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Ecosia : Le Moteur De Recherch

26 mars 2009 4 26 /03 /mars /2009 23:51

PIERRE THIBEAULT – EN MARGE

Ne pas savoir

ICI
26-03-2009 | 04h00
Dans son Anthologie de l’essai au Québec depuis la Révolution tranquille, l’intellectuel Jean-François Chassay avait choisi d’inclure, parmi une foule d’autres, un papier signé Fernand Dumont et extrait du Lieu de l’homme paru chez Hurtubise en 1968. La semaine dernière, le hasard de mes lectures m’a fait retomber sur ce texte qui demeure lumineux plus de quatre décennies plus tard. Pour Dumont, Le lieu de l’homme, c’est la culture, celle qui nous permet d’«habiter le monde». Mais pour Dumont, la culture, ce n’est jamais cela. «Tout au plus est-elle un projet sans cesse compromis. Aussitôt, elle nous fait songer à l’école, au livre, au musée. [...] Pour le plus grand nombre, le recours à cette culture est affaire de loisir.» Force est d’admettre que loin d’être démentie par le fil des ans, l’acuité de cette citation de Dumont n’a fait que s’accentuer.

 

Mais là où le texte de Dumont se faisait quelque peu prémonitoire, c’est lorsqu’il affirme que pour lui, «une théorie de la culture est [...] solidaire d’une philosophie des sciences de l’homme». Nous sommes en 1968, faut-il le rappeler, lorsque Fernand Dumont écrit ces lignes. Et il poursuit: «Aucune civilisation n’a ressuscité et engrangé autant de souvenirs que la nôtre, jamais le passé n’a été aussi présent et aussi contesté.» Par surcroît, j’aurais envie d’ajouter que jamais le chemin vers la connaissance ne fut si ardu qu’aujourd’hui au point d’en décourager plusieurs. Les penseurs des Lumières, pour fonder leur philosophie, n’avait pas à lire Spinoza, Kant, Hegel, Heidegger Husserl et autres Nietzsche. Pour une raison évidente, bien sûr, c’est que ces derniers n’étaient pas encore nés. De nos jours, aborder la pensée occidentale se révèle un travail colossal que seuls peuvent s’offrir certains.

La multiplication des outils d’information et la toujours plus grande accessibilité qu’ils semblent conférer au savoir ne saurait masquer le fait que plus on avance en ce sens, plus l’immensité du territoire à déchiffrer s’accroît, plus les limites semblent repoussées. Jamais autant qu’aujourd’hui la maxime que l’on prête à Socrate ne se s’est vérifiée. Plus on sait et plus on découvre que l’on ne sait rien. Et le commun des mortels de quitter le lieu de la pensée pour se réfugier dans le monde - ou devrais-je dire le marché - du prêt-à-penser. Pas par paresse, non, mais bien souvent par découragement.

Et si l’humain se réfugie de plus en plus hors de la culture, il en va de même dans la vie quotidienne face aux objets qui l’entourent. Remontez 100 ans en arrière, par exemple. En 1909, la plupart des individus qui vivaient au Québec utilisaient des outils dont ils comprenaient et le sens et le fonctionnement. Du marteau au poêle à bois, de la herse au chariot, l’environnement en était tout à fait compréhensible. Les gens de 1909 pouvaient vous expliquer comment fonctionnaient la poulie qui retenait le seau au dessus du puits. Pourquoi le levier permettait de soulever des masses beaucoup plus importantes que si l’on travaillait à mains nues. Faites le même test aujourd’hui. Demandez-vous combien d’objets de votre quotidien, combien d’instruments absolument banals et que vous utilisez plus que régulièrement échappent à votre compréhension? Oh, vous savez que le micro-ondes réchauffe rapidement les aliments, que votre lecteur mp3 emmagasine des milliers de chansons pour votre bon plaisir, que la lampe s’allume dès que vous pressez l’interrupteur, que l’ascenseur se rend au troisième étage lorsque vous appuyez sur le piton «3»... Mais combien d’entre nous comprennent comment tout cela fonctionne? Très peu. Combien s’en soucient? Très peu également. Or, il en va de même pour la culture que pour les outils.

Lorsqu’on ne questionne plus, la voie est pavée pour tous les totalitarismes, qu’ils soient marchands ou politiques. Ne pas savoir que l’on ne sait rien, c’est vivre dans le leurre que l’on sait. Et c’est éviter la culture, cette nécessaire «distance de soi-même à soi-même», pour reprendre les propos de Dumont, cette distance qui fait que nous demeurons éveillés.



Au bout du couloir :    La lumière de la connaissance

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