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Ecosia : Le Moteur De Recherch

3 avril 2009 5 03 /04 /avril /2009 06:57

Le fix caché d’Emma

Critique

Stupéfiants. Avital Ronell couple addiction et fictions.

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ROBERT MAGGIORI

Avital Ronell Addict. Fixions et narcotextes Traduit de l’anglais (américain) et préfacé par Daniel Loayza. Bayard, 246 pp., 22,50 euros.

«Ce qui suit, donc, est essentiellement un travail sur Madame Bovary, et rien de plus.» On n’aurait qu’une pâle idée de ce que contient Addict si on prenait à la lettre ce que, malicieusement, indique son auteur. D’ailleurs, Avital Ronell ne le dit qu’en cours de route (page 70), comme si elle voulait reconduire en des paysages connus et ramener à soi (ou à elle), un lecteur dépaysé et halluciné qui, croyant entrer dans un cercle de fictions romanesques et de textes philosophiques, se trouve pris dans une sarabande de «fixions et narcotextes».

La théoricienne américaine ne raconte pas d’histoires, évidemment. Emma Bovary est bien au centre d’Addict : «Pour trouver accès à la question de l’"être-sous-drogue", il nous a fallu suivre la voie de la littérature. Nous avons choisi une œuvre qui traite exemplairement de l’objet persécutoire d’une addiction. […] Peu d’autres œuvres de fiction ont divulgué des preuves de la pharmacodépendance à laquelle la littérature a toujours été secrètement associée - en qualité de sédatif, de traitement, d’issue de secours ou de substance euphorisante, en qualité d’empoisonnement mimétique.» Du roman de Flaubert, on a pu dire qu’il était «littérairement un poison». Aussi trouve-t-on excitant que Ronell le «soumette à interrogatoire sur la question narcotique», pratique, comme l’écrit Daniel Loayza, une «relecture radicale, tenant de l’autopsie, du bovarysme d’Emma», analyse même quelques symptômes de Flaubert («Madame Bovary, c’est moi») ou fournisse une interprétation originale de la passion littéraire comme besoin addictif.

«Héroïne». Mais qu’on n’espère pas un «travail de critique littéraire au sens traditionnel». Quelques pages plus loin, Ronell invite à répondre à des questions telles que : «Qu’est-ce que le Gestell par rapport à l’état de manque addictionnel du Dasein ?», et à la suivre dans une analyse d’Etre et Temps de Heidegger, dont elle dit qu’il a «certes réfléchi sur l’addiction» mais «non pas sur la spécificité de la technologie de la drogue», alors même que «le Dasein addicté» a tout à voir avec l’«aveugle dépendance de l’homme» à l’égard de la technique, «en cet âge de déclosion métaphysique qui est le nôtre».

Dès lors, on craint de céder à l’emprise hypnotique de théorisations ardues. Et on se prend à regretter qu’un ouvrage sur les drogues et l’addiction n’en fasse pas une «simple» étude. Mais il est trop tard (nous avons passé le chapitre «Hits» et entrons dans «Vers une narcoanalyse»). On a déjà réalisé que ce serait vain. D’abord, parce que l’existence d’un corps et d’un esprit virginaux, purs de toute addiction, est un mythe ou une mystification, dans la mesure où tout peut devenir objet de bonne ou mauvaise dépendance, une personne, le café, les études, la lecture des journaux, le téléphone, Internet, la pornographie, le sport, les jeux vidéo, la collection de timbres, les Simpson, son psy, les jeux vidéo and so on… Ensuite parce que «les drogues résistent à l’arrestation conceptuelle». Si on tient à en définir l’«essence» (ou la substance), on constate que toute approche se révèle incomplète, qu’elle soit psychologique, sociologique, chimique, médicale, historique, morale, etc. De «l’ethnocide des Indiens d’Amérique par le recours à l’alcool», il faudrait aller jusqu’à une histoire de la guerre moderne et des techniques guerrières : «La méthédrine, ou méthylamphétamine, synthétisée en Allemagne, a joué un rôle déterminant dans le Blitzkrieg hitlérien ; "héroïne" vient de Heroisch, et Göring ne se déplaçait jamais sans sa dose ; le docteur Hubertus Strughold, père de la médecine spatiale, dirigea à Dachau des expériences sur la mescaline.»

On aura compris qu’Addict est un drôle de livre, une sorte d’«attracteur étrange», dirait Baudrillard. Il l’est jusque dans son corps, au sens typographique : polices différentes, jeux de gras et d’italiques, soulignements, pages avec juste une phrase ou une citation, remarques en marge. Il l’est par l’hétérogénéité (apparente) des chapitres, la discontinuité des styles et des niveaux de langue, l’alternance de fulgurances et d’analyses circonstanciées, d’accélérations, de ralentis et de temps suspendus, de rapprochements inopinés de textes, de références ou de personnages (dans la dernière partie, «Cold Turkey ou l’esthétique transcendantale de la chose à manger», dialoguent Derrida, Jünger, «inhalant une dose des textes de Michaux sur la mescaline», Heidegger, Duras, «M. Faust», Freud, Irma et Emma…) - autant de disruptions dont Ronell voudrait qu’elles pussent traduire les états temporels différenciés qu’induit la drogue, selon sa nature ou sa dose, la variance des moments hallucinatoires, psychédéliques, narcotiques…

«Dark lady». Née à Prague, formée à l’Institut de Sciences herméneutiques de Berlin, à Princeton University et à Paris, où elle travaille avec Jacques Derrida et Hélène Cixous, Avital Ronell est professeur d’allemand et de littérature comparée à New York University et détient la chaire «Jacques Derrida» de Philosophie et Médias à l’European Graduate School de Saas Fee (Suisse). Elle a «grandi dans des quartiers pauvres, des banlieues vides, sans culture», vécu de performances artistiques, et connu bien des rejets - en raison de son originalité, de ses engagements, son féminisme, voire sa façon de s’habiller, «un peu outrée, théâtrale» - avant d’occuper une belle place sur la scène philosophique américaine (puis mondiale), en «dark lady de la déconstruction», représentante de la French Theory et lectrice raffinée des grands poètes, écrivains et philosophes allemands. Elle ne fait certes pas de la philosophie de manière politiquement correcte, et prend même à rebrousse-poil l’académisme en choisissant comme objets d’étude le sida, la virologie, les plantes transgéniques, la guerre du Golfe, les tests, l’idiotie (Stupidity, Stock 2006), la police, le téléphone (Telephone Book, Bayard 2006), la radio, l’opéra, le café, et, à présent, les addictions. Elle propose, à ne point douter, un mode très moderne, brillant, pertinent, déconcertant, de lire notre hypermodernité.

Les drogues, dit-elle, «sont les noms de l’exposition de notre modernité à l’incomplétion de la jouissance». Aussi l’«être-sous-drogue» apparaît-il comme point focal où se croisent liberté et servitude, conscience et mauvaise conscience, réel et fantasme, fictions et fixions, textes et narcotextes. «L’horizon de la drogue» serait-il alors «le même que celui de la littérature» ? Peut-être même de la pensée tout court. Songeant aux tâches d’une «philosophie à venir», Nietzsche écrit : «Qui contera un jour toute l’histoire des narcotiques ? Elle est presque l’histoire de la "culture", de notre soi-disant haute culture.» C’est de ce "presque" qu’Avital Ronell a voulu faire la mise au point, de «cette place où le narcotique articule un frisson entre histoire et ontologie».

D’Avital Ronell paraîtra également le 22 avril Test Drive, la passion de l’épreuve (Stock).

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