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Ecosia : Le Moteur De Recherch

12 septembre 2010 7 12 /09 /septembre /2010 18:09

Qui ouvre ce livre doit s'attendre à faire d'étranges rencontres : une escouade de prophètes, les faux et les vrais, ceux-ci reconnaissables à leur goût prononcé pour les catastrophes ; quelques fantômes réclamant réparation, comme la silhouette casquée qui se dresse sur le rempart d'Elseneur ; un marchand de cercueils, croisé chez Pouchkine, cerné tout à coup par les morts qu'il a mis en bière ; un brave parmi les braves qui se couvre de ridicule dans la nuit noire en exterminant des moutons (Ajax) ; un physicien qui, en cherchant à rejoindre le monde idéal où les morts ressuscitent, participe à la découverte bien réelle des fusées ; un vieux père qui souffre et fait souffrir mille morts en tentant de régler sa succession (Lear) ; un jeune dandy qui arbitre un fatal concours de beauté (Paris). Et encore deux ou trois dieux grecs en proie aux tourments ordinaires du ressentiment et de la jalousie. Plus quelques animaux : des chevaux qui pleurent, un chat énigmatique, ni mort ni vivant, un cachalot fin stratège.

 

"Ces voix parlent de folie, de prophétie et de mystère, des thèmes qui ont passionné l'esprit humain pendant des siècles mais se trouvent désormais, surtout pour les deux dernières, dans des zones désertées. Sans avoir à proprement parler disparu, ils sont enfouis dans une mémoire collective défaillante, à la manière des souvenirs des névrosés, et constituent ce que Freud aurait appelé des ensembles psychiques qui, pour ne plus tirer que très rarement la conscience à eux, n'en existent pas moins et continuent d'exercer leur pouvoir sous des masques divers.

La psychanalyse étant aujourd'hui l'objet d'attaques féroces, l'analogie peut sembler mal choisie. Un demi-siècle de travaux sur les troubles mnésiques, au moment où le monde basculait dans la violence sans nom de deux conflits mondiaux, mériterait pourtant plus de respect, voire plus de gratitude."


("L'Appel de l'ombre", p. 13.)

 

  
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Thérèse Delpech, qui préside à l'improbable rencontre de ces figures, vient de publier un livre qui surprendra. Elle emprunte à la Bible, aux tragiques grecs, à la mythologie, c'est-à-dire à un royaume culturel désormais englouti, auquel plus aucun collégien ne se voit enseigner l'accès. Elle a donné à l'ouvrage une étonnante structure musicale, où deux mouvements lents, chacun fait de cinq variations, encadrent un mouvement rapide, tourniquet de dix histoires brèves. Elle a délibérément opté pour une forme fragmentaire, qui n'exige jamais la reddition du lecteur, mais aiguillonne sa curiosité. Enfin, ceux qui la connaissent comme une experte du monde contemporain ne soupçonnent pas en elle une spécialiste de philosophie médiévale, une commensale de saint Anselme, une collectionneuse de légendes.

L'irrationnel, ici, prend de multiples visages : c'est tantôt un mystère (celui de la Trinité, dont un des plus beaux passages du livre dit quel casse-tête il a été pour les artistes qui devaient le mettre en images) ; tantôt une énigme scientifique ; parfois un cauchemar, un accès de folie, un délire de passion ; parfois une prédiction ou un présage ; et souvent un immaîtrisable événement historique qui, comme le dit Joseph de Maistre de la Révolution française, paraît aller tout seul, sans le concours des humains. Ces variétés foisonnantes, on peut les réduire à deux catégories. Il y a l'irrationnel en sursis, en attente d'élucidation, destiné à disparaître avec le progrès des Lumières conquérantes. Mais il y a aussi l'irrationnel qui résiste obstinément à la simplification : lui a partie liée avec cette "ombre" dont Thérèse Delpech nous invite à entendre l'appel.

Prêter l'oreille à l'obscur n'est nullement céder à l'obscurantisme. Il ne s'agit pas d'humilier la raison, mais de l'inviter à l'humilité et à la tempérance. A l'humilité, car ce qu'elle est impuissante à éclairer recouvre d'immenses territoires : vers le haut - ce qui nous surplombe infiniment -, et vers le bas, ce monde plus vaste, plus riche, plus profond, qui se creuse sous la surface du psychisme ordinaire. A la tempérance, parce que nous savons ce qu'il advient des sociétés où une très déraisonnable raison s'est avisée d'éradiquer le mystère au nom d'une transparence supposée bienheureuse. L'irrationnel mis à la porte se venge en rentrant par la fenêtre exercer ses ravages : une fois congédiées les grandes religions, on voit, comme Nietzsche l'avait prédit, proliférer les sectes, "ces dents de dragon semées à profusion" ; une fois la conscience rudement réduite au seul exercice de la raison, on voit l'irrationnel chercher "des issues dans la maladie, la violence, la guerre et la destruction" ; une fois écoulé le siècle terrible qui a vu le déchaînement d'une barbarie inédite - et ici on retrouve l'auteur de L'Ensauvagement (Grasset, 2005) -, l'héritage qu'il laisse est "d'une telle férocité que l'inconscient attend probablement des représailles".

Il y a autre chose encore, et qui rend très émouvant ce beau livre nourri de la conversation avec les grands textes. De la raison, qui vise l'universel et n'a que faire des particularités, Hegel avait dit qu'elle "ne peut s'éterniser auprès des blessures infligées aux individus". L'élan triomphant des Lumières a fait perdre à l'humanité tout un répertoire poétique - les fables du péché originel, des voyages après la mort et du salut des âmes. Elles embellissaient la vie. Mais elles la berçaient aussi, mettaient un baume sur les plaies. Et Thérèse Delpech a beau, comme le cachalot dont Melville vante l'esprit net et le coup d'oeil lucide, ne pas se raconter d'histoires, elle a aussi, comme cet animal fétiche, le coeur assez tendre pour les convoquer au chevet de nos malheurs particuliers.


L'APPEL DE L'OMBRE. PUISSANCE DE L'IRRATIONNEL de Thérèse Delpech. Grasset, 176 p., 13 €.

 

Mona Ozouf

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DominiqueGiraudet - dans penser
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commentaires

Oscar 13/09/2010 13:19



Belle présentation, j'oserai pourtant prendre -timidement- la défense de la raison "pure" (pardon, ô mânes de Kant)-: elle n'a jamais prétendu ni que la poésie, les légendes et les mythes
n'ont pas ou ne doivent pas avoir leur charme et leur séduction propres, ni qu'il n'existe aucun mystère irréductible par elle et choses inexplicables, elle a vocation
et tend seulement à éclairer ce qui peut l'être (entre parenthèses n'oublions pas que Freud revendiquait pour la psychanalyse le statut de science ce qui est d'ailleurs
discutable), et qui n'est pas tant s'en faut et faudra, la totalité du monde et encore moins de son sens;


et si un certain rationalisme annexionniste mal entendu prétend à l'instar de monsieur Homais dans "Madame Bovary" que tout est réductible à l'explication scientifique, si même certains
savants estimables par ailleurs tel Changeux sont un peu imprudents dans leurs ambitions à cet égard, ce n'est pas sa faute!