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Ecosia : Le Moteur De Recherch

19 mai 2009 2 19 /05 /mai /2009 17:56

« «A ton avis ?», une expression disséquée | Accueil

18/05/2009

L'humain est une enveloppe, Facebook est son message

Par Luis de Miranda, éditeur, essayiste

Facebook est, en direct, une expérience tragique, belle et douloureuse. Sartre parlait de l’incommunicabilité des êtres. Et c’est bien ce qui se joue à chaque instant au fil des statuts et des posts: la volonté de formes vivantes de trouver un analogue, un double, une structure qui résonnerait, vibrerait selon la même fréquence. Mais aussi semblables que les artifices de la société tentent de nous rendre (le langage, la culture, les expériences partagées du divertissement ou des rites), nous restons tous radicalement différents les uns des autres: nous sommes, comme le disaient Bergson puis Deleuze, des gerbes de création en devenir et reconfiguration incessante, dont seul l’effet de surface est commun. Facebook met en jeu, en temps réel, cette gesticulation humaine: celle d’une série d’entités individuelles étrangères les unes aux autres cherchant leur impossible double.

Chacun de nous est une planète, un monstre baroque, composé de mille points d’expérience modulés en un assemblage unique et mouvant. Nous cherchons non pas notre moitié, mais notre double structurel, celui qui pourrait entrer en résonance avec les points de suture qui nous composent –nous sommes chacun un Frankenstein singulier poursuivant sa fiancée fantasmatique. Facebook exhibe plus que de raison notre vain effort pour trouver notre monstre frère, alors que les chances pour rencontrer quelqu’un qui soit structuré comme nous sont plus infimes que celles, pour la France, de remporter l'Eurovision.

Certains ont compris cette solitude humaine radicale. Ils ne cherchent plus leur double composite, mais plutôt à transformer les autres structures, par influence. À rendre l’autre un peu plus proche de soi, en attaquant point par point son édifice. Admettons que chacun de nous soit composé de mille points de structure –de mille plateaux, diraient Deleuze et Guattari. Je poste telle vidéo qui m’anime et tente par là de planter une punaise dans la structure de l’autre, espérant qu’au final, à force d’exposer mon goût, j’aurais, à défaut de rencontrer mon monstre frère, transformé l’autre en un reflet de mon territoire. Là encore, c’est illusoire. La carte n'est jamais le territoire, on le sait depuis Alfred Korzybski et sa mise en garde contre la réification des symboles. Nous évoluons à chaque instant, notre structure se recompose sous des influences diverses et incessantes. Quand bien même pourrais-je, à un moment donné, avoir l’impression de coïncider avec quelqu’un en assez de points pour vibrer d'une passion commune, cette coïncidence amoureuse ne durera pas. Elle sera, le plus souvent, un effet d'attente.

Alors sommes-nous condamnés à être seuls et à chercher la fiancée de Frankenstein? Nous pouvons cesser de poursuivre notre double. Nous pouvons par exemple opter pour la démarche inverse et nous dire que nous avons tout à gagner à interagir avec des structures totalement différentes de la nôtre (je parle de micro-différences, pas de ces clichés sous lesquels on catalogue telle ou telle minorité factice). Ainsi, une manière amusante et peut-être moins morne d’user de Facebook serait de ne poster que des vidéos que l’on n’aime pas, ou d’écrire des statuts qui reflètent le contraire de ce que l’on ressent. Certains le font déjà, par dérision. Une autre idée? Utiliser Facebook non pas pour exprimer des goûts ou des envies, ni pour tenter de rencontrer son double monstrueux, encore moins comme un réseau d'influence ou de publicité, mais pour créer de nouvelles valeurs, de nouveaux concepts, de nouvelles manières de voir. Bref, en faire un laboratoire parmi d'autres, pour un nouveau kit humain de présence au monde, pour des agencements plus favorables aux échanges d'intensités.

Jouer d'une apparence qui se sait telle et ne cherche plus l’humain à l’intérieur, dans une âme qui ne sera jamais sœur que par sa profusion disparate de possibilités, que par sa monstruosité difforme et imprévisible. Si l’humain est un écran et que Facebook est son message, soignons nos manifestations. Nos statuts d'aujourd'hui peuvent devenir nos statues de demain. À nous de choisir la matière première de nos rigidités à venir. Ou de construire un monde plus fluide, plus délicieusement monstrueux. C'est-à-dire plus réel. "La différence, c'est le monstre", écrivait Deleuze. Et ce beau monstre intérieur a toujours suscité en nous une passion d'abolition et de normativité que nous confondons trop souvent avec la civilisation, un pathos qui aujourd'hui a tendance à se rejouer sur Facebook, trop souvent reproducteur de normes standardisantes.

Si Nietzsche était sur Facebook, il préférerait qu'on l'ajoute comme ennemi. Moins pour être haï que pour être surpris.

