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Ecosia : Le Moteur De Recherch

2 mars 2007 5 02 /03 /mars /2007 18:56
Un karma du tonnerre
Malgré ses 44 ans passés en exil, le chef spirituel tibétain croit toujours en sa bonne étoile

PAR MARY AIKINS


Quand on discute avec Tenzin Gyatso, on sent dans la pièce une autre présence: la joie. Le «simple moine» salue la vie avec une bonne humeur qu’il ponctue souvent de grands éclats de rire.

Né en 1935 dans une famille de fermiers, Tenzin Gyatso est reconnu, à l’âge de deux ans, comme le 14e dalaï-lama. Trois ans plus tard, il devient le chef spirituel des bouddhistes tibétains.

Les dalaï-lamas sont restés pendant des siècles les souverains temporels et spirituels de ce «pays des neiges». Puis, en 1950, la Chine envahit le Tibet. Durant neuf ans, le dalaï-lama résiste et tente de négocier la paix avec l’occupant. Ce n’est qu’en 1959, après la sanglante répression d’un soulèvement populaire, qu’il s’exile en Inde avec 80 000 Tibétains.

Même expatrié, Tenzin Gyatso reste le souverain politique et spirituel de tous les Tibétains. Symbole du Tibet libre, il est admiré dans le monde entier par des fidèles de toutes les
religions.

Nous nous entretenons avec lui dans la salle de réception du monastère indien Theckchen Choeling, de Dharmshala, où il vit la plus grande partie de l’année. L’écho des psalmodies d’une centaine de moines bouddhistes en robe safran s’élève au-dessus des pinèdes odorantes tapissant les contreforts himalayens.

Sélection: Votre assistant nous dit que vous êtes à moitié végétarien. Comment peut-on être à moitié végétarien?

Dalaï-lama: [Rires.] Je suis devenu végétarien au début des années 60, et je le suis resté pendant près de deux ans. Puis j’ai contracté une hépatite, mon corps est devenu jaune. Mes pupilles, mes ongles étaient jaunes ! J’étais comme le Bouddha, mais cela n’avait rien à voir avec la spiritualité, c’était la maladie! Alors je suis revenu à mon régime précédent. Végétarien un jour, non-végétarien le lendemain.

Depuis l’année dernière, mon régime est surtout constitué de légumes et de riz ; c’est bon pour mon tour de taille. Mais on ne peut pas dire que je suis tout à fait orthodoxe: quand je suis ailleurs, je mange ce qu’on me sert.

Sélection: Quels sont vos animaux favoris?

Dalaï-lama: Les oiseaux. Je nourris ceux qui sont pacifiques. Je suis contre la violence, mais, si un faucon attaque mes protégés, je me fâche et je vais chercher ma carabine à air comprimé.

Sélection: Vous avez une carabine?

Dalaï-lama: Uniquement pour faire peur aux faucons.

Sélection: Chaque matin, vous vous levez à trois heures et vous méditez jusqu’à six heures. Quand le temps vous manque pour méditer, ça vous rend bougon?

Dalaï-lama: Il faut une certaine accumulation de journées stressantes, pendant plusieurs mois, pour que je devienne bougon. Ça m’arrive aussi quand je côtoie des gens qui manquent de sérieux. Mais j’ai toujours envie de découvrir de nouveaux endroits, de nouveaux visages.

Sélection: Les personnes avec lesquelles vous avez le plus d’affinités ?

Dalaï-lama: Des chefs religieux, bien sûr. Le pape. Vaclav Havel, l’ex-président tchèque. C’est de lui que je me sens le plus proche. Sa spiritualité est très profonde.

Le pandit Nehru [artisan, avec Ghandi, de l’indépendance de l’Inde] manifestait un profond intérêt pour le règlement du problème tibétain; sur cette question, c’est avec lui que j’ai eu la relation la plus étroite. J’admire aussi Willy Brandt, l’ancien chancelier de l’Allemagne de l’Ouest. En pleine guerre froide, il a réussi à gagner la confiance des dirigeants de l’Union soviétique sans que cela porte atteinte aux droits de son pays. C’est la meilleure stratégie: défendre ses droits et ses valeurs tout en gardant une attitude amicale.

Sélection: Qui d’autre?

