Antimoderne et ironique, le journaliste et critique littéraire nous offre un roman d’éducation sur le déclin d’une culture.
J’avais le malheur d’avoir des contemporains ; je ne me sentais pas partie prenante d’une génération : génération du lacanisme, du structuralisme et du tiers-mondisme, dont Philippe
Montclar a rejeté le froc aux orties pour chercher une vêture chez les présocratiques et les épicuriens. Il pourrait reprendre à son compte l’invocation de Barrès, à son âge, au maître à
venir : « Toi seul, ô mon maître, […] je te supplie que, par une suprême tutelle, tu me choisisses le sentier où s’accomplira ma destinée. Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part,
axiome, religion ou prince des hommes. »
Entre ses cours à la Sorbonne et ses recherches à Sainte-Geneviève, cet intermittent du donjuanisme influencé par Kierkegaard s’exerce à séduire les femmes sans vouloir les prendre, à les
prendre par les oreilles pour les amener au déduit, « brûlantes, humides et nues », à seule fin de leur exposer les beautés du platonisme.
Représailles d’un stratège nourri de Laclos et de Guibert, refusant la reddition des places sans siège ni travaux d’approche ! Résigné à la « paix des braves », Philippe en est revenu à la
« complicité sereine entre le cuissage tendre et la connivence intellectuelle ». Au musée du Louvre, devant le portrait “en croupe” d’une jeune maîtresse de Louis XV par Boucher (lequel
affirmait qu’on ne doit pas se douter qu’une femme a des os), il a rencontré une Ariane dont, sans toujours le suivre, il retrouvera le fil au dénouement. Leur entente nous vaut des pages
d’un incomparable vérisme érotique – notamment dans le rôle des “images freins” auxquelles a recours l’amant pour retarder l’irrépressible jouissance : par exemple Marguerite Duras et
François Mitterrand dansant la chaloupée…
C’est au jardin du Luxembourg, devant le carré des joueurs d’échecs où se pointait parfois Julien Gracq, que Philippe aide à se remettre d’un malaise celui qu’il appellera “le Diogène du
Luxembourg”. Fils de pasteur vaudois et lui-même calviniste ayant perdu la foi pour se convertir à l’existentialisme dont il est devenu le Saint-Just, Frédéric Stauff a connu son heure de
gloire à Saint-Germain-des-Prés avant d’être excommunié par Sartre et chassé de la paroisse. Retranché de la société et mort au monde, il s’est offert « le luxe suprême de devenir le
Penseur inconnu, celui qui n’offre aucune prise à ses contemporains, aucune chance à la postérité, cette racoleuse de trottoir ».
Est-il, comme Diogène de son tonneau, sorti de son “taudion” de la rue de Tournon pour “chercher un homme” ou l’a-t-il rencontré par hasard et à son corps défendant ? Entre eux se noue une
relation d’oncle à héritage tombé en déshérence et d’un ultime ayant droit. Au cours de leurs déambulations au Luxembourg, au jardin des Plantes et au cimetière du Montparnasse, Stauff
cherche à doter d’un sextant l’étudiant mal barré. Lui vantant la misère de l’action, l’inanité de l’Histoire, la sagesse des Anciens, et se vantant lui-même de son immémoriale appartenance
: « J’aurai apporté dans ce monde plat, repu et lâche, non la paix mais l’épée du scandale, la dissonance d’un mode de pensée et de vivre aussi intempestifs que le furent ceux des cyniques
il y a vingt siècles. »
Derrière leur connivence, Montclar a cru percevoir, à des millénaires de distance, l’appel fraternel d’un membre de sa horde… Qui dit “horde” pense chasse et proie, et la rivalité que
Stauff lui dit préférer à leur relation de maître à disciple. « Joute spirituelle comme il y a joute amoureuse », a-t-il ajouté, encore qu’il ne connût pas Ariane avec qui Montclar a espacé
ses retrouvailles nocturnes. Stauff, dont le cynisme révèle un moralisme déçu relayé par l’ironie vengeresse, elle-même relayée par la compassion. Compassion fraternelle envers Léon Bloy,
dont il se sent comme un frère ennemi ; compassion envers Leopardi, le plus grand poète italien après (avec) Dante, frappé d’ostracisme parce qu’il s’était éloigné du giron de l’Église et
dont l’athéisme annonçait Nietzsche. Quant à ce dernier – le premier ! –, ce n’est pas la compassion mais la vénération qui avait guidé Stauff, à 20 ans, dans son pèlerinage en Engadine, où
l’auteur de l’Antéchrist eut la révélation de l’Éternel Retour.
