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Ecosia : Le Moteur De Recherch

14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 09:29

clément rosset
clément rosset est l'idiot de la famille des philosophes.

ses livres, lui-même le dit, ne sont que des assemblages de pensées d'autres auteurs, reliées entre elles par quelques remarques personnelles. précisons que notre philosophe sait bien que toute pensée se heurte inévitablement à sa propre impossibilité et qu'il n'y a de toute façon pas de délire d'interprétation, puisque toute interprétation est un délire. une fois qu'on a dit cela, on a plus qu'à ranger tous les livres de philosophie et à retourner se délecter des pensées si sublimes & si profondes de bhl ou d'andré comte-sponville (qu'on se souvienne de ce tag qui a figuré un moment sur le socle d'une statue de la place de la sorbonne : "ni comte, ni sponville !" ).

rosset est peut-être le meilleur philosophe vivant, mais ça, on ne le sait pas, ou trop peu, car il est éclipsé par les bavards contemporains, thuriféraires de la modernité, idiots plus ou moins ouvertement au service des partis politiques le moment venu. avec notre philosophe, pas de danger de telle dérive : si, comme le préconisait nietzsche, la philosophie doit être de la dynamite, alors qui pourrait récupérer la pensée de rosset ? - lui qui est étranger à toute idéologie, à la morale d'etat, aux comportements panurgiens et moutonniers ?… oui, la pensée est une bombe à retardement, fût-elle artisanale, bricolée en dehors des chapelles officielles, sorbonicoles ou collège-de-françaises… heureuse université de nice ! qui a reçu pendant trente et un ans l'enseignement du philosophe du tragique et du double ! mais il faut s'expliquer : l'œuvre de rosset a commencé à se coucher sur le papier durant les ennuyeux cours de terminale : ce labeur clandestin a donné la philosophie tragique en 1960, livre scandaleux par son indépendance d'esprit, plus scandaleux encore d'avoir été publié dans la collection quadrige, au cœur même de la chapelle des puf. ce livre est plein de fureurs incontrôlées, de débordements, d'amphigouris, de chaos primordial - l'auteur ne confesse t-il pas dans une préface tardive avoir écrit ce livre en état d'hypnose ? oui, c'est le livre de l'ivresse face à la révélation tragique, au mensonge de la morale, à la confrontation avec l'impensable de l'existence, tout ceci résumé en ce terrible aphorisme : " la providence est la tragédie. " cinq ans après, élève à normale sup', avec comme maître louis althusser, rosset récidive par une lettre sur les chimpanzés, parodie bouffonne de la rhétorique tant scolastique que marxiste-léniniste, où il revendique haut et fort le droit pour les animaux d'être considérés comme égaux aux hommes - à moins que ce ne soit les hommes les plus complètement bêtes…

*

rosset n'a cessé par la suite d'explorer le tragique de l'acceptation de la réalité, inconditionnellement et la fuite de la plupart des hommes, et de presque tous les philosophes, dans le double, cette seconde réalité fantasmatique (d'aucuns disent qu'elle est métaphysique, "humaine, trop humaine" dirait nietzsche.) qu'ont ne cesse de reconstruire par impuissance devant la violence perpétuelle du présent. qui peut dire qu'il a toujours vécu dans l'instant, sans jamais chercher de fuite dans l'éternité. "nous n'avons aucune communication à l'être" nous enseigne montaigne : dès lors, la pensée est cette folie illusoire qui n'aboutit à rien, sinon à dire que le monde nous est étranger. si on ajoute avec rosset que " la réalité est cruelle, mais c'est la réalité ", puisque qu'aucun ordre dans le monde n'est organisé avec comme fin la réalisation de nos désirs, alors comment ne pas se sentir perdu dans une réalité glaçante et suffocante ? la philosophie doit-elle nous donner des raisons de vivre ? certainement pas répondrait schopenhauer. alors qu'est-ce qui peut nous préserver du suicide face aux révélations hideuses que nous impose la pensée du réel ? rien, sinon la jubilation tragique, cette joie qui se passe de toute raison, et qui se nourrit paradoxalement de l'abîme où nous ne cessons de nous engloutir. la joie accepte cette idiotie du monde, soit son indépassable singularité, son identité parfaite, sa pure facticité. cet événement que tu as vécu, ou que tu as refusé de vivre, ne reviendra plus jamais : il s'est produit une unique fois. tout coule, pour le dire dans les termes d'héraclite l'obscur : ce fleuve où tu crois te baigner n'est pas même une fois le même. inutile de chercher un sens au monde : ayons l'honnêteté de reconnaître pour de bon qu'il est insignifiant. face à ce déchirement complet du voile rassurant de nos illusions, que faire, sinon adopter une pratique du pire ? (cf. pratique du pire, puf (encore !) 1971.) la pitié tragique est consciente de la vanité de toute chose, de leur caractère infiniment éphémère. pourquoi se tourmenter à chercher un ordre, une nature, un sens, qui n'a même jamais existé, et dont, en conséquence, nous ne pouvons raisonnablement nous sentir privés ?

