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Ecosia : Le Moteur De Recherch

12 mars 2010 5 12 /03 /mars /2010 16:26

RETOUR : Entretiens de La Mètis   link

 

Dominique Janicaud : Entre soleil et mort.

 

Cet article a été publié primitivement dans la revue La Mètis, que dirigeait alors Maryline Desbiolles (nº 10 « Les Confins », décembre 1993). Il a été repris dans le beau volume d'essais, Aristote aux Champs-Élysées : promenades et libres essais philosophiques, Encre Marine, 2003.

 

Professeur de philosophie à l'université de Nice, Dominique Janicaud est l'auteur de grands livres : Hegel et le destin de la Grèce, Vrin, 1975 ; Ravaisson et la métaphysique : une généalogie du spiritualisme français, réédition Vrin, 1997 ; La Puissance du rationnel, Gallimard, 1985 ; L'Ombre de cette pensée. Heidegger et la question politique, Millon, 1990 ; Chronos. Pour l'intelligence du partage temporel, Grasset, 1997 ; La Phénoménologie éclatée, Éd. de l'Éclat, 1998 ; Heidegger en France, 2 volumes, Albin Michel, 2001…).

 

Sous le titre La Phénoménologie dans tous ses états, Gallimard, coll. Folio-Essais, 2009, on vient de réunir ses deux essais sur l'histoire de la phénoménologie française, Le Tournant théologique de la phénoménologie française et La Phénoménologie éclatée, précédemment publiés par les Éd. de l'Éclat, en 1990 et 1998.

Dominique Janicaud est décédé en 2002.

 

Nous remercions vivement Madame Nicole Janicaud et Maryline Desbiolles de nous avoir autorisé à reprendre cet article sur ce site.

 

Mis en ligne le 25 novembre 2008.

 

© : Nicole Janicaud et Maryline Desbiolles.

Entre soleil et mort

 

À la mémoire de Reiner Schürmann

 

 

 

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

 

La Rochefoucauld

 

Plus d'une fois, en resongeant à ce mot (sans doute le plus audacieux dans le coffret armorié des Réflexions ou sentences et maximes), j'ai senti une étrange perplexité, comme un cillement après l'éblouissement. Étais-je déçu et presque frustré que l'aphorisme souverain désarmât tout épilogue ? L'ellipse capture l'intensité de la pensée : mais, si un viatique s'y abrite, le temps doit permettre d'en distiller la richesse, comme pour faire porter au mystère ses fruits.

 

Revenir à l'aphorisme, est-ce le soupçonner, au lieu de lui rendre justice une fois pour toutes ? Si l'écrivain n'avait fait que forcer une antithèse pour étonner, nous ne serions pas si portés à interroger ses effets. Mais ici, voici le soleil, la mort, notre regard vacillant : si peu de mots pour donner à penser la plus brutale des évidences !

 

 

 

Perplexités et soupçons qui s'expliquent sans doute par l'extrême difficulté d'affronter la mort, l'épreuve d'endurer sa méditation, le péril même de la nommer. Ce mot eût-il seulement signalé cette échappée suprême, l'interdit scellant le mystère - Orphée à jamais détourné d'Eurydice, le regard suppliant suspendu -, j'eusse été moins déconcerté. Ou bien, il eût été tentant de recourir au songe, ce passeur, pour confier à quelques mots plus bruissants le Sésame des portes de corne closes sur l'empire du silence. Pépier comme mille oiseaux dans de grands arbres au bord d'un lac immense, avant l'envol pour l'ultime migration ? Biaiser, détour de comète, pour glisser dans l'azur profond avec les êtres chers ?

 

 

 

Nous luttons contre un ennemi invisible, inconnu, inqualifiable et duquel nos mots ne sauraient se saisir. Il nous cerne et nous ne le discernons pas. Faut-il donner forme et contour à ce défaut radical, irrémédiable exténuation ? Le temps porte ses mains à notre gorge et les referme si lentement que souvent nous les oublions. Et si ces mains n'étaient que celles d'un vide que nous ne connaîtrons jamais, puisque nous n'en faisons l'expérience qu'à travers la disparition d'autrui ?

 

À chaque proche départ, nous partons aussi (comme lorsque nous ne savons pas si bouge notre train ou le voisin). Violemment une disparition entraîne vers l'anéantissement, ou insensiblement vers le désir de rejoindre qui s'est trop cruellement absenté. Regarder encore ce qui vibre en pleine lumière : brin d'herbe, fleur ou geste enfantin, c'est déjà survivre, suivre, comme malgré soi, de nouvelles images du film incertain de la vie.

 

 

 

La mort : soleil noir ? Hypothèse trop rhétorique, rapprochement contre nature, magnification trop vite prononcée de Thanatos ! Si le cœur croit se bronzer à son approche, il ne recueille que le souffle vain de sa propre audace au bord du rien. Accompagner autrui aussi loin que possible dans ce déclin définitif est une expérience qui rend suspecte l'emphase au profit de la mort : tentation des rites et des discours. Coup de disgrâce : transformer ce scandale en pôle négatif ou en étape métaphysique révèle un manque de pudeur, ou de doigté, envers cet insaisissable effacement.

