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Ecosia : Le Moteur De Recherch

14 avril 2010 3 14 /04 /avril /2010 12:21

Argument

Marguerite Porete est l’un des auteurs les plus importants du Moyen Age, mais aussi l’un des moins reconnus et des plus incompris. Tout ce que l’on connaît d’elle se résume à son livre, le Miroir des simples âmes, et à son procès, au terme duquel elle fut brûlée en place de Grève, le 1er juin 1310. Sept siècles plus tard, il est indispensable non seulement de lui rendre hommage, mais surtout de restituer la place qui est la sienne dans l’histoire de la culture médiévale. Afin de parvenir à une meilleure compréhension de cette femme hors du commun, des chercheurs internationaux de différentes disciplines (histoire, littérature et philosophie) se pencheront sur un dossier qui vient de connaître de nouvelles avancées.

Le Mirouer des simples âmes anéanties est l’un des chefs-d’œuvre de la littérature française médiévale. Sous la forme d’un dialogue entre Amour et Raison, il décrit le cheminement spirituel d’une âme qui s’anéantit en s’abandonnant totalement à Dieu, dans un état d’innocence et d’indifférence, au monde comme à elle-même. Le thème de la liberté obtenue par les âmes ainsi « affranchies » et « désencombrées d’elles-mêmes » choqua les autorités ecclésiastiques. Le livre fut tout d’abord condamné et brûlé à Valenciennes par l’évêque Gui de Cambrai, entre 1296 et 1306, et Marguerite fut sommé de cesser d’enseigner et d’écrire. Elle continua cependant à faire circuler le Miroir, en obtenant l’appui de certains prélats et théologiens. Arrêtée, elle fut remise à l’inquisiteur à Paris en 1308. Tandis qu’elle refusait de prêter serment et de parler pour sa défense, l’inquisiteur fit examiner son ouvrage par une commission de maîtres en droit canon et en théologie, qui jugèrent hérétiques plusieurs articles extraits du livre. Elle méritait donc d’être considérée comme hérétique relapse. Lors d’une dramatique cérémonie publique, elle fut remise à la justice séculière le 31 mai 1310, et le prévot de Paris la fit brûler en place de Grève le lendemain. Huit décennies après l’arrivée en France des premiers inquisiteurs, et au milieu de la campagne lancée par Philippe le Bel contre les Templiers et d’autres ennemis de la couronne, il était sans précédent qu’une femme soit brûlée pour hérésie à Paris. L’événement fit une forte impression sur les chroniqueurs contemporains, mais il avait son utilité pour les responsables ecclésiastiques. Le treizième siècle avait connu une floraison d’écrits religieux en langues vernaculaires produits par des femmes (nonnes ou béguines), mais même des auteurs controversés comme Hadewijch et Mechtild de Magdebourg avaient pu éviter de se trouver aux prises avec l’inquisition La condamnation des écrits hétérodoxes de Marguerite permirent de justifier la condamnation des béguines et de la théologie féminine, à l’occasion de plusieurs décrets pris lors du Concile de Vienne (1311-1312).

Les accusateurs de Marguerite ne parvinrent cependant pas à détruire son livre. Il continua à circuler en français et fut traduit en anglais, latin et italien au cours des siècles suivants. Le Miroir fut une lecture importante dans la mystique anglaise du Moyen Age tardif ou pour Marguerite de Navarre au XVIe siècle. Des ecclésiastiques le lirent et le commentèrent, remarquant parfois sa complexité et ses audaces, mais en le glosant de façon à faire ressortir son utilité et son intérêt pour les plus avancés spirituellement. Le nom de Marguerite fut cependant disjoint de son texte et presque oublié. Ce n’est qu’en 1965 que Romana Guarnieri édita le texte français et prouva qu’il était l’œuvre de Marguerite Porete. Depuis lors, des chercheurs en Europe et en Amérique du Nord ont soumis le Miroir à de multiples lectures, découvrant dans ce livre une combinaison remarquable d’innovation théologique, de créativité poétique et d’éloge de l’accomplissement religieux personnel hors du contrôle ecclésial. À ce jour, les approches littéraires et théologiques du texte ont  prédominé sur les approches historiques et philologiques, qui n’ont pas encore exploité l’ensemble des données concernant sa vie et sa confrontation avec les autorités. La connaissance que l’on a de l’existence de Marguerite, de la transmission de son œuvre et de son procès n’a guère progressé depuis les travaux pionniers de Robert Lerner dans les années 1970 et l’édition des pièces du procès et de la traduction latine du Miroir par Paul Verdeyen en 1986. Il y a pourtant matière à lancer de nouvelles études, dans différentes perspectives.

La découverte la plus importante de ces dernières années est dûe à Geneviève Hasenohr qui a identifié des extraits du Miroir dans un manuscrit de Valenciennes (Bibliothèque municipale, 239). Cette version paraît plus proche de l’original que l’unique manuscrit complet de la version française connu à ce jour (Chantilly, 157), lequel représente une version linguistiquement mise à jour au XVe siècle et diffusée dans la région d’Orléans. S’appuyant sur cet article, Robert Lerner a démontré que la traduction en moyen anglais est sans doute plus proche du texte original que le manuscrit de Chantilly, qui a été pour l’instant été pris comme référence par toutes les études antérieure. Cette révision doit conduire historiens et philologues à reprendre à nouveaux frais les questions de la genèse du texte, de sa tradition manuscrite et de sa réception dans les différentes langues européennes.

De même, il reste encore beaucoup à faire pour situer plus précisément Marguerite dans le contexte intellectuel de son temps. Écrit par une femme, en langue vernaculaire, sur un mode narratif et poétique et selon une logique non aristotélicienne, le Miroir est aux antipodes des canons de la théologie universitaire. L’incompréhension de la faculté de théologie était prévisible. Pourtant, certains théologiens, dont Godefroid de Fontaines, avaient auparavant donné leur approbation au texte. Une lecture minutieuse de l’œuvre, resituée dans ses contextes intellectuels pertinents, devrait permettre d’apporter de nouvelles lumières sur l’éducation littéraire, philosophique et théologique de Marguerite. Enfin, sa condamnation demande à être examinée dans le contexte des nombreux procès politiques et religieux intentés sous le règne de Philippe le Bel.

 

 

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DominiqueGiraudet - dans penser
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