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Ecosia : Le Moteur De Recherch

1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 11:34

Entretiens avec Sylvie Jaudeau


Cioran  (José Corti, 1990)

— Pourquoi avez-vous rompu avec la poésie ?

Par épuisement intérieur, par affaiblissement de ma capacité d’émotion. Il vient un temps où l’on se dessèche. L’intérêt pour la poésie est lié à cette fraîcheur de l’esprit sans laquelle on perce rapidement à jour ses artifices. Il en est de même pour l’écriture. Au fur et à mesure que j’avance en âge, écrire me semble inessentiel. Sorti désormais d’un cycle de tourments, je connais enfin la douceur de la capitulation. Le rendement étant la pire des superstitions, je suis heureux de n’y être pas tombé. Vous savez l’immense respect que je voue aux inaccomplis, à ceux qui ont eu le courage de s’effacer sans laisser de traces.

Si je me suis laissé aller à écrire, il faut en imputer la responsabilité à mon oisivité. Il fallait bien la justifier, et que faire d’autre qu’écrire ? Le fragment, seul genre compatible avec mes humeurs, est l’orgueil d’un instant transfiguré, avec toutes les contradictions qui en découlent. Un ouvrage de longue haleine, soumis aux exigences d’une construction, faussé par l’obsession de la continuité, est trop cohérent pour Être vrai.

— Votre vérité ne réside-t-elle pas dans ce silence que vous opposez aujourd’hui a ceux qui attendent encore de vous des livres ?

Peut-être ; mais si je n’écris plus c’est parce que j’en ai assez de calomnier l’univers ! Je suis victime d’une sorte d’usure. La lucidité et la fatigue ont eu raison de moi — j’entends une fatigue philosophique autant que biologique — quelque chose en moi s’est détraqué. On écrit par nécessité et la lassitude fait disparaître cette nécessité. Il vient un temps où cela ne nous intéresse plus. En outre, j’ai fréquenté trop de gens qui ont écrit plus qu’il n’aurait fallu, qui se sont obstinés à produire, stimulés par le spectacle de la vie littéraire parisienne. Mais il me semble que moi aussi j’ai trop écrit. Un seul livre aurait suffi. Je n’ai pas eu la sagesse de laisser inexploitées mes virtualités, comme les vrais sages que j’admire, ceux qui délibérément, n’ont rien fait de leur vie.

— Comment envisagez-vou sujourd’hui votre " œuvre " (si ce mot garde pour vous un sens) ?

C’est une question qui ne me préoccupe absolument pas. Le destin de mes livres me laisse indifférent. Je crois toutefois que quelques-unes de mes insolences resteront.

— Que diriez-vous à celui qui découvre votre œuvre ? Lui conseilleriez-vous de commencer par un ouvrage plutôt qu’’un autre ?

Il peut choisir n’importe lequel, puisqu’il n’y a pas de progression dans ce que j’écris. Mon premier livre contient déjà virtuellement tout ce que j’ai dit par la suite. Seul le style diffère.

—Y a t-il un titre auquel vous soyez attaché en particulier ?

Sans aucun doute De l’inconvénient d’être né. J’adhère à chaque mot de ce livre qu’on peut ouvrir à n’importe quelle page et qu’il n’est pas nécessaire de lire en entier.

Je suis aussi attaché aux Syllogismes de l’amertume pour la simple raison que toute le monde en a dit du mal. On a prétendu que je m’étais compromis en écrivant ce livre. Au moment de sa parution, seul Jean Rostand a vu juste : " Ce livre ne sera pas compris " a-t-il dit.

Mais je tiens tout particulièrement aux sept dernières pages de La chute dans le temps qui représentent ce que j’ai écrit de plus sérieux. Elles m’ont beaucoup coûté et ont été généralement incomprises. On a peu parlé de ce livre bien qu’il soit à mon sens, le plus personnel et que j’y ai exprimé ce qui me tenait le plus à cœur. Y a t-il plus grand drame en effet que de tomber du temps ? Peu de mes lecteurs hélas ont remarqué cet aspect essentiel de ma pensée.

Ces trois livres auraient certainement suffi et je n’hésite pas à redire que j’ai trop écrit.

- Est-ce votre dernier mot ?

Oui.


Bibliographie de Michel Emile Cioran


OEUVRES DE CIORAN

Précis de décomposition, Paris, Gallimard, 1948 Réédité in Tel / Gallimard

Syllogisme de l’amertume, Paris, Gallimard, 1952, Réédité, in Idées/Gallimard

La Tentation d’exister, Paris, Gallimard, 1956. Réédité, in Idées/Gallimard

Joseph de Maistre : Introduction et choix de textes, Paris, éd. du Rocher, 1957. Introduction rééditée, Essai sur la pensée réactionnaire, Fata Morgana, 1977.

Histoire et utopie, Paris, Gallimard, 1960, Réédité in Idées/Gallimard, (éd. utilisée)

Chute dans le temps, Paris, Gallimard

Le Mauvais démiurge, Paris, Gallimard

De l’lnconvénient d’être né, Paris, Gallimard, 1973, Réédité in Folio-Essais, Gallimard

Écartèlement. Paris, Gallimard, 1979 Coll. Arcades

Exercices d’admiration, Paris, Gallimard, 1986.

