Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Ecosia : Le Moteur De Recherch

26 avril 2009 7 26 /04 /avril /2009 08:29

ESSAI. En cette Année Darwin, le biologiste Yves Christen propose une admirable leçon scientifique et morale sur notre rapport aux animaux

L'animal comme personne

Le regard du chimpanzé, notre plus proche cousin, exprime la personne qui est en lui. (PHOTO DR)
(PHOTO NON VISIBLE )

L'anecdote qui ouvre ce livre donne le ton : au zoo de Detroit, un homme voit un chimpanzé tomber à l'eau dans le fossé entourant son île. Voyant le singe incapable de nager et près de se noyer, il se jette à son secours malgré la présence de congénères menaçants, l'empoigne et le ramène sur la berge. Interrogé sur son acte aussi spontané que courageux, il répondra : « J'ai vu son regard. C'était comme croiser celui d'un humain. Et ce regard disait : quelqu'un peut-il m'aider ? »

L'oeil scrutateur qu'on voit à l'orang-outang derrière les barreaux de sa prison zoologique sur la couverture du livre d'Yves Christen est aussi éloquent : « L'animal est-il une personne ? » interroge le biologiste. Étendue sur 450 pages aussi serrées que passionnantes, la réponse est un « oui » délibéré, étayé par l'examen attentif des recherches les plus récentes sur le comportement de nos amies les bêtes.

Généticien, biologiste et spécialiste des neurosciences, Christen s'appuie sur une masse de données scientifiques dont l'ample bibliographie donne une idée de la richesse. Études sur les chimpanzés, les bonobos, les otaries, les singes verts, les éléphants, les ours, les souris, les insectes : toutes les expériences et études menées par les primatologues, éthologues, zoologues de tous poils se succèdent pour décrire les dernières avancées sur les secrets du monde animal : le langage, le raisonnement, la compréhension, l'imitation.

Mais le propos ne se borne pas aux capacités cognitives des animaux. Il s'intéresse aux autres aspects signant à nos yeux le fameux « propre de l'homme » que les progrès du savoir rendent pourtant de plus en plus problématique : les animaux ont-ils une culture ? Font-ils société ? Ont-ils une morale ? Une vie intérieure ? Des émotions ? Chaque fois, la réponse accumule faits incontestables ou troublants qui bousculent nos certitudes.

Christen ne se borne pas au terrain scientifique. Car c'est la question morale qui, au fond, l'intéresse. Tout ce que nous savons - et ce que nous ignorons encore - doit, dit-il, conduire à nous demander au nom de quoi nous dénierions aux animaux le statut de « personne ». Car rien, pas même le décryptage comparé du génome de l'homme et du chimpanzé (dont nous partageons 99 % du patrimoine génétique et que la science refuse encore d'intégrer au genre Homo), n'indique d'écart décisif.

Au passage, il égratigne les philosophes champions de l'anthropocentrisme - Descartes, Kant - pour qui l'animal, privé de raisonnement, n'est qu'une machine errant au hasard de l'instinct alors qu'un Montaigne ou un Schopenhauer se montrent bien plus ouverts.

Le léopard par son nom

Sur la scène biologique, le grand Buffon, malgré sa contribution à la classification du monde vivant, en prend pour son grade, lui qui ne repère que comportements répétitifs, individus interchangeables, et pas d'âme animale sinon collective à l'échelle de l'espèce. Or l'expérience mène au contraire à voir en chaque individu, fût-ce une fourmi, un être différent. Et parler de « personne » ne vaut pas que pour les espèces bénéficiant de notre bienveillance, éléphant, dauphin ou grand singe. Christen raconte combien les léopards ont compté dans sa vie : pas les léopards en général mais la centaine d'individus qu'il a rencontrés, et appelle par leurs noms comme il le ferait d'amis humains, et si différents les uns des autres.

En cette Année Darwin, ce livre tombe à pic. Pourtant figure d'une science triomphante, le savant anglais avait conscience qu'elle ne pouvait tout se permettre. Ainsi ses avancées justifient-elles les souffrances infligées aux animaux de laboratoire ? Christen pose le débat sans sectarisme : favorable aux expérimentations, il rappelle que ce choix implique un poids moral à assumer. Et les progrès énormes dans le rapport aux animaux ne doivent pas faire oublier que la compassion ne suffit pas : ce qu'il faut, c'est reconnaître la personnalité animale, sans doute différente de la nôtre, mais d'égale valeur.

« L'animal est-il une personne ? » d'Yves Christen, éd. Flammarion, 535 p., 24 ?.

Auteur : Christophe lucet
c.lucet@sudouest.com

Tags : France Environnement Nature yves

Partager cet article

Repost0

commentaires