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Jeudi 4 septembre 2008 4 04 /09 /2008 18:17
Tribune libre - Article paru
le 15 mars 2005

idéEs

La clairvoyance de Karl Kraus

Histoire des idées. Deux traductions majeures d’oeuvres de l’essayiste autrichien soulignent sa lucidité sur le militarisme, le renoncement intellectuel et la montée du nazisme.

Les Derniers Jours de l’humanité,

de Karl Kraus, version intégrale, traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson et Henri Christophe,

Agone, 2005, 792 pages, 30 euros.

Troisième Nuit de Walpurgis,

de Karl Kraus, traduit

de l’allemand par Pierre Deshusses,

préface de Jacques Bouveresse, Agone, 2005, 562 pages, 28 euros.

Avec sa revue Die Fackel

(le Flambeau), Karl Kraus fut, entre 1899 et 1936, la conscience de la vie intellectuelle viennoise. Souvent invoqué en France comme modèle d’une critique radicale des médias, il y reste pourtant

méconnu, car peu traduit. Les récentes traductions de ses deux grands textes, consacrés respectivement à la Première Guerre mondiale et à l’avènement du nazisme, devraient enfin établir ce penseur, polémiste et satiriste comme l’un des plus grands écrivains de langue allemande.

Après la version scénique, parue en 2000, voici la version intégrale (amputée au passage de l’introduction de Jacques Bouveresse) des Derniers Jours de l’humanité, réquisitoire monumental, pièce apocalyptique, désespérée et tragiquement comique, à la fois revue, collage, satire - et on ne peut qu’admirer la prouesse des traducteurs de cette oeuvre foisonnante. Pour montrer l’humanité se précipitant vers sa propre destruction, Kraus juxtapose des tableaux dont l’ensemble pourrait donner une impression de cacophonie s’il n’était structuré par l’apparition récurrente de certains lieux et personnages, comme dans les débats entre « le râleur » (une incarnation de Kraus) et « l’optimiste ». Rédigée entre 1914 et 1918, cette mise en scène kaléidoscopique de la Première Guerre utilise comme matériau des documents et des citations, des événements et des personnages réels. Parmi ces derniers, les autorités militaires, les profiteurs de guerre, mais aussi et surtout les journalistes et les intellectuels ayant contribué à la propagande de guerre. Les personnages réels que Kraus met en scène et observe à la loupe ont valeur de symboles, de symptômes du déclin de la morale.

Kraus reproduit paroles et discours afin d’en dévoiler l’absurdité et la monstruosité. Citateur de génie, il fait littéralement toucher du doigt l’« opinion publique » de son époque. La juxtaposition et la répétition des slogans tracent l’encéphalogramme d’une société envahie et abrutie par un discours nationaliste et guerrier, à la fois créé et relayé par la « journaille ». Kraus montre que les formules figées et vidées de leur sens qui constituent le discours public masquent la réalité plus qu’elles ne la dévoilent. Pour lui, la presse, colportant et imposant ces formules, empêche toute réflexion autonome, et les personnages qumet en scène ont tout de marionnettes qui ne font que ruminer puis recracher un discours préexistant.

Troisième Nuit de Walpurgis, rédigé en 1933, n’est paru qu’à titre posthume - Kraus est mort en 1936, avant l’Anschluss et avant que le pire soit connu. Dans son introduction, Jacques Bouveresse retrace la genèse de ce texte hors du commun, labyrinthique et truffé d’allusions et de citations. Ce long commentaire, terriblement lucide, des premiers mois du régime nazi est écrit dans une langue que Kraus voulait délibérément difficile, à l’inverse du discours journalistique vite écrit et vite survolé. Le traducteur, aidé de spécialistes, a donc relevé le défi de rendre ce texte compréhensible au lecteur français, dans une édition enrichie d’annexes fort utiles.

« Rien ne me vient à l’esprit au sujet de Hitler », ce constat paradoxal et provocateur ouvre la Troisième Nuit de Walpurgis et façonna l’image, fausse, d’un Kraus muet face au nazisme. Or ce que Kraus veut dire, et qu’il démontre tout au long du texte, c’est que la catastrophe qui s’annonce est de nature si radicalement nouvelle qu’elle ne peut être ni saisie de manière rationnelle ni caricaturée puisqu’elle dépasse tout ce que pourrait imaginer le satiriste ; la seule lutte possible consiste à « tenter d’interpréter le langage de l’espèce aryo-germanique ». Poursuivant sa pratique de la citation, lisant l’époque à travers les représentations, les discours, mais aussi les faits, Kraus décrypte la réalité du IIIe Reich. Pour lui, il est d’emblée évident que la nature même du régime est la destruction et la barbarie. Il montre que les métaphores autour du « sang », constitutives du discours nazi, sont à prendre au pied de la lettre puisqu’elles trahissent une réalité, celle du meurtre à grande échelle - pour le savoir, il suffisait de savoir lire.

Valérie Robert,

germaniste

Par DominiqueGiraudet - Publié dans : penser - Communauté : Les philosophes épars
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