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Ecosia : Le Moteur De Recherch

14 mai 2009 4 14 /05 /mai /2009 10:07

Vision aveugle de Peter Watts



Critique

Note du livre L'espace intérieur

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L'espace intérieur



Ecrivain canadien encore inconnu en France, Peter Watts débarque en librairie avec Vision aveugle, un livre de science-fiction d'une ambition rare qui concentre, sur un peu moins de 400 pages, propos scientifiques pointus, réflexions philosophiques et ambiance macabre au service d'un imaginaire débridé. Un parfait exemple de divertissement intelligent. On en redemande !
Sous ses dehors de space opera classique (une mission envoyée à la rencontre d'un artefact extra-terrestre), Vision aveugle, premier roman haletant traduit en France du canadien Peter Watts, abonde en questions cruciales sur le devenir de l'humanité et surtout sur le but de son évolution. Parmi celles-ci, certaines reviennent de manière récurrente : à partir de quand une société cesse t-elle d'évoluer ? Quel est le point de rupture entre évolution et destruction ? Existe t-il vraiment une nature humaine ?
 
En bonne auteur de science-fiction, Peter Watts fournit bien évidemment de nombreuses réponses. Biologiste marin de formation, fan de rock (son roman est truffé de référence à la musique psychédélique), il use de la physique, de la neurobiologie mais également de la métaphysique et de la philosophie pour retourner complètement le thème rebattu du "premier contact extra-terrestre". Virtuose, l'écrivain utilise également ce prétexte pour remettre en question le point de vue bien établie de la suprématie de la conscience. Ce que la plupart des scientifiques considèrent comme étant notre exclusivité en tant qu'espèce ainsi que la principal preuve de l'existence d'une " nature humaine ".

Homo Humanus Mutandis
Vision Aveugle porte en exergue une citation de Ted Bundy, fameux serial killer des 80's. Rien que cela devrait nous mettre la puce à l'oreille. Ne serait-ce qu'au niveau de son casting, le roman lui-même n'est pas banal. Imaginez une équipe de mutants, derniers représentants de ce qu'est devenu l'humanité dans un futur lointain, envoyé dans la ceinture de Kuiper sur un vaisseau au nom transparent, le Thésée, pour observer, puis entrer en contact avec un artefact extra-terrestre, ou ce qui semble, tout du moins, en être un. Parmi eux on trouve un biologiste cyborg capable de s'interfacer physiquement avec les machines, une soldate pacifiste mais surentrainée au passé trouble, une linguiste atteinte d'un trouble de la personnalité en une schizophrénie provoquée, un observateur n'ayant qu'une moitié de cerveau mais capable de déchiffrer à la perfection le langage corporel de ses interlocuteurs et un capitaine de vaisseau vampire (!), race recrée par l'humanité pour des missions spéciales.

On le voit, malgré un propos des plus sérieux, l'auteur n'hésite pas à user de la fantaisie la plus débridée. Ce n'est pourtant pas faute de doter ses personnages, aussi étonnants soient-ils, d'une personnalité et d'une épaisseur parfaitement crédible. Cette histoire d'outre-espace a beau se passer au fin fond de l'univers connu, elle n'en est pas moins un périple intérieur, où chacun, entre quelques escapades en dehors du vaisseau sous couvert d'exploration, devra se mesurer à lui-même, autant qu'aux entités incompréhensibles qui leur font face. Dans une ambiance oppressante digne d'Alien - à la différence près que les protagonistes doivent faire face à une entité mille fois plus évoluée même si paradoxalement dénuée de conscience - Peter Watts met en place un fabuleux huis-clos aux confins du cosmos, prétexte à explorer le plus noir de notre espace intérieur.

De la nature humaine ?

Le Rorschach est ce test proposé à la libre interprétation d'un sujet, utilisé en psychologie clinique afin d'étudier la personnalité de celui-ci. C'est bien connu, le patient, ou la personne soumise à ce test ne voit finalement que ce qu'il veut bien voir (ou plus justement, ce que sa psyché et son mécanisme neurologique veulent bien lui faire voir). Le cerveau humain étant ainsi fait qu'il ne présente qu'un miroir au sujet qui l'utilise. Or, il est intéressant de noter que c'est justement le nom que s'est choisi l'artefact extra-terrestre avec lequel l'équipe d'humains modifiés envoyé par la terre doit prendre contact. Un objet gigantesque dont les "occupants" parlent notre langue, répondent parfaitement aux questions qu'on leur pose, mais semble totalement dénués de conscience de soi. Des entités plus proches des abeilles donc, que de l'humain. Au fil du récit, le fait que le Rorschach parle notre langue tout en étant aussi totalement "étranger", rend évidemment la situation plus inquiétante encore et humain et E.T. vont bientôt s'affronter. Mais les choses, bien entendu, ne s'avéreront pas si simple.

 

Conclu par un twist totalement pervers et désespéré, loin du manichéisme de nombreux space operas ("les méchants aliens contre les bons humains"), Vision Aveugle est hanté par le spectre de la nature humaine face à l'incompréhensible. Une nature pourtant souvent considérée comme supérieur, alors qu'elle n'est que cupidité et violence (au point qu'elle livrerait la société à l'anarchie si on ne la soumettait pas à quelque gouvernement, ici en l'occurrence, au commandement surréaliste d'un "vampire", être supérieur, symbole de la peur suprême et donc de la soumission de l'équipage). Peter Watts souligne l'incroyable capacité de l'humain à provoquer l'irréparable et la catastrophe quand il ne comprend pas quelque chose. Certainement l'un des meilleurs romans de science-fiction de l'année.

Peter Watts, Vision Aveugle, Fleuve Noir, 2009.

Maxence Grugier 

Le 12 May 2009

Sur Flu :

- L'actu de la science-fiction sur le blog livres 

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