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Ecosia : Le Moteur De Recherch

15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 18:26

blue-mudra  

 

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  Il se peut qu'il y ait mille raisons d'être heureux d'un monde où l'on trouve des philosophes. Mais il se peut aussi que les mille justifications cachent une détresse absolue sur le terrain de nos pouvoirs de penser. La philosophie a pu répandre une désolation sur les meilleures de nos possibilités individuelles et collectives, à commencer par celle qui s'appelle "penser".

   Mille voies ont peut-être été ouvertes par l'oblitération d'une seule, la seule qui nous importait.

   Les grands philosophes du passé ont constitué une figure originale et salutaire. Ils ont imposé l'idée, contre les religions, contre les conservatismes, qu'on pouvait penser librement. Tous, pourtant, ont méticuleusement fabriqué des rails. Comme si leur geste consistait à dire : "J'ai découvert que l'exercice de la pensée était libre - sur quelle conviction, ça je ne vous le dis pas - mais cette liberté je la clos définitivement : penser devra se faire comme je l'ai dit."

   Est-ce un moment purement local dans l'histoire de notre civilisation? De sorte que l'on pourrait relativiser le dommage. Dire par exemple : "D'accord, les philosophes ont conquis le droit de penser librement et l'ont transformé en pouvoir législatif sur nos pensées... Mais ne nous reste-t-il pas d'autres domaines où la philosophie (heureusement!) ne pénètre pas? La politique, le bonheur, l'éthique... Oui, les penseurs ont tous produit des éthiques, parfois monumentales, mais qui s'en inspire réellement? Ont-ils jamais produit une éthique vivante, une éthique effective?"

   Un tel discours est malheureusement illusoire. Car en neutralisant un certain lieu de l'intelligence, celui que chacun pourrait explorer pour son compte, les philosophes installent une tache aveugle dans toutes les activités inventives et créatrices. Ils sont les gardiens d'un point virtuel où la politique, le bonheur, l'éthique trouveraient de quoi se ressourcer, au niveau individuel autant que collectif. Ils font régner autour de ce point une terreur qui éloigne les plus timides et soumet les entreprenants. 

   Comment combattre ces ennemis de la pensée que sont les philosophes (ennemis, parce qu'ils se veulent les "amis" exclusifs de la "sagesse")?

   Déjà, ôter l'écran opaque qui nous tombe immédiatement sur les yeux quand nous lisons les penseurs.

   Un principe salutaire doit s'appliquer ici : toute grande affirmation philosophique est une énormité. Une énormité qui paraîtrait risible si nous n'étions pas le jouet d'un respect absurde qui nous saisit devant un texte "philosophique". 

   Que toute affirmation philosophique soit une énormité, cela se justifie d'ailleurs logiquement. La philosophie ne peut être autre chose qu'un exercice libre de la pensée. Elle ne peut donc en appeler qu'à la liberté de jugement. Toute affirmation inconditionnelle d'un penseur rencontrera donc inévitablement face à elle, au moins virtuellement, au moins en théorie, une instance qui s'appelle "pensée libre". Pour cette instance, toute affirmation absolue est fausse, et ridicule sa prétention à valoir inconditionnellement.

   Il y a une autre cause qui fait de toute affirmation philosophique une énormité. Elle s'éclaire quand l'on saisit la nature même de cette affirmation. On découvre alors que le philosophe a un besoin quasiment pathologique d'excès. Pour que ses affirmations soient fortes, elles doivent être excessives, aller trop loin. Ce qui peut s'obtenir de diverses façons : par le côté scandaleux, violemment paradoxal, superbement injustifié etc. etc. A la base de cette tendance il y a une vision de l'universel comme violence absolue : l'universel ne s'ouvrirait un chemin dans le monde que par la puissance d'une voix, d'une écriture et, en l'occurrence, dit le penseur, de ma voix, de mon écriture.

   Cette dernière particularité explique que le philosophe puisse se permettre d'écrire mal, de forger des phrases illisibles à force d'être surchargées, de multiplier les mots bizarres, les enchaînements déconcertants. Qu'il soit difficile de le lire est précisément, pour lui, un aspect essentiel de l'inscription de sa voix dans le monde. La violence de son écriture doit être insupportable, si elle veut se faire prendre au sérieux et si elle veut (ainsi du moins pense le philosophe) injecter au monde de l'universel. Manquer de respect pour son lecteur est le point essentiel de l'éthique du philosophe.

   Une seule chose peut être importante dans une philosophie : qu'elle puisse conduire vers le lieu d'une pensée libre et d'un pouvoir universel de créer et concevoir.

   Une fois celui-ci accessible à tous, plus personne n'osera se prétendre "philosophe".      

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DominiqueGiraudet - dans penser
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