D’abord captivé par celui qui pourrait passer pour un quarteron issu de Socrate et du Neveu de Rameau, de Diogène et d’un Monsieur Teste aimant Brahms, l’étudiant en arrive à se demander ce
que camouflent sa misanthropie et son mépris de la comédie sociale. Qu’est-il donc au juste ? Le contempteur ou le complice du nihilisme? Instruit et dessillé par un ami romain qui
voudrait l’affranchir de cette tutelle, Montclar porte un nouveau regard sur son instructeur. Sous la façade gronde sans doute un homme de ressentiment, un philosophe aigri de philosopher
incognito.
En lui ouvrant le “palais de sa mémoire” comme une armoire à contrepoisons, Stauff n’avait-il pas cédé à son pédantisme d’auteur sans œuvre ? D’où sa prédilection pour les parias et les
“vaincus de naissance”, tel l’auteur d’Oberman, Senancour, timide précurseur de Nietzsche, et Boèce qui composa De la consolation de la philosophie dans son cachot et choisit de mourir
incrédule.
Sentant Montclar prendre du champ, Stauff lui rappelle qu’il est dans l’ordre des choses que le disciple trahisse son maître et que la trahison peut passer pour la forme la plus haute de la
fidélité. À ce dernier “agent secret de la civilisation”, comme lui-même le disait de Mario Praz, son disciple cherche l’occasion d’accorder son apologie du suicide à son ultime voyage.
Croyant le déposséder du « pouvoir inaliénable de cesser d’être », il manigance, à cette fin, la première et dernière sortie en mer de son vieux maître. À son retour sous la voile d’Éros,
il s’apercevra qu’il a été manipulé par Stauff, qui lui a fait accroire qu’Ariane, ressurgie, le trompait et qu’à leur joute spirituelle était liée une joute amoureuse.
Conçu et composé en fin de siècle, bouclé et parachevé au début d’un autre siècle, ce livre si souverainement salvateur ne nous parlerait pas de si haut ni de si près s’il ne s’y mêlait un
ressourcement à une revisitation. Roman d’éducation et conte philosophique si l’on veut, dialogue et journal, apologue et mémorial, c’est en opérant cette fusion des genres que Bruno de
Cessole a réussi son coup de force contre les Trônes et Dominations des lettres contemporaines et une république des Lumières devenus lampions au bal des frimeurs. Si, par son amplitude, ce
livre majeur nous fait machinalement nous référer au Spengler du Déclin de l’Occident et, par sa diction, à Cioran, le suicidaire qui dut se survivre, c’est au Dante du “grand jeu”
incarné par John Le Carré (je pèse ici mes mots) que nous fait penser le jeu mortel de Stauff et de son élève. N’y a-t-il pas eu mort d’un “agent secret de la civilisation” ? Substitution
d’un meurtre rituel à un suicide consenti ? Provocation de Stauff fournissant un mobile passionnel à son exécuteur incertain ? Si son essentielle ambiguïté demeure, c’est à son style que
ce roman doit sa prérogative. Ni coulant ni oral, mais porteur de voix et jouant de leurs différents registres, infirmant en cela l’illustre “agent de la civilisation” que fut André Gide,
regrettant que la langue française soit un piano sans pédalier. « Moi, le sceptique de service d’une civilisation qui agonise, fait dire l’auteur à l’étranger Stauff, l’unique patrie que
je me reconnaisse, c’est la langue que j’ai choisie pour aimer, comprendre, disputer, vivre et puis mourir. »
En patricien du langage, s’il nous a donné l’Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident, Bruno de Cessole nous restitue les clés qui nous permettront, peut-être, d’y revenir pour
aimer, comprendre et puis mourir. Quoi !