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Voici les sites qui parlent de L'humain est une enveloppe, Facebook est son message :

Commentaires

L'observation est pertinente, mais l'ennui est que l'objet évolue pendant l'observation.
La plupart d'entre nous ont autant besoin de leur semblable que de leur contraire, et de toutes les graduations qui les séparent. Savoir ou découvrir comment communiquer avec cet éventail de propositions s'apprend et, nombreux sont ceux qui, peut être souvent avec maladresse, s'y essayent. L'important, reste toujours et d'abord de vouloir participer et de trouver assez d'humilité pour savoir s'enrichir de l'expérience, heureuse ou malheureuse, des autres.
Les forums internet et les réseaux sociaux possèdent une autre dimension, qui effraye souvent les gens qui sont responsables de la sécurité et de l'ordre : la personnalité que l'individu y expose, est, par nature, une construction. Elle peut offrir, par conséquent des développement schizophrènes, mais elle peut aussi permettre d'en résoudre aussi, en offrant, par exemple, à certains l'opportunité de comblerle décalage, entre leur avatar social habituel, et leur personnalité réelle. En caricaturant : celui ou celle qui est né avec un cuillère en argent dans la bouche, mais que les hasards de la vie ont mis dans un autre état social, peut, par exemple, tomber la combinaison réelle de travail, et y revêtir, à nouveau, les atours de haute couture qui conviennent mieux à leur éducation et à leur interprétation du monde.
Communiquer n'induit jamais mécaniquement l'incommunicabilité ou la solitude. Si quelqu'un identifie qu'il est la cause ou la victime de l'une ou de l'autre, le bon sens indique simplement qu'il y a quelque chose à changer quelque part, et qu'il vaut mieux commencer tout de suite. Que l'on soit convenablement armé pour le faire constitue une autre paire de manche, mais, dans le fond, est ce qui rend le jeu intéressant.

" "La différence, c'est le monstre", écrivait Deleuze. Et ce beau monstre intérieur a toujours suscité en nous une passion d'abolition et de normativité que nous confondons trop souvent avec la civilisation (...) "

Cher monsieur, je vous en prie, parlez pour vous :-)
La différence éveille en d'autres (différents, sans doute, de vous), j'en témoigne, la curiosité de prime abord... et non point normativité ni moins encore passion d'abolition !

"Certains ont compris cette solitude humaine radicale" : oui mais pas tous ; d'autres ont compris que la solitude n'est que pure contingence. Qu'elle est le fruit d'un sentiment bien partagé d'incomplétude, lequel est le lot du sujet existant. Mais que l'humain, pour autant, n'est pas intrinsèquement contraint à cette extrémité de la solitude. Cette situation de fait est seulement favorisée par certains modes de relations sociales. Or notre époque techno-structurée sélectionne préférentiellement celles-ci. Et la communication virtuelle par medium électronique n'est certes pas la moindre :-)

primo, conceptualiser facebook seulement comme une agence matrimoniale est une erreur, secundo, l'image du double monstrueux est quelque peu ridicule, tertio il est absolument naïf de croire que des valeurs radicalement nouvelles puissent émerger d'un tel outil. Enfin, le sujet est captivant et mériterait une analyse sociologique qui étudie réellement les pratiques, les représentations et les affects liés à facebook en puisant dans l'empirie suffisamment riche au lieu de philosopher platement sur des généralités

Excellent papier.
bravo, j'ai beaucoup aimé :
« Nos statuts d'aujourd'hui peuvent devenir nos statues de demain. »
Ce qui nous pousse à imaginer, dès à présent, les nouveaux contre-pouvoirs à ces nouveaux statuts qui ont tout de liquides (Z. Bauman)
Hier les Tribunaux étaient ce contre-pouvoir (document contre document). quel sera le nouveau contre-pouvoir de l'influence et de la réputation, mouvantes et peut-être plus difficiles à encadrer ?

Merci pour votre fine analyse. J'y ajouterais ceci en tant qu'utilisatrice régulière, mi-accro, mi-cynique. Tout est merveilleux sur facebook. Tout le monde il est gentil, beau, drôle et s'éclate en permanence. Le facebooker de base a beaucoup d'amis, il a toujours un truc à faire ou à dire, son « statut » (quelle ironie) est une compète permanente sur le mur des lamentations. Je fais moi-même partie de ceux qui tentent de trouver le jeu de mot le plus obscur ou le plus cultivé, et les plus malins ripostent par un jeu de mots encore plus obscur et plus cultivé, ce qui nous donne l'illusion que nous faisons partie d'une communauté super élitiste.
Sur facebook, tout le monde il a fait des études, tout le monde il bosse dans des boîtes prestigieuses et tout le monde il a des références littéraires, cinématographiques et artistiques poussées à mort. Sur facebook, tout le monde il regarde Arte et passe des vacances de folie en Malaisie.
L'envers de Facebook, c'est cet enthousiasme gnagnan quand il s'agit de retrouver ses vieux potes d'il y a dix ans, pas de nouvelles depuis, de se dire ouououééééé, trop génial on va se retrouver, t'as fait quoi depuis ?
Il y a celles qui n'ont pas réussi ou pas encore, ceux qui sont tombés malades, celles qui n'ont pas eu de chance. Il y a ceux qui ont dû bosser pendant leurs études, il y a celles qui paient encore aujourd'hui, il y en a qui ont tout envoyé valser et ceux qui ont déménagé à l'autre bout du monde. Il a eu des séparations, des déchirures, des peines, de la solitude, des grandes périodes d'ennui, de dépression et de doutes. Il y a eu le chômage, la perte, l'angoisse, la fin des illusions, mais de tout cela, évidemment, on ne parlera jamais sur facebook.