Dalaï-lama: Le président Mao. Notre première rencontre a été plutôt formelle. J’étais très inquiet. Plus tard, lors de dîners officiels, il m’a souvent fait asseoir à ses côtés. Il me traitait comme un fils. Il allait jusqu’à me faire goûter certains plats avec ses baguettes! Ça me rendait un peu nerveux: il toussait tellement que j’avais peur d’attraper ses microbes! [Rires.]

Il m’a souvent félicité de ne pas fumer. Il était incapable d’arrêter. J’aimais la candeur avec laquelle il m’avouait ça. Je crois que nous avons fini par devenir amis. J’avais beaucoup de respect pour lui; il était un grand révolutionnaire. Son comportement était parfois fruste, mais il était très attentionné.

Sélection: Les relations peuvent-elles s’améliorer entre la Chine et le Tibet?

Dalaï-lama: En septembre dernier, une délégation tibétaine s’est rendue en Chine et a été bien accueillie. Auparavant, les Chinois sermonnaient durement nos représentants, mais, cette fois, ils se sont montrés plus conciliants. La Chine évolue. Tôt ou tard, le système communiste changera lui aussi.

Sélection: Mais plus lentement, sans doute…

Dalaï-lama: Je préfère cela. Un changement trop radical engendre parfois le chaos. Personne n’y trouve son compte. Je crois que certaines personnalités chinoises réalisent que le pouvoir devra être plus décentralisé. La situation présente au Tibet est dangereuse pour les Chinois. C’est pour ça qu’ils suppriment tant de gens ou qu’ils les endoctrinent. Mais je crois que l’intelligentsia et certains dirigeants éclairés trouveront des solutions plus raisonnables et plus réalistes. Quand ? Je ne le sais pas.

Sélection: Croyez que de jeunes Tibétains pourraient recourir à la violence si les négociations échouaient?

Dalaï-lama: Ce danger existe.

Sélection: Comment réagiriez-vous?

Dalaï-lama: Je démissionnerais.

Sélection: En tant que chef du gouvernement tibétain ou en tant que dalaï-lama?

Dalaï-lama: [Rires.] La réincarnation du dalaï-lama ne peut abdiquer. Pour cela, il faudrait que je change de corps!

Depuis 2001, nous avons un gouvernement élu. Je suis donc quasi retraité. Mais il est certain que, jusqu’à ma mort, je continuerai à promouvoir les valeurs humaines, l’harmonie entre les religions et la protection de l’environnement.

Sélection: En tant que moine, vous êtes passé à côté de certains plaisirs. Vous le regrettez?

Dalaï-lama: Non. La chasteté, pour les moines et les moniales, est plus qu’une règle. Notre but primordial est de faire en sorte de réduire toutes les émotions négatives. Le désir sexuel et l’attachement sont agréables, mais ils peuvent produire colère, jalousie et haine.

Les moines jeûnent, leur habillement est très simple. Ces pratiques n’apportent pas seulement la paix de l’esprit, mais la moksha, la libération.

Sélection: Il y a plus de 40 ans, vous avez été forcé de fuir votre terre natale. Depuis, la culture tibétaine a été anéantie et beaucoup de gens sont morts. Ressentez-vous de la colère et de la haine?

Dalaï-lama: De la colère, parfois. De la haine, presque jamais. Un moine ne peut se laisser aller à de tels sentiments.

J’ai rencontré récemment un vieux moine tibétain qui a passé près de 20 ans dans un goulag chinois. Il m’a décrit ce qu’il y avait subi. Puis il a évoqué des moments particulièrement difficiles. Je croyais qu’il faisait allusion aux dangers pour sa vie, mais ce n’était pas cela. Le véritable danger, m’a-t-il expliqué, était de perdre sa compassion envers les Chinois. Il savait que ces gens qui le faisaient souffrir créaient un nouveau karma qu’ils devraient affronter pendant très longtemps. Alors, il s’inquiétait pour eux.

Mais atténuer la colère ne veut pas dire qu’on abandonne la lutte. Nous continuons à nous battre pour nos droits, pour la justice, mais nous le faisons sans colère. Je crois que l’essence de la non-violence ne réside pas seulement dans l’action, mais dans la motivation.

