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Ecosia : Le Moteur De Recherch

27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 09:51

philosophie samedi25 septembre 2010

Heidegger face aux médecins

Marc Hunyadi

 

 

 

Quand le «soleil noir» de la philosophie allemande dialoguait avec des psychiatres sur les bords du lac de Zurich. Transcription et traduction de passionnants séminaires

Les liens

 

* Hannah Arendt, Martin Heidegger: un amour, deux mondes

 

 

 

Alors qu’au sortir de la ­Seconde Guerre mondiale il est largement discrédité par son rôle universitaire sous le nazisme, Heidegger (1889-1976) reçoit la lettre d’un psychiatre zurichois, Médard Boss (1903-1990), qui se hasarde à lui écrire après sa lecture d’Etre et Temps (1927), qu’il n’avait de son propre aveu lu et compris qu’à moitié. Mais l’autre moitié lui semblait receler des trésors théoriques aptes à éclairer l’expérience psychiatrique elle-même; d’où son initiative hardie d’inviter le «soleil noir» de la philosophie allemande sur les bords du lac de Zurich.

 

A la grande surprise de Boss, Heidegger, pourtant mondialement connu, accepta tout de suite l’invitation de l’inconnu, ou plutôt la série d’invitations à s’exprimer devant un public de psychiatres, ce qu’il fera désormais régulièrement de 1959 à 1970.

 

Il en résulte aujourd’hui un volume fascinant (remarquablement traduit) intitulé Séminaires de Zurich, paru en allemand en 1987 (Zollikoner Seminare). La confrontation de Heidegger – philosophe réputé obscur ayant toujours critiqué le devenir-scientifique de la pensée européenne – et des psychiatres, représentant précisément l’approche scientifique, se révèle ici d’une fécondité remarquable.

 

De toute évidence, Heidegger concevait cette série de contributions comme une leçon de phénoménologie à l’égard des non-phénoménologues; et ce qu’il réussit à rendre particulièrement clair, c’est justement la différence fondamentale entre une approche philosophique qui entend analyser l’être humain dans son essence d’être humain et l’approche psychosomatique du corps ou de la relation corps-esprit.

 

Ces Séminaires de Zurich peuvent se lire à la fois comme un traité de phénoménologie pour les profanes et comme une critique de la médecine purement somatique, obnubilée par ce qui, dans le corps, est strictement mesurable et calculable. Dans un cours remarquable (celui du 11 mai 1965), il montre comment la médecine psychosomatique, dont il cite longuement un des pontes, est elle-même entièrement tributaire d’une conception exclusivement scientiste de la connaissance, malgré sa mise en évidence de l’importance de la psyché. Il met en lumière à cette occasion, une fois de plus, le «dogme» non questionné des sciences de la nature selon lequel «n’est réel que ce qui se laisse mesurer». Son point de vue n’est pourtant jamais celui d’une hostilité aux sciences; ce qu’il critique radicalement, c’est plutôt l’irréflexion des sciences, c’est-à-dire leur incapacité à concevoir le réel autrement que comme calculable.

 

Son dialogue avec les médecins lui offrit donc l’occasion d’exposer et d’éprouver ses thèses, ce qu’il fit de manière particulièrement pédagogique et vivante, armé de mille exemples. Les larmes sont-elles somatiques ou psychiques? Et le rougissement? Et la douleur de perdre un proche? Si l’on voulait mesurer scientifiquement cette douleur, on mettrait de ce fait même cette douleur hors circuit: on manquerait le phénomène à la base.

 

Ce qu’est donc véritablement l’être humain ne se laisse pas déterminer par les seules sciences de la nature. La question du corps et celle de sa relation au psychique sont donc des questions de méthode; telle est la toile de fond de ces cours du vieux Heidegger, qui assoit une fois de plus sa critique des sciences dont il dénonce sans relâche la cécité. Par exemple, le modèle cybernétique de Norbert Wiener (l’homme est un système d’informations) est soumis à une critique tranchante, comme la prétention plus générale des neurosciences à dire la vérité sur l’être humain.

 

Ce sont non seulement les philosophes, mais aussi les médecins qui doivent se plonger dans ces Séminaires de Zurich où, à travers la question du corps (l’être corporel est-il somatique ou psychique?), s’exprime, quoi qu’on en dise, ce qui aura été la philosophie de l’être humain la plus novatrice du XXe siècle.

 

La conviction la plus ferme de Heidegger est que la pensée scientifique n’est qu’un des modes possibles de notre être-au-monde. Il va plus loin: la domination de la pensée scientifique (il parle d’une «dictature de l’esprit») pourrait bien signer l’autodestruction de l’être humain.

 

A l’heure où l’on célèbre, à travers le modèle dit des sciences convergentes (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), l’avènement d’un possible homme nouveau, amélioré et augmenté par les technologies, cette leçon mérite assurément d’être réentendue. Sinon, nous finirons tous en cyborgs avant même d’y avoir pensé.

 

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DominiqueGiraudet - dans penser
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