Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Ecosia : Le Moteur De Recherch

21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 11:07

Lien : link

 

 

 

 

 

 

 

Ce soir-là, après dîner, j’étais parti me promener avec quelques amis, comme souvent, dans cette forêt que nous

 

 

aimions. Il faisait nuit. Nous marchions. Les rires peu à peu s’étaient tus ; les paroles se faisaient rares. Il restait l’amitié, la confiance, la présence partagée, la douceur de cette nuit et de tout… Je ne pensais à rien. Je regardais. J’écoutais. Le noir du sousbois tout autour. L’étonnante luminosité du ciel. Le silence bruissant de la forêt : quelques craquements de branches, quelques cris d’animaux, le bruit plus sourd de nos pas…

Cela n’en rendait le silence que plus audible. Et soudain… Quoi ? Rien Tout ! Pas de discours. Pas de sens. Pas d’interrogations. Juste une surprise. Juste une évidence. Juste un bonheur qui semblait infini. Juste une paix qui semblait éternelle. Le ciel étoilé au-dessus de moi, immense, insondable, lumineux, et rien d’autre en moi que ce ciel, dont je faisais partie, rien d’autre en moi que ce silence, que cette lumière, comme une vibration heureuse, comme une joie sans sujet, sans objet (sans autre objet que tout, sans autre sujet qu’elle-même), rien d’autre en moi, dans la nuit noire, que la présence éblouissante de tout ! Paix. Immense paix. Simplicité. Sérénité. Allégresse.  

Ces deux derniers mots semblent contradictoires, mais ce n’était pas des mots, c’était une expérience, c’était un silence, c’était une harmonie. Cela faisait comme un point d’orgue, mais éternel, sur un accord parfaitement juste, qui serait le monde. J’étais bien. J’étais étonnamment bien ! Tellement bien que je n’éprouvais plus le besoin de me le dire, ni même le désir que cela continue. Plus de mots, plus de manque, plus d’attente : pur présent de la présence. C’est à peine si je peux dire que je me promenais : il n’y avait plus que la promenade, que la forêt, que les étoiles, que notre groupe d’amis… Plus d’ego, plus de séparation, plus de représentation : rien que la présentation silencieuse de tout. Plus de jugements de valeur : rien que le réel. Plus de temps : rien que le présent. Plus de néant: rien que l’être. Plus d’insatisfaction, plus de haine, plus de peur, plus de colère, plus d’angoisse : rien que la joie et la paix. Plus de comédie, plus d’illusions, plus de mensonges : rien que la vérité qui me contient, que je ne contiens pas. Cela dura peut-être quelques secondes. J’étais à la fois bouleversé et réconcilié, bouleversé et plus calme que jamais. Détachement. Liberté. Nécessité. L’univers enfin rendu à lui-même. Fini ? Infini ? La question ne se posait pas. Il n’y avait plus de questions. Comment y auraitil des réponses ? Il n’y avait que l’évidence. Il n’y avait que le silence. Il n’y avait que la vérité, mais sans phrases. Que le monde, mais sans signification ni but. Que l’immanence, mais sans contraire. Que le réel, mais sans autre. Pas de foi. Pas d’espérance. Pas de promesse. Il n’y avait que tout, et la beauté de tout, et la vérité de tout, et la présence de tout. Cela suffisait. Cela faisait beaucoup plus que suffire ! Acceptation, mais joyeuse. Quiétude, mais tonique (oui : cela faisait comme un inépuisable courage). Repos, mais sans fatigue. La mort ? Ce n’était rien. La vie ? Ce n’était que cette palpitation en moi de l’être. Le salut ? Ce n’était qu’un mot, ou bien c’était cela même. Perfection. Plénitude. Béatitude. Quelle joie ! Quel bonheur ! Quelle intensité ! Je me dis «C’est ce que Spinoza appelle l’éternité… » Cela, on s’en doute, la fit cesser, ou plutôt m’en chassa. Les mots revenaient, et la pensée, et l’ego, et la séparation… C’était sans importance : l’univers était toujours là, et moi avec, et moi dedans. Comment pourrait-on tomber hors du Tout ? Comment l’éternité pourrait-elle finir ? Comment les mots pourraient-ils étouffer le silence ? J’avais vécu un moment parfait – juste assez pour savoir ce qu’est la perfection. Un moment bienheureux – juste assez pour savoir ce qu’est la béatitude. Un moment de vérité – juste assez pour savoir, mais d’expérience, qu’elle est éternelle.

«Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels », écrit Spinoza dans l’Éthique – non que nous le serons, après la mort, mais que nous le sommes, ici et maintenant. Eh bien voilà : je l’avais senti et expérimenté, en effet, et cela fit en moi comme une révélation, mais sans Dieu. C’est le plus beau moment que j’aie vécu, le plus joyeux, le plus serein, et le plus évidemment spirituel. Comme les prières de mon enfance ou de mon adolescence, à côté, me semblent dérisoires ! Trop de mots. Trop d’ego. Trop de narcissisme. Ce que j’ai vécu, cette nuit-là, et ce qu’il m’est arrivé d’autres fois de vivre ou d’approcher, c’est plutôt le contraire comme une vérité sans mots, comme une conscience sans ego, comme un bonheur sans narcissisme. Intellectuellement, je n’y vois aucune preuve de quoi que ce soit ; mais je ne peux pas non plus faire comme si cela n’avait pas eu lieu.

Extraits de L’esprit de l’athéisme – Introduction à une spiritualité sans Dieu, André Comte-Sponville – Éditions Albin Michel

 

 

http://www.google.fr/url?source=imglanding&ct=img&q=http://www.photos-voyages.com/baviere/images/curieux-lynx.jpg&sa=X&ei=2Y8aT7q1JYLA8QPBtYi5Cw&ved=0CAsQ8wc4Mw&usg=AFQjCNHKnBIXRCUyN8wWb4k4OenXkuwYQw

Partager cet article

Repost 0
DominiqueGiraudet - dans penser
commenter cet article

commentaires

dominique giraudet 22/01/2012 11:06


Bonjour  cher Oscar ,


Tu as raison dans ta façon de présenter les choses ! Il est probable que si par hasard il avait buté contre une vieille souche et s'était étalé de tout son long dans une mare de boue sa
réaction,son expérience aurait été bien différente , du genre " Merde, quelle connerie ! " ou autres exclamations diverses ..Oui cela tient à peu de choses , Karl Krauss nous a mis en garde
,constatant le dévoiement du langage,de la pensée .


Concernant le lynx ,il y en a si peu en France que nos chats sauvages ne risquent pas grand-chose ! Le lynx a besoin de vastes étendues sauvages , il en reste très peu en France .


 Avec toute mon amitié,


Dominique

Oscar 21/01/2012 20:01


Mais si au beau milieu de son extase il avait reçu un bon coup de marteau sur la tête -ou seulement sur un genou, si tu préfères!-, comment aurait-il rendu compte de cet additif
percutant d'expérience mystique?


 


Ma plaisanterie est certes irrévérencieuse, cher Dominique, mais ce n'est en quelque sorte qu'une boutade; le texte est fort beau, j'apprécie d'ailleurs ce livre au point de l'avoir acheté, lu et
trouvé meilleur que le trop agressif "Traité d'athéologie d'Onfray, il y a plusieurs mois déjà!


 


P.S.: savais-tu que ton nouveau chouchou le lynx est un des plus terribles prédateurs du chat (sauvage), un de ses pires ennemis dans la nature, ah! ah! ah!


 


Amitiés félines!