Des larmes et des saints, traduit du roumain par Sanda Stolojan, éd. de L’Herne, 1986

Réédité in Biblio-Essais, éd. du Livre de Poche.

Aveux et anathèmes, Paris, Gallimard, Coll. Arcades, 1987.

Sissi ou la vulnérabilité, in "Vienne 1880-1938"

l’Apocalypse joyeuse, Paris, éd. du Centre Pompidou, 1986.

Sur les cimes du désespoir, traduit du roumain par André Vornic, éd. de L’Herne, 1990

PRINCIPALES ETUDES SUR CIORAN

AMARIU C. "Cioran à la recherche de Dieu", la Nation roumaine n° 259, 24 ème année.

AMER HENRI "Cioran le docteur en décadences" NRF, n° 92, 1960 (p. 297-307).

BOSQUET ALAIN "Un cynique fervent : EM Cioran", le Monde, 19 décembre 1964.

COMPAGNON ANTOINE "Eloge des sirènes", Critique n° 396, mai 1980 (p. 457- 473).

 DUPONT JACQUES "Cioran, le vide, l’ortie et le saxophone" in Territoire de l’imaginaire : hommage à J. P. Richard, éd. du Seuil, 1986 (p. 115-126).

FUMAROLI MARC "Cioran ou la spiritualité de la décadence", Commentaire.

GARRIC ALAIN "L’autre Sissi, exercice d’admiration", Libération, 7 avril 1986.

GEORGES FRANÇOIS "L’époque de Cioran" Critique, n° 479, 1987 (p. 267-282)

GROSJEAN JEAN "Cioran : Écartèlement", NRF n° 324, 1980 (p 112-114).

HENRIOT EMILE "Le prix Rivarol", le Monde, 28 juin 1950.

JAUDEAU SYLVIE’` En hommage nocturne à EM Cioran", ORACL n° 6, 1983 (p. 29- 32).

NADEAU MAURICE "Un penseur crépusculaire", Combat, 29 septembre 1949.

NUCERA LOUIS " Rencontre avec Cioran", Magazine Littéraire n° 83, décembre 1973.

"Cioran : le salut par le rire", Magazine Littéraire n°83, décembre 1988.

ROSSET CLEMENT "Le mécontentement de Cioran" in la Force majeure, éd. de Minuit 1983.

ROUDAUT JEAN "De l’inconvénient d’être né" in Cahiers du Chemin, n° 26, 15 janvier 1976 (p. 150-162).

SIGAUX GILBERT "Cioran ou la vocation métaphysique", Figaro Littéraire, 6 août 1960.

SORA MARIANA Cioran jadis et naguère, suivi de Entretien à Tubingen, Paris, éd. de L’Herne 1988.

SORESCU MARIN "Triste avec méthode", Lettre Internationale n° 24, Printemps 1990.

VUARNET JEAN-NOEL " Cioran, les larmes et les saints" in NRF n° 411, 1987 (p. 67- 77).

 

 

LIEN :  link

 

 

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DominiqueGiraudet - dans penser
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dominique giraudet 02/12/2010 19:19



Bonjour Oscar ,


 


Merci pour ton commentaire que je partage . Je t'avoue avoir aussi beaucoup de mal à comprendre ces errements idéologiques , je pourrais d'ailleurs dire la même chose au sujet de Heidegger .
Quelque part cela m 'échappe complètement , n'ayant pas vécu à cette époque peut-être nous est-il difficile d'imaginer l'ambiance générale qui y régnait ? Une ambiance de folie probablement .. De
toute façon cela reste incompréhensible ,inimaginable pour moi . Jamais l 'humanité n'a été historiquement aussi folle , sauf peut-être aussi l 'épisode horrifiant d' Hiroshima-Nagasaki .. Est-ce
que les "grands cerveaux" sont plus à même de tomber dans l 'erreur , la folie ,l'aveuglement politique ? 


Je ne sais pas..cela me dépasse totalement . Néanmoins je trouve que Cioran , dans l 'ensemble , s'en explique mieux et plus honnêtement ,sincèrement que Heidegger .


Mais évidemment fondamentalement la question reste entière : comment Justifier l 'injustifiable ?  


Oui je l 'avoue : toute cette horreur,cette folie humaine me dépasse ..Je pense que la bêtise,la folie, la méchanceté,l'inconscience ,la mesquinerie,l'inconséquence,la cruauté humaine nous
dépassera toujours .



Oscar 01/12/2010 22:03



A mon avis, bien que forçant parfois un peu la note, (mais Schopenhauer et Leopardi l'avaient fait également en leur temps), Cioran est avec le très grand Samuel Beckett un des
écrivains pessimistes les plus convaincants et les plus radicaux de l'Hexagone en tout cas.


Ses errements idéologiques de jeunesse en Roumanie me laissent plus perplexe.