Dans l’une de ses vies antérieures, le Bouddha a tué un homme pour sauver la vie de 499 personnes. Cet homme avait l’intention d’éliminer ses compagnons pour s’emparer de leurs biens ; s’il mettait son dessein à exécution, s’est dit le Bouddha, non seulement toutes ces personnes mourraient, mais il commettrait un péché. Alors, par pure compassion, le Bouddha a pris le péché sur ses épaules et a ainsi sauvé 499 personnes.

Sélection: Quel message donnez-vous aux parents?

Dalaï-lama: S’aimer et se respecter l’un l’autre. Cette attitude a une influence positive sur l’esprit des enfants. Les parents doivent saisir toutes les occasions de manifester leur affection envers leur progéniture. C’est primordial.

Je ne suis pas sûr que j’aurais été un bon père, car j’ai mauvais caractère… Je tiens cela de mon père, qui s’emportait facilement.

Sélection: Il vous punissait?

Dalaï-lama: Oh oui!

Sélection: La leçon la plus importante à donner aux enfants?

Dalaï-lama: Leur apprendre la compassion, l’affection. Leur démontrer que tout est dans l’action, pas dans les mots.

Sélection: L’intolérance religieuse est une source majeure de violence dans le monde. Comment l’endiguer?

Dalaï-lama: J’ai quatre suggestions. Premièrement, des rencontres au cours desquelles des érudits discuteraient des religions, de leurs différences et de leurs similarités. Deuxièmement, des entretiens entre des pratiquants de différentes religions. Ces échanges leur permettraient de comprendre les autres traditions.

Troisièmement, des pèlerinages dans les lieux saints. Je suis allé à Jérusalem, à Lourdes et à Fatima, au Portugal. Ici, en Inde, j’ai visité des églises, des synagogues, des mosquées et des temples jaïns et hindous. Je ne crois pas en Dieu. Je ne crois pas qu’il y ait un créateur. Mais je respecte toutes les religions.

Il y a quelques années, des catholiques d’Angleterre sont venus en Inde, à Bodh Gaya (la ville où le Bouddha a reçu l’« éveil ») pour y participer à un séminaire. Chaque matin, sous un figuier, chrétiens, bouddhistes, musulmans et jaïns se réunissaient pour méditer. Leurs croyances étaient différentes, mais ils recherchaient tous la paix intérieure et voulaient devenir des êtres meilleurs.

Ma quatrième suggestion est de tenir des conférences comme celles d’Assise, où des chefs religieux se retrouvent pour parler de leur foi.

Pour ce qui est des intégristes, je crois qu’une des causes principales de leur intolérance est l’isolement. Lorsqu’ils étaient au Tibet, beaucoup de moines, y compris moi-même, pensaient que le bouddhisme surpassait tout. Mais, lorsqu’on rencontre d’autres croyants, on devient plus ouvert, plus respectueux de leur religion. Essayer de convertir est contre-productif et crée un tas de problèmes.

C’est sans doute parce qu’il y a beaucoup d’hindous, de jaïns et de sikhs en Inde que l’attitude des musulmans indiens est plus ouverte que celle des musulmans arabes, qui sont isolés. Des contacts plus étroits, plus fréquents, avec d’autres traditions permettraient d’atténuer l’intégrisme.

Sélection: Existe-t-il aujourd’hui un plus grand esprit d’œcuménisme chez les dirigeants religieux ?

Dalaï-lama: Oui, ils respectent le pluralisme. Il y a longtemps, à Paris, un prêtre catholique a essayé de me convertir au christianisme. C’était perdu d’avance ! [Rires.]

Sélection: Avez-vous une pensée que vous vous répétez souvent ?

Dalaï-lama: Oui. Une prière. Quand je suis triste ou découragé, quand je me demande si la vie a un sens, ces quelques mots me donnent une réponse et restaurent ma force intérieure :

Tant que durera l’univers
Tant que des êtres y souffriront
Je serai là pour aider, pour servir…

Quand les gens font les louanges du dalaï-lama, ce poème m’inspire davantage. Je ne suis qu’un serviteur. S’il en était autrement, cela voudrait dire que je m’accorde trop d’importance. C’est cela qui crée l’arrogance et le désir d’exploiter les autres.

Lorsqu’on apporte bonheur et réconfort à ses semblables, on est en accord avec soi-même et avec la vie. Lorsqu’on ne leur apporte que problèmes et souffrances, cette vie perd tout son sens.

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