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Ecosia : Le Moteur De Recherch

18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 17:16
Rencontre
Émilie et le philosophe
dimanche 17 mai 2009

popularité : 23%

Par Catherine Portevin

À 86 ans, il a tout quitté pour rejoindre sa muse qui lui proposait une aventure "sur le chemin de la vraie vie". Installé dans son Parnasse corse, le philosophe Marcel Conche y poursuit son étude du sacré.

 

Elle lui a écrit de venir vivre en Corse pour lui apprendre le grec.
Il a pris son temps pour préparer cette rencontre, puis il est venu

Photo : Léa Crespi pour Télérama

Il pleut depuis des semaines. Le printemps semble plus vibrant et la couleur des fleurs plus fraîche que d’ordinaire en Méditerranée. Le philosophe habite sur la route de la mer à Aléria, en Corse, vers le levant. Il a emménagé il y a six mois. Parmi les lecteurs de Marcel Conche, qui forment sans le savoir une manière de famille à le considérer secrètement comme le plus grand philosophe de ce temps, la nouvelle circulait depuis quelques mois : « Il est parti ! »

À 86 ans, il a quitté Treffort (dans l’Ain), le village où il a enterré sa femme, indéfectible compagne, dix ans plus tôt. Il a dit adieu à la vieille demeure où il vivait depuis des décennies face aux montagnes et au verger qu’il avait planté. De sa gigantesque bibliothèque, le professeur émérite de la Sorbonne n’a emporté que le strict nécessaire à sa méditation (Montaigne, forcément, « le seul homme à qui je demanderais conseil », et puis Héraclite, Anaximandre, Parménide...), il a mis deux valises dans le coffre de sa Clio, et s’est embarqué à Marseille, un beau jour de septembre 2008. Après une vie d’étude en compagnie des philosophes antésocratiques, il lui fallait s’approcher des Grecs encore plus près. C’est ainsi que, pour commencer, l’on pourrait raconter l’histoire.

Mais il ne s’agit pas, pour ce philosophe de la nature, d’une affaire de paysage ou de climat. Il s’est installé dans un petit pavillon, dans la partie moderne d’Aléria, sans charme... du moins pour les touristes. Mais nul besoin que le maquis sente les romarins en fleur, les bruyères, les myrtes et les cistes, ni que l’aurore soit rose sur les monts de Corte et la mer transparente comme l’azur, pour penser avec Héraclite l’« absolu de la Nature infinie. » Marcel Conche, le Grec, se plaît à avoir été élu à l’Académie d’Athènes mais, en voyant le Parthénon pour la première fois en 1986, en l’examinant sous tous les points de vue et toutes les lumières, il a surtout vu « la distance où nous sommes des Grecs. Nous ne sommes plus capables de retrouver ce qu’était la vie grecque, car nous avons perdu le sens du sacré ».

Le sacré, serait-ce donc cela que Marcel Conche est venu trouver ici ? Ce sacré a un nom : non pas la Corse, quoiqu’on y respire mieux qu’ailleurs la tragédie grecque, mais Émilie. Le sacré a les traits d’une jeune femme brune, active, contemplative et lumineuse. Et voici l’histoire : un jour de l’été 2001, Marcel Conche reçoit à Treffort une lettre au souffle puissant [1]. La langue est étrange, un français flottant et inspiré. Le message est ferme et audacieux : venez vivre en Corse pour m’apprendre le grec. Émilie a alors rompu avec une vie professionnelle très dense dans l’humanitaire, qui l’avait menée dans les contrées les plus cruelles du monde (notamment en Angola). Au Tadjikistan, puis en Géorgie, en Anatolie, en Inde, elle a découvert la grande poésie persane de Rûmî, et ce chemin spirituel qui mène de l’Orient à la Grèce. Rentrée en France, elle a tout abandonné et cherché un lieu selon son âme pour se rapprocher d’Homère. Ce fut Corte, où, tout en vivant de petits boulots auprès des bergers, elle suit les cours de grec ancien à l’université. Déception, jusqu’à ce qu’elle découvre la traduction et les commentaires des fragments d’Héraclite par Marcel Conche. Aussitôt, elle sait que seul cet homme-là pourra la faire entrer dans la pensée des Grecs et dans la sensation vivante de leur monde.