détail : "Frankenstein", quoiqu'il soit lui-même chez Shelley une "créature composite" bien incapable de savoir qui il est et ce qu'il veut, est le docteur, et non la créature.

C'est une chance unique: l'article et ses commentaires cadrent avec mes propositions. Je m'exprime: l'allusion à Frankenstein est parfaite, adéquate, les remarques plausibles, la courtoisie, au rendez_vous. J'ai mon point de vue a faire partager, ma nuance indiscrète. Facebook est un instrument dont l'utilité apparait au fur et a mesure. Je ne crois pas qu'il y ait une authentique censure ou un profil dont quiconque serait exclu, il s'adresse peut etre a une majorité lettrée mais celle_ci est en constant devenir.
Pour ma part la formule de Deleuze ne croit pas aussi bien dire et l'auteur de l'article lancé sur Nietzsche a raison de croire qu'il peut etre urgent d'en parler. L'idée simple du double mimétique qui reste la base de cet outil conceptuel lance une balle dont le poids résonne , certes, avec densité. Cela faisait très longtemps que j'attendais pareille vrille du temps. La notion ancienne d'ennemi dont la forme revet des oripeaux m'oblige à tendre une main vers le mot. Je ne recherche pas quelque monstre personel dont l'empreinte ferait signe à ma grammaire mais mon lien amoureux autour des choses m'oblige à prononcer des velleités dont la somme unique fait flèche vers un point: les lignes sont pour moi autant de sommets abyssaux dont la courbe épouse mon desseim d'écrire à tous ceux dont la vie a commencé par servir un difficile poison. La philosophie dont je pratique quelques monosyllabes m'a toujours trahie!

>Alors sommes-nous condamnés à être seuls et à chercher la fiancée de Frankenstein?

Oui, seul nous le sommes, c'est indéniable, sur Facebook ou ailleurs, surtout face à la mort.

>Une autre idée? Utiliser Facebook non pas pour exprimer des goûts ou des envies, ni pour tenter de rencontrer son double monstrueux, encore moins comme un réseau d'influence ou de publicité, mais pour créer de nouvelles valeurs, de nouveaux concepts, de nouvelles manières de voir.

Je ne vois pas, personnellement, d'autre intérêt à Facebook, sinon celui de partager ces nouvelles valeurs, nouveaux concepts, nouvelles manières de voir créées, ce par quoi elles se créent.

>Si Nietzsche était sur Facebook, il préférerait qu'on l'ajoute comme ennemi. Moins pour être haï que pour être surpris.

La surprise. Oui, voilà, c'est bien ce que je recherche le plus sur Facebook, et désormais sur Twitter, et demain aileurs, et peut-être partout depuis toujours, la surprise.

Merci pour votre "ajout" Marie, qui met pour moi le doigt sur l'analyse elle-même édulcorée de l'utilité et de la dimension existentielle facebookienne faite dans cet article.
"Facebook est et restera je le pense un mode de communication plaisant "divertissant" qui peut certes mettre en jeu l'écriture( entendons-nous pas la simple écriture de son statut ou de messages rapides,laconiques souvent laissés sur les murs de ses "amis") qui permet un échange d'informations, un partage très intéressant (évènements culturels ou évènements tout court notamment).
Il est en définitive bien souvent un petit joujou narcissique grâce auquel on arborre différents "masques" pour tenter de maîtriser une image de nous, toujours fugace d'une part et qui d'autre part ne nous appartiendra jamais.

De ce type de "débat" illusoirement rendu possible sur Facebook , de surcroît à une échelle énorme," débat"rapide, incomplet, immédiat et sans cesse faussé (décalage si bien temporel qu'entre les registres des "interlocuteurs" en présence, expression insuffisante des intentions par manque de temps dans la formulation etc...) ne viendra jamais l'avènement de nouvelles valeurs.et puis desquelles pourrait-t-il s'agir quand les échanges sont si anodins? Au mieux peut-on réagir sur l'actualité,s'insurger, fédérer des groupes autour de certaines causes, mais un autre type de débat, direct, de visu, sera toujours j'en reste persuadée, indispensable pour mener une réflexion plus approfondie et crédible et ce quel qu'en soit l'objet.
Croire le contraire est plus que naïf...
Remettons les choses à leur place...

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