Cet ambitieux n'a pas encore soutenu sa thèse, mais il fait déjà annoncer son enseignement. Et l'annonce n'est pas des plus modestes : "Arthur Schopenhauer exposera toute la philosophie, c'est-à-dire la théorie de l'essence de l'univers et celle de l'esprit humain." Durée prévue : vingt-quatre semestres !
Il est vrai que Schopenhauer voue à Hegel et à son système une haine intense. Alors que toute l'Allemagne célèbre la philosophie de l'histoire de Hegel, sa méthode dialectique, la marche de l'Esprit à travers les époques et les peuples, la réconciliation de la philosophie et de la religion chrétienne, ce jeune effronté ne voit chez ce maître illustre qu'un "charlatan plat, sans esprit, répugnant, ignorant",dont la philosophie est une "colossale mystification". A ses yeux, elle constitue "le verbiage le plus creux (...), le galimatias le plus stupide qui ait jamais été entendu, du moins en dehors de maisons de fous".
Comment ce verbiage pompeux, qui produit "le plus grand encrassement possible des intelligences", a-t-il pu valoir à son auteur tant de notoriété et de pouvoir ? Cette "gloire mensongère, captée, achetée, produit d'un tissu de faussetés", est malgré tout une gloire : les auditeurs se pressent en foule au cours de Hegel. Ils sont environ deux cents, arrivant longtemps à l'avance pour être certains d'avoir une place et de bien entendre, car Hegel ne parle pas très fort et possède surtout un accent souabe à couper au couteau que l'on a du mal, à Berlin, à bien saisir. Il y a là des étudiants et des professeurs, évidemment, mais aussi des médecins, des assureurs, des fonctionnaires, des employés. Par dizaines. Et voilà qu'à la même heure, au cours de Schopenhauer, ils sont cinq.
Schopenhauer croit savoir pourquoi ils sont si nombreux à répéter les mots creux de Hegel. "Le charlatan de la métaphysique"fait l'éloge de l'Etat prussien et le jeu du gouvernement, il a donc aujourd'hui "pour complices intéressés les charlatans de la politique". Tous ces gens aiment se gaver de mots vides, et comme les termes creux ("l'Absolu", "l'Être", "la négation de la négation"...) permettent cette fois de faire carrière, le succès est assuré.
Il l'est même d'autant mieux que cette pensée prétendument nouvelle, en lieu et place de philosophie, reprend tels quels "les grands principes de la religion du pays, que chacun a sucés avec le lait maternel".
Schopenhauer est aux antipodes de tout cela. Allemand de naissance, il est européen de culture et d'esprit. Son père, Floris, grand commerçant de Dresde et de Hambourg, lisait le Times chaque jour, et a envoyé Arthur, à 9 ans, au Havre, pour qu'il apprenne le français chez un confrère et ami. D'ailleurs, s'il a prénommé son fils Arthur, c'est que ce prénom est identique dans la plupart des langues européennes. Schopenhauer ne s'est jamais coulé dans le moule universitaire. Il n'est pas du sérail. Sa détestation envers Hegel s'étend aux professeurs de philosophie et demeure vivace toute sa vie. Vers la fin, il eut cette formule : "Que bientôt les vers doivent ronger mon corps, c'est une pensée que je puis supporter ; mais que les professeurs rongent ma philosophie, cela me donne le frisson !" En outre, cet amoureux du mot juste s'exprime toujours clairement, en styliste qui sait argumenter et convaincre. Enfin, peut-être surtout, ce fils des Lumières est athée, totalement et résolument. Il tient les religions pour des illusions, les prêtres pour ennemis.
Cela ne l'empêche pas de s'intéresser à la mystique, aux saints, aux ascètes et aux renonçants, de se passionner précocement pour les doctrines de l'Inde, de s'enflammer pour le bouddhisme quand les savants vont commencer à le faire connaître. Il est le premier philosophe à mettre les Veda et les Upanishad sur le même plan que Platon et que Kant. Mais, plus que tout, Schopenhauer a le culte de la vérité. Il croit profondément, presque religieusement, en la philosophie. Il est convaincu qu'elle doit parvenir à comprendre l'existence et peut remédier, au moins pour certains, au désordre qui y règne. "La vie est chose malaisée, j'ai pris la résolution de consacrer la mienne à y réfléchir", a-t-il écrit à 23 ans. En un sens, il a tenu parole. Après la mort de son père, pouvant vivre de ses rentes, il a repris des études, a laissé mûrir en lui sa propre philosophie, a passé près de cinq ans à rédiger son œuvre fondamentale, sa pensée unique, et l'a publiée.
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