“Jai senti que sur le chemin de la vraie vie,
Emilie avait beaucoup d’avance sur moi.”

Bouleversé par une aspiration si impérieuse, Marcel Conche met sept ans à se décider à larguer les amarres. Le temps de la réflexion pour cet esprit enflammé mais depuis toujours déterminé, par éthique de philosophe, à choisir la raison contre le désir. Le temps aussi de se procurer les Rubâi’yât de Rûmî, la poésie de Ferdowsi, d’Attar, puis la Bhagavad-Gîtâ, puis, plus loin encore vers l’Orient, les philosophes taoïstes, jusqu’à s’user les yeux et l’intelligence à déchiffrer le chinois pour retraduire et commenter le Tao-tö-king de Lao-tseu (paru aux PUF en 2003). Le temps donc d’accueillir l’aventure à la hauteur où Emilie la proposait : non pas une passion amoureuse, mais le chemin de la vraie vie. Et, confie Marcel Conche, qui s’est voué en philosophe à cette quête, « j’ai senti que sur ce chemin elle avait beaucoup d’avance sur moi ».

À ce point du récit, on hésite. Car, en voulant trop élucider le mystère de cette rencontre, n’allons-nous pas décrire Emilie juste comme une mystique éperdue ? Et Marcel Conche, juste comme un amoureux éperdu, lui dont le Journal étrange (le tome IV, Diversités, paraît chez Encre marine le 22 mai) bruisse de ses amitiés véritables et désirs non assouvis pour les jeunes femmes, parlant de sa frus­tration sans regret de « n’avoir pas connu le bonheur, qui est l’amour partagé » ? Éperdus, ils le sont, chacun à sa manière brûlant d’un feu solitaire. Mais aucun ne semble vraiment perdu, ayant l’expérience des choix sûrs et des voies incertaines.

Mystique, Émilie l’est bel et bien, comme le sont les grands poètes. Mais elle n’en est pas moins (elle dirait « d’autant plus ») les deux pieds dans la vie, aimant, souffrant, travaillant. « Son dieu n’est pas du tout transcendant, dit Marcel Conche. Il est en somme l’aspect divin de la nature. En cela, elle est plus grecque que moi, puisqu’elle ressent comme les Grecs le divin dans les éléments, la lumière, les plantes et les animaux. La vie est un don, sous toutes ses formes. Elle a élu un terrain qu’elle plante d’oliviers et où elle veut construire sa maison. Lorsque Émilie soigne ses oliviers, elle a l’impression d’accomplir un service divin. Nous appelons entre nous ce champ le "téménos", qui est pour les Grecs le lieu sacré. » Quant au philosophe, c’est son amour pour elle qui est mystique. Il n’a jamais cru en l’existence de Dieu mais, dit-il, « je suis croyant en Émilie, j’ai foi en elle qui croit ». Tandis qu’elle, elle dit fortement de lui : « C’est mon meilleur ami. »

“Dieu n’est pas un problème philosophique,
puisque son existence ou sa non-existence
ne changent rien au fait que nous savons
bien comment vivre, c’est-à-dire selon l’amour.”

Avec Marcel Conche, la conversation a démarré autour d’un café en poudre et de croissants aux amandes, par l’interrogation inverse : « Diriez-vous que vous êtes au fond un philosophe de l’incroyance ? » Question pour celui qui a toujours préféré la recherche de la vérité à celle du bonheur, la métaphysique à l’amour de la sagesse. Autrement dit, les gouffres de l’incertitude de l’être où l’on côtoie les religions. Mais justement, la métaphysique de Marcel Conche fait fi de Dieu : « Dieu n’est pas un problème philosophique, affirme-t-il, puisque son existence ou sa non-existence ne changent rien au fait que nous savons bien comment vivre, c’est-à-dire selon l’amour. » Lui aime la métaphysique comme « une libre création de la raison ». Et parle de Descartes ou de Kant comme de théologiens : « Ce sont des chrétiens qui usent de leur raison pour prouver ce qu’en réalité leur dicte leur foi ; c’est donc la raison au service de la foi. » Il a pris, depuis ce jour de 1963 où il a ouvert les Essais de Montaigne, le parti de l’ignorance inéluctable, qui est celle de la condition humaine : aucune proposition métaphysique n’est absolument indiscutable. Montaigne reste ainsi un philosophe pour notre temps, où les systèmes de croyances ne font plus autorité, tandis que Descartes est « périmé » ! C’est pourquoi, aussi, Marcel Conche fréquente tant les antésocratiques, que l’enseignement, qui fait commencer la philosophie avec Platon, a longtemps ignorés... comme il a réservé Montaigne aux littéraires. Or, eux, Héraclite, Anaximandre, Empédocle, Parménide, Epicure... sont de vrais philosophes selon Conche, puisqu’ils n’ont pas eu à rompre le carcan des idéologies et des dogmes ; ils ont seulement observé la nature et « éprouvé pour la première fois la liberté de la raison devant les choses. C’est pourquoi ils sont si profonds ».

