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Ecosia : Le Moteur De Recherch

11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 08:46

De la grandiloquence en démocratie 

Contrairement à une vulgate établie par Platon, les Sophistes ne furent en rien des illusionnistes du langage. Au contraire. S’ils enseignaient tous les «trucs» de la rhétorique, c’était pour aiguiser la méfiance du citoyen à l’égard des discours farcis de beaux principes ou de beaux sentiments, mais vides de sens, qu’il entendait en toute occasion sur l’agora. Déniaisé par leur pédagogie, il avait l’oreille fine pour repérer dans les paroles d’un orateur — candidat à une charge, à un commandement, à un magistère — un air de pipeau ou des vents de bouche.
Nous avons oublié la leçon des Sophistes. Car le problème de notre société de masse n’est pas tant que les démagogues fassent main basse sur l’État, mais que tout le monde exerce son droit à la parole dans un laisser-aller général à la grandiloquence, autorisant les mots à manquer à leur fonction de désignation précise et adéquate des choses. 
Dans son ouvrage intitulé Le Réel, Clément Rosset consacre de savoureuses pages à la grandiloquence qu’il définit comme le pouvoir du discours d’«amplifier le réel en faisant quelque chose de rien». Ainsi, pour prendre des exemples, qu’on laisse dire que tel pitre professionnel est un “humoriste” ; que tel artiste de variété, poussant la chansonnette, est un “musicien” ; que tel journaliste est un “intellectuel”, tel intellectuel un “philosophe”, et, même, que tel philosophe est un “écrivain”, etc. ; pareil laxisme verbal témoigne moins d’une perte du sens des mots que du désir collectif, stimulé par les media et la publicité, de promouvoir la nullité en la nommant par des termes destinés à l’excellence. Par là même, la grandiloquence remplit cet autre objectif relevé par Clément Rosset : «escamoter le réel en faisant rien de quelque chose ». En effet, s’il ne semble plus injustifié aux yeux de la multitude d’affirmer que la vulgarité de Bigard égale l'esprit de Groucho Marx, un jappement de rappeur une composition de Ravel, le bloc-notes de B.H.L. celui de Mauriac, le gnangnan philanthropique d’Albert Jacquard l’impeccable cynisme de Cioran, cela signifie l’extinction du goût, et, en même temps, la disparition de toute notion de l’humour, de l’art de la composition musicale, de l’intelligence, de la philosophie et de la littérature.
Grossir le petit pour rapetisser le grand, élever le bas pour abaisser le haut, faire exister le néant pour anéantir le réel, la grandiloquence, on le voit, s’avère la meilleure des techniques de manipulation du langage pour conforter l’opinion largement partagée selon laquelle cultiver le sens de la hiérarchie dans le domaine des arts et des lettres trahit une manie de réactionnaire. Si, en vertu de sa culture et de son jugement critique, un individu sélectionne, classe et distingue les œuvres ou les productions de l’esprit selon leurs qualités, cela lui vaut d’être traité d’ennemi de la démocratie et il doit plaider coupable. Le don des nuances ayant sombré avec le discernement, il est trop tard pour voir en lui un homme simplement élégant. Car l’élégance, si j’en crois le latin, avant de qualifier l’aptitude à choisir le meilleur pour soi-même — eligere —, souligne un souci de bien lire — ligere. Tant pis si elle oblige à un rien de cuistrerie, une canne-épée bien dérisoire pour piquer profondément les gros culs de la démagogie.

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DominiqueGiraudet - dans penser
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