ce propos vif "qui met des mots sur les choses" et qu'on appelle une civilisation. C'est Aragon qui a écrit dans un poème : "--Avec les mots, j'ai barre sur les choses--". La société présente est peut-être déprimante par ce que, avec des choses, elle a barre sur la parole."
(Dr Yves Prigent,
spécialiste de la dépression et du suicide.)
"La mythologie de l'adaptation, de la
communication, de la réussite visible surcharge tout ce qu'on investit à l'extérieur, et pénalise l'enrichissement intérieur. Lequel n'est pas forcément fait de grandes choses, mais du goût de
parler, de fantasmer, de rêver, d'être en colère ou emballé... J'aimerais que les gens ne disent pas oui à tout, qu'ils affirment leur désadaptation. Certains craquent après n'avoir jamais dit
non à personne.
La prévention du suicide, je la vois en rapport avec l'école, avec la culture, au sens profond et noble du terme, dans l'étude des humanités. Plutôt que d'alerter l'assistante sociale, il s'agit plus généralement de fournir des outils culturels nutritifs, qui donnent aux gens des matériaux pour être capable d'élaborer. Quand un être est dans le trouble, il devrait se référer à sa petite musique intérieure... Je suis admiratif devant le travail que fait un écrivain professeur comme Daniel Pennac pour infuser de la matière littéraire, pour faire des injections intra-spirituelles de textes."
(Dr Yves Prigent, psychiatre)

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