Qui a dit que les rationalistes étaient des gens ternes et ennuyeux ? La psychologue, ex-parapsychologue et conférencière Susan Blackmore, bright et membre du Committee for Skeptical Inquiry, présente l'image d'un athéisme aux joues roses et au sourire généreux. Après avoir abjuré sa foi dans la
parapsychologie, elle s'est découvert une vocation de sceptique professionnelle, multipliant les apparitions télévisées dans des émissions consacrées à ses premières amours. Autrement dit, elle
s'est mise à brûler avec passion ce qu'elle avait adoré, cherchant une « explication rationnelle » (entendez : n'importe quelle explication, pourvu qu'elle soit
matérialiste) à tout phénomène inexpliqué.
Il y a quelques jours, Blackmore est montée au créneau dans The Guardian pour défendre James Watson, le co-découvreur (avec Francis Crick) de la structure en double hélice de l'ADN. Bref rappel des faits : Watson devait présenter en Grande-Bretagne son dernier livre Avoid Boring People : Lessons from a Life in Science. Dans un entretien avec le Sunday Times, il s'est déclaré « foncièrement pessimiste sur l'avenir de l'Afrique ». Il a ajouté : « Notre politique sociale se fonde sur le fait que leur intelligence est la même que la nôtre, alors que toutes les recherches disent que ce n'est pas vraiment le cas ». Enfin, dernière remarque « scientifique » : il aurait souhaité que tous les hommes soient égaux, mais constatait que « les gens qui ont affaire à des employés noirs trouvent que ce n'est pas vrai ». On imagine aisément le tollé suscité par ces stupides déclarations. Viré comme un malpropre en Grande-Bretagne, suspendu de son poste au conseil d'administration d'un laboratoire de recherche aux États-Unis, Watson a été obligé de présenter des excuses publiques. La sanction paraît disproportionnée, mais n'oublions pas que le chercheur n'en était pas à son coup d'essai. Comme le rappelle l'Agence Science Presse,
« Connu pour ne pas tourner sa langue sept fois avant de parler, Watson-le-provocateur a déjà fait les délices de la presse pour avoir déclaré que les Latinos avaient une plus grande libido que les Blancs, a déjà donné du poids à la théorie, depuis longtemps discréditée, d'un gène de l'homosexualité, et même d'un gène de la stupidité. »
Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Bref, il l'avait bien cherché. Ce qui n'a pas empêché certains de crier à la censure et de défendre la liberté de la science face aux hordes obscurantistes. C'est dans ce contexte que s'inscrit la réaction de Blackmore. Je la résume brièvement :
« On a cherché des poux à James Watson sous prétexte qu'il a osé mentionner l'infériorité intellectuelle des Noirs. Bon, on aimerait bien que le monde soit un endroit idéal, on aimerait pouvoir affirmer qu'il n'y a aucune différence entre les races, mais des milliers d'études prouvent le contraire. Que vous le vouliez ou non, Watson ne faisait que vous dire la vérité, en y ajoutant une opinion personnelle un rien contestable. Et puis, voyez le bon côté des choses : dès que l'on sera sûr que certaines races sont inférieures à d'autres, on pourra en tenir compte dans nos systèmes scolaires. Tiens, par exemple, on ne demanderait pas à tout le monde de développer des capacités d'abstraction, que l'on réserverait au « groupe dominant », etc. »
Il n'y a pas de doute : Blackmore pense, elle aussi, que les Noirs n'ont rien dans le citron ! Elle l'exprime avec plus de prudence, avance des arguments pseudo-humanitaires, glisse habilement de la différence à l'infériorité, mais il s'agit bien de la même opinion ! « Ne réduisez pas les scientifiques au silence », réclame-t-elle, mais de quelle liberté d'expression parle-t-elle au juste, sinon de celle d'offrir une caution scientifique à des idées racistes ? Ce que défend Blackmore, c'est le droit des scientifiques à transformer leurs hypothèses en doctrines sociales, en politiques éducatives, en normes morales et en lois. Ce n'est pas de science qu'il s'agit, mais de pouvoir : celui de s'affranchir de la tutelle des institutions sociales et de se substituer à toutes les sources traditionnelles de sens. Une idée sous-tend cette revendication : que la science se confond désormais avec la Vérité, disposant d'une force et d'une légitimité aussi grande que celle de la religion dans une théocratie.
Rappelons-nous les « idées dangereuses » de Steven Pinker : une
liste de provocations, conçue pour éprouver la foi des penseurs matérialistes dans la toute-puissance de la science. Avec Watson et Blackmore, ces idées prennent un nouveau relief ; elles deviennent un programme de dynamitage philosophique et de conquête idéologique, annonçant une vaste braderie des idées communes.
Ne nous y trompons pas : les dérapages idéologiques de ce vieux chercheur ne doivent rien au hasard. Il importait donc d'y réagir avec la plus grande vigueur, et de renvoyer monsieur
Watson à ses éprouvettes. C'est maintenant chose faite.
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