 

 

 

La fin de Tolstoï dans la gare d'Astapovo est comme la ligne de fuite de toute pensée de la mort, consciente de l'impitoyable. Elle renferme à la fois le piège et l'échappée, le désir de se délivrer (de la société ? du lieu ? du corps ? du destin lui-même ?) et le fait dénudé de l'échec, ces malaises et ces effondrements qui vous emportent dans les conditions les plus absurdement médiocres.

 

Il ne faut pas idéaliser cette mort. Elle fut probablement atroce. On a pourtant le droit (puisqu'on est, pour l'instant, extérieur à un tel drame) d'y voir comme un exemple (non un modèle) de ce détour que nous aimerions prendre, mais dont nous ne savons pas s'il nous sera accordé. Ne pas mourir fonctionnellement dans un hôpital ou un mouroir, mais en route… Il y a, dans l'ivresse, une façon de mimer cette fuite éperdue, ce détour (presque) réussi, dernier écart avant le saut définitif.

 

 

 

À l'encontre de la tradition qui tend à faire de la vie (en voie d'amendement ou de rachat) une méditation de ma mort, substituer la discrétion à l'emphase. Ménager l'ultime transition, comme doucement s'éteint chez Mahler l'adieu, le soir, à la fin du Chant de la terre (Ewig, Ewig…). Ne pas transformer la vie en salle d'attente de la radicale dépossession ! Lui faire seulement (ce qui est déjà beaucoup) subir l'épreuve du contre-jour.

 

 

 

Hélios, tu sais quelque chose d'aigu de la vie même et redonner le goût de la jeune lumière jusqu'à l'enivrement. Parfois, liane délicieuse, tu m'enveloppes le corps, cuisant sa nudité comme un pain savoureux. Tu as l'art des déclins caressants. Mais comment oublier les brûlures sans pitié, imaginer les intenables éruptions ? Distance, distance… Depuis que nous te savons mortel, notre intelligence a cru te dompter. Nous avons appris à regarder au-delà de toi des mondes innombrables. Tu n'es que le seuil de l'immensité.

 

 

 

Fût-ce un instant, le rapprochement d'Hélios et de Thanatos a ébloui, faisant oublier que la lettre du mot de La Rochefoucauld ne fait qu'énoncer une impossibilité, celle d'un regard constant et fixe porté sur eux. Aucune contemplation soutenue de la source de nos jours ni de leur terme. Soleil et mort ne sont coalisés que pour nous aveugler.

 

Quelques mots balaient tout savoir de surplomb. Aucune complicité à l'égard de la meditatio mortis. Mais le constat sec de l'impossibilité du regard contemplatif laisse toute latitude à l'instantané. Ni l'éclat solaire ni la pensée du retranchement n'interdisent toute surprise du regard, tout dérobement. Approches ombreuses, ruses soudaines pour trouver ces voies transversales dont Proust remarque qu'elles permettent sans cesse des rapprochements insoupçonnés entre les êtres, les événements, les versants de l'existence, comme dans les forêts les « étoiles » des carrefours et, entre celles-ci, les sentiers de traverse, en un réseau démultiplié par la vie elle-même et notre attention à ses tours.

 

 

 

L'insolite alliance du soleil et de la mort ne conquiert sa négative puissance que de notre illusoire volonté de contempler un fond des choses ou de fixer ce qui ne saurait l'être. Notre chance : diviser Hélios et Thanatos, ces ennemis trop puissants, nous glisser entre leurs fascinations, ourdir l'intelligence de leurs discordes et de nos limites. À cette lumière contrastée, la ligne d'horizon de la mortalité se déplace, mais plus nettement dessinée que jamais ; les forces et les rumeurs de la vie ne vibrent que plus intensément.

 

 

 

Ne pas oublier que La Rochefoucauld s'adressait à une société pour laquelle la dernière partie de la vie (très tôt…) devait être une préparation à bien mourir. Il fallait en prendre le temps et, à cette fin, se retirer du « monde ». Du moins était-ce le modèle que l'Église réussissait à rendre dominant et que La Rochefoucauld rejette en le négligeant : renvoi de l'ascète ou du pieux vieillard à une impossibilité qui tient à notre condition rendue à sa radicalité. La mort n'est pas un objet d'étude ; elle n'est pas non plus une antichambre. Cryptes, sombres cathédrales, cellules silencieuses : autant de degrés dans l'illusion.

 

 

 

Mais ce mot est exposé à une autre méconnaissance : la grisaille qui enveloppe notre décès rend anachronique toute pensée, même héroïquement instantanée, de la mort. Le regard médicalisé éteint tout autre temps et tout autre lieu que sa neutralité. Le tranchant de la mort n'est plus exorcisé par l'au-delà : rendu insignifiant par sa technicisation. L'inversion de perspective entre le dix-septième siècle et le vingtième ne change pas le privilège que garde La Rochefoucauld : être intempestif.

 

 

 

Mortel, parier contre la mort, sans ignorer l'issue du combat. Voir et ne pas voir la mort en face.

 

Plus que son offrande au soleil, la nudité ultime est le détachement du cœur surpris plutôt qu'effrayé par son destin, étoilé comme une nuit d'été. Entourer le soleil d'égards et de distance, en cette heure de désir assourdi et d'angoisse aux aguets où le passage se fera. Songer à qui donner la main pour glisser dans l'immensité.

 

Dominique Janicaud

 

RETOUR : Entretiens de La Mètis

 

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