La Corse semble avoir adopté Marcel Conche, du moins Aléria, où il est respecté comme un sage. Lui se contente d’être là où il sait qu’il finira ses jours. Tôt levé, il remplit de grands cahiers d’une écriture fine et sans rature, dans ce style parfait, concret, qui ne se paye pas de mots (« je vois les choses, les mots suivent, lance-t-il. Le langage est fait pour parler du réel »). Tel Montaigne en ses Essais, il compose ainsi, depuis plusieurs années, un « Journal Étrange » ni chronologique ni thématique, qui forme comme le pendant de son oeuvre savante et continue de l’éclairer de réflexions vagabondes.

“J’aime et je pleure [...].
Émilie, tout avec toi devient intense.”

Ensuite, il tapera le manuscrit avec sa Remington de 1960, le complétera avec cette autre machine à écrire en caractères grecs pour les citations. Entre-temps, il aura vu Émilie, parlé avec elle, il l’aura attendue le coeur inquiet. « J’aime et je pleure [...]. Émilie, tout avec toi devient intense », écrit-il dans ce tome IV, achevé à l’été 2008, au moment où il décidait de partir la rejoindre. Il a préparé cette traversée comme la dernière, résolu à mourir en Corse quand il le déci­derait. Il veut qu’Émilie l’enterre au fond de son champ d’oliviers, dans le bas de la côte. Elle a dit qu’elle préférait en haut de la colline, là où elle bâtira sa maison.

Pour devenir grec, c’est-à-dire pour philosopher vraiment, il faudrait, affirme Marcel Conche, « avoir bénéficié d’une éducation où l’on ne vous a pas infligé les réponses avant même que vous vous soyez posé les questions : qu’est-ce que je fais là ? qu’est-ce qu’être vraiment ? pourquoi le monde existe ? existe-t-il ? qu’y a-t-il au-delà du monde ?... ». Toutes ces questions avec lesquelles le fils de paysans corréziens agaçait le curé du village. Il raconte souvent que son premier geste de philosophe fut une fugue, petite fugue d’un bambin de 6 ans. Tandis que ses parents fauchaient un pré situé au bord d’une route, il est parti tout seul jusqu’au grand tournant un peu plus loin pour « savoir si le monde continuait après ». Quatre-vingts ans plus tard, c’est encore par la fugue que Marcel Conche philosophe : partir en Corse, près d’Émilie, tenter d’aller grâce à elle au bout du chemin de la vie, et savoir que toujours « Émilie restera pour moi un mystère. Le jour où je la comprendrai, je pourrai rentrer ». Il a mis un point final au tome V de son Journal (à paraître en 2010). Il s’intitulera Émilie.

Catherine Portevin

À lire :
Diversités. Journal étrange IV (éd. Encre marine, 344 p., 35 €), Nietzsche et le bouddhisme (Ed. Encre marine, 64 p., 17 €) ; en librairie le 22 mai. L’Aléatoire (éd. PUF, 1999) ; Héraclite : Fragments (PUF, rééd. 1998) ; Analyse de l’amour et autres sujets (éd. PUF, 1997) ; Montaigne et la philosophie (PUF, rééd. 1996) ; Temps et destin (PUF, rééd. 1992).

telerama.fr

 

[1] Il l’a publiée dans “Confession d’un philosophe, Réponses à André Comte-Sponville” (Albin Michel, 2003)


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commentaires

grossel 09/05/2010 21:58



voici le lien d'une note de lecture sur Corsica, de Marcel Conche où Émilienne occupe la place centrale


http://les4saisons.over-blog.com/article-c-50106090.html