soyons joyeux aujourd'hui, sans quoi la vérité nous aura vite poussés au suicide, comme elle fit sans doute avec lucrèce, qui ne put supporter de la contempler. on a bien compris : le message philosophique de rosset est rigoureusement simple. il est un antidote à tout pessimisme, puisque la joie est assez forte pour que nous puissions rire encore même quand la vie se déclare dans toute son horreur. on est toujours heureux malgré tout.

*

que le mauvais lecteur n'aille pas croire que si les propos de rosset sont désespérément simples (car qui veut être philosophe doit apprendre à désespérer), ils sont pour autant simplistes. au contraire, ils sont emplis de clarté, de concision et de profondeur : l'œuvre de rosset est sans doute une entreprise de démystification : il est l'héritier de cette " école du soupçon " dont parle ricœur à propos du trio de têtes marx-nietzsche-freud. on pourra s'étonne d'ailleurs de trouver des propos si sérieux par leur tragique par des références à la littérature, espagnole en particulier (ces espagnols qui avaient tous eu plus ou moins cette intuition quichottesque que l'artifice et la réalité ne sont qu'un). mais pas seulement la littérature, mais aussi la musique -manuel de falla, ravel, offenbach … -, mais aussi le cinéma - rené clair…- et carrément la bande dessinée, puisque l'étude du sparadrap du capitaine haddock ou du village gaulois qui résiste encore et toujours l'envahisseur romain nous apporte de précieuses illustrations sur les thèmes oniriques ou illusoires obsédants. clément rosset n'a écrit qu'un seul livre qui ne soit pas spécifiquement philosophe : il s'agit de route de nuit, où, en successeur de maupassant, il raconte une longue maladie qui l'épuisait des rêves d'un autre - ironie du sort, une espèce de double de lui-même, un cousin du horla, qui hantait son sommeil paradoxale. ainsi la métaphysique s'est elle vengée d'avoir été tenue à l'écart de l'œuvre rossetienne…

ceux qui voudraient trouver dans la philosophie une doctrine facile ou une idéologie peuvent donc passer leur chemin s'ils croisent un livre comme l'anti-nature, le réel et son double ou encore le démon de la tautologie. qu'ils retournent plutôt lire les si célèbres profils bac pour étudiants en galères, ces abrégés qui vous expliquent si bien que chez descartes, " la volonté est infinie, tandis que l'entendement est limité " alors qu'en tout état de cause chez spinoza, ils sont " une seule et même chose ". pour les autres, qui désirent aussi se délasser de la pesanteur universitaire, ils peuvent s'aventurer à lire rosset, quitte à être désarçonnés, pris d'un vertige proprement "métaphysique" devant cette tentative de faire parler notre perpétuelle ébahissement devant l'être. la parole du tragique est sans cesse une invitation au rire jubilatoire.

enfin, disons le, avec clément rosset, la philosophie redécouvre ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : non pas une spéculation désintéressée, ni une œuvre en vue d'une illusoire moralisation, ni un instrument au service d'un quelconque pouvoir, mais une arme de guerre contre les non-dits de la bêtise, une œuvre de libération de l'esprit et une invitation à s'effrayer - et qui sait, à jubiler - devant notre impensable existence.

 

clément rosset sur le ouaibe :

http://www.culturactif.ch/chronique/lachronique.htm : une réflexion critique très intéressante en trois parties, intitulée "jusqu'où peut-on suivre clément rosset ?"

http://www.lemonde.fr/mde/ete2001/rosset.html : la reproduction d'une interview du philosophe, parue dans le monde de l'éducation en novembre 1999. l'auteur revient sur sa vie, sa carrière & explicite plusieurs points de sa pensée du tragique et du double.

http://www.puf.com/resultats_auteur.php?auteur=3918 : une liste des ouvrages de rosset parus aux puf. voir le lien vers le monde et ses remèdes pour le compte-rendu qui en est donné dans charlie-hebdo.

chronique établie par nicolas f. wilhelm

arturo.hyde@caramail.com...

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DominiqueGiraudet - dans penser
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