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Ecosia : Le Moteur De Recherch

27 juin 2009 6 27 /06 /juin /2009 16:35
De la causerie comme une foire à la brocante

La consultation du néologue

Par Mona Ozouf

 

La langue française a eu son Bonaparte. Il s'appelait Mercier et mit autant d'audace à codifier les mots que le Premier consul à gouverner les choses.

 

D'une femme qui aime les arts, peut-on dire qu'elle est une «amatrice» ? Le débat sur la féminisation des noms faisait déjà rage au XVIIIe siècle. Pour bannir les amatrices, on trouvait de sourcilleux grammairiens - ils y voyaient un barbarisme -, des esprits mal tournés - ils y entendaient un assemblage de syllabes déshonnêtes -, et l'Académie française, trop timorée pour leur ouvrir son dictionnaire. Pour les accueillir, en revanche, il y avait Jean-Jacques Rousseau, et Louis Sébastien Mercier, qui leur consacre un long développement de sa «Néologie». «Amatrice», pour lui, est «frappé au coin des meilleurs mots français». «Autrice» serait impropre, «puisqu'une femme qui fait un livre est une femme extraordinaire». Mais comme toutes les femmes sont sensibles à la beauté des arts, «et qu'à l'empire des charmes elles ajoutent des connaissances en tout genre, il faut un mot doué de l'inflexion féminine pour rendre cette nouvelle idée». Amatrices, donc.

 

 

 

A temps nouveaux, il faut un langage neuf; telle est l'idée-force de cette «Néologie», parue en 1801, jamais rééditée depuis, et que Jean-Claude Bonnet a eu la bonne idée de ressusciter, d'annoter et de présenter, à sa manière savante et subtile. Mercier, que deux ouvrages, «l'An 2440» et «le Tableau de Paris», avaient rendu célèbre, passe désormais pour un vieux fou. Sa «Néologie» n'en développe pas moins une idée promise à un bel avenir romantique : que la langue française s'est appauvrie, affadie, refroidie. Les coupables ? L'Académie, la Cour, les pédants, le gaufrier des alexandrins, la monotonie de l'hémistiche. Le remède ? Récolter des mots énergiques auprès des ouvriers et des dames de la Halle, dans les tavernes, au fond des provinces, au creux des patois, à l'étranger même. En dédicaçant son livre à Bonaparte, Mercier ose comparer son entreprise à celle du Premier consul : tous deux agrandissent le territoire, de la République pour l'un, de la langue pour l'autre.

 

Dans la brocante de vocables que déballe Mercier, que trouve-t-on ? Parfois de très vieux mots oubliés, égarés, ensevelis, auxquels il suffit de dire : «Lève-toi et marche.» Ainsi, l'adjectif «pers», pour peindre l'incertaine nuance entre bleu et vert, si séduisante dans les yeux pers; ou le substantif «étreinte», démodé bien que toujours pratiqué. Parfois encore des mots d'usage local, destinés à se généraliser : tel «capitaliste», en vogue seulement à Paris - on peut en savourer la définition : «Monstre de fortune, homme au coeur d'airain, qui n'a que des affections métalliques.» Et toujours les mots frais éclos de la Révolution : «citoyen» a désormais remplacé bourgeois, «élire» est d'emploi courant, «encachoté», un sort commun. Et comme après les affreuses journées de septembre «septembriser» est devenu synonyme de massacrer, pourquoi ne pas créer «juillettiser», tellement plus pimpant et propre à séduire les peuples en mal d'abattre leurs Bastilles ?

 

Saint-Just avait écrit qu'«en des temps d'innovation, tout ce qui n'est pas nouveau est pernicieux». Tout néologue qu'il soit, Mercier se garde d'adhérer à ce propos péremptoire : proche de la Gironde, emprisonné après la journée du 2 juin, il a eu tout loisir d'éprouver à ses dépens le pouvoir meurtrier de la langue révolutionnaire. L'usage intempérant des mots n'a pas été étranger à la Terreur : le «brailler» des Montagnards a donné le signal de la barbarie. Voyez ce qu'il est advenu du beau mot de modération, rhabillé par les Jacobins en «modérantisme» : inventé pour punir la modération, et expédier les modérés à l'échafaud. Telle est l'intuition profonde de cet ouvrage léger : les mots peuvent contribuer à «barbariser» les êtres.

 

Des mots «doux à l'oreille»

 

Mais ils peuvent aussi les civiliser. Passe dans les pages de Mercier le regret des manières, du temps heureux où on pouvait «muser», où on savait «galantiser», et l'espoir de rajeunir «la courtoisie, qui vieillissait». Il souhaite remettre à l'honneur des mots «doux à l'oreille», comme «quiet», ou «tantinet», ou «naguère». A longueur, dépourvu d'e muet, il préfère «longuerie», qui s'attarde joliment. Bien avant Nietzsche, Mercier regrette que la langue soit avare de mots pour désigner les sentiments sur le point d'éclore, ou prêts à disparaître, et les états intermédiaires. Il plaide donc pour les diminutifs : la «bergerette» ajoute à la bergère jeunesse et vivacité. Il s'applique à distinguer le souvenir de la souvenance, le désespoir de la désespérance, la causette de la causerie, et celle-ci, «rêverie parlée», de la conversation. Là réside le charme de l'ouvrage : la subtilité de Mercier vient à chaque pas corriger l'entreprise volontaire et brutale du forgeur de langue nouvelle.

 

M.O.

 

«Néologie», par Louis Sébastien Mercier, Belin, 592 p., 26 euros.

 

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Source: "le Nouvel Observateur" du 25 juin 2009.

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Louis Sébastien Mercier (1740-1814), écrivain prolifique s’il en fut, s’était décerné à lui-même le titre de «plus grand livrier de France». Encore un néologisme!

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