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Ecosia : Le Moteur De Recherch

11 décembre 2007 2 11 /12 /décembre /2007 17:58
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Numéro spécial

Juillet-août 2001

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Clément Rosset,
le fou pensant

C'est un philosophe-écrivain, insolite et insolent. Clément Rosset se moque bien du pessimisme intellectuel bon chic bon genre. "Riez !", dit-il, car la vérité est trop triste...

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En novembre 1999, dans Le Monde de l'éducation n° 275, Clément Rosset nous accordait l'entretien suivant :

 

Etre heureux,
c’est toujours être heureux malgré tout

 

 

 

Le Monde de l’éducation : Votre dernier livre de philosophie, Loin de moi, traite de la question de l’identité. Pouvez-vous décliner la vôtre ?

Clément Rosset : Mon identité n’est niçoise que par hasard. Lorsqu’en 1967 j’ai posé ma candidature à des postes d’assistant, j’ai été refusé partout, sauf à l’université de Nice. J’y suis donc resté jusqu’en 1998, date à laquelle j’ai pris une retraite anticipée. Ce hasard m’a rendu doublement méditerranéen puisque mes parents avaient passé, juste avant ma naissance, quinze années à Bilbao et à Madrid où mon père était ingénieur. Je me souviens d’ailleurs que, lors de la deuxième guerre mondiale, ils avaient ramené beaucoup de matériel espagnol – des disques, comme ceux de Manuel de Falla, de la vaisselle et des livres, comme ceux de Federico Garcia Lorca. Cette atmosphère espagnole m’a beaucoup influencé. J’ai appris à aimer le jambon de Séville, la musique de Manuel de Falla ou de Granados. De plus, mon père avait acheté une petite maison dans les montagnes de Majorque qu’il m’a léguée par la suite. De sorte que je n’ai quitté Nice que pour aller dans mes terres majorquines. Je suis donc devenu un Méditerranéen de fait alors que mon père était d’origine dauphinoise et parisienne, et que ma mère était une pure Cotentinoise. Mais il m’est souvent arrivé de regretter, au cours des trente et une années passées dans cette faculté agréable, la pluie, les tempêtes, le varech…

Pourquoi le choix de la philosophie ?

A priori je me destinais davantage à une carrière musicale. J’étais plutôt bon pianiste, mais mauvais lecteur de musique. Cependant mon attachement pour Montaigne, Pascal, Nietzsche, dont la lecture m’a profondément marqué, l’a emporté. Et puis à dix-neuf ans, j’ai été saisi par une idée, celle du tragique, que j’ai formulée dans un livre, La Philosophie tragique, en 1960. Je suis donc devenu très tôt écrivain et philosophe, un peu malgré moi, tout simplement parce que je me suis retrouvé en possession d’une thématique que je n’avais pas envie de laisser tomber. Au fond, je n’ai eu que deux idées dans ma vie, celle du tragique et celle du double, vers 1975. Ce sont d’ailleurs ces deux idées que je n’ai cessé de répéter dans tous mes livres, à l’exception de Route de nuit, le seul livre qui ne soit pas philosophique.

Comment est venue l’idée du tragique ?

Bien avant dix-neuf ans, même si c’est à cet âge que j’ai réussi à la formuler. Il faut remonter beaucoup plus loin et faire intervenir la personnalité de Maurice Ravel, qui a toujours joué un rôle essentiel pour moi, même si je lui préfère l’unique Mozart.
Etant enfant, infans, c’est-à-dire ne parlant pas, j’étais tellement épris de musique que lorsque je revenais de vacances, ma joie était de pouvoir écouter les disques sur le gramophone. Bien que je fusse incapable d’atteindre la hauteur de la table de la salle à manger, je parvenais, en mettant des bottins et des annuaires par terre, à monter sur la table et à remonter sa manivelle afin de me passer les quatre faces Polydor de l’enregistrement du Boléro de Ravel dirigé par le compositeur lui-même.
Alors que j’étais incapable de savoir à quoi ressemblait la vie ou la mort, j’ai eu le sentiment que le secret de toute chose m’était révélé. Je possédais un savoir universel grâce à cette musique. Des années plus tard – j’avais dix-neuf ans –, en écoutant à nouveau le Boléro, cette fois à Carteret, dans mon village natal, cette musique m’a incité à penser que la tragédie pure et la joie pure, loin d’être antithétiques, étaient identiques. Et comme j’étais sérieusement monté contre la morale à cet âge-là, j’ai compris que c’était précisément ce que la morale voulait ignorer. Bien sûr, je reprenais l’inspiration de Nietzsche dans L’Origine de la tragédie, tout en l’infléchissant quelque peu : j’affirmais la similitude entre la jubilation et la connaissance du caractère tragique de la vie.

Pourquoi le Boléro de Ravel vous donnait-il l’impression d’être, au fond, le résumé ou la quintessence de la vie ?

A l’époque, j’étais, bien entendu, incapable de l’expliquer. Aujourd’hui, je pense que cela a un rapport avec ce que Schopenhauer a admirablement décrit dans les deux chapitres consacrés à la musique dans Le Monde comme volonté et représentation, à savoir le sentiment de l’éternelle répétition de la même histoire. En même temps, il s’agissait de la répétition d’un thème d’une richesse très grande. Ravel di-sait d’ailleurs de son thème : "Je sais bien que c’est nul, mais il fallait le trouver quand même." Répéter n’est pas tout, il faut tout de même répéter quelque chose. "Ne trouvez-vous pas que ce thème a de l’instance ?", disait Ravel. Il a toujours de l’instance et de l’insistance, et il nous raconte, pour reprendre cette fois un mot de Debussy à propos du vent, "l’histoire du monde".
Cela dit, j’éprouve le même sentiment à propos de toute musique, le sentiment d’un savoir suffisant qui vous est donné sur la fin, l’origine, la raison d’être de toute chose. C’est mon principe métaphysique, ontologique, matérialiste. La musique n’est pas une métaphore de la vie, mais la forme épurée, la quintessence de la vie.

Pour vous, le réel est sans double, sans autre monde, moral ou religieux, alors que les hommes ne cessent de mettre à l’écart la réalité par le truchement de l’illusion en cherchant à refuser ce que vous appelez la "cruauté" du réel. Comment cette idée vous est-elle venue ?

L’origine en est encore plus anecdotique et encore plus difficile à développer que pour la première, mais une nouvelle fois liée à la musique. C’était dans les années 1974-1975. J’écoutais à la radio la représentation de l’opéra de George Enesco qui s’intitule Œdipe. Apprenant qu’un oracle l’a condamné à tuer son père et à épouser sa mère, Œdipe fuit pour éviter le drame. J’avais, bien sûr, à l’esprit les interprétations qui rapprochent la tragédie de l’énigme policière (on cherche quelque chose, mais, au fond, c’est toujours soi que l’on cherche). Je songeais également aux analyses de Freud (tout mâle veut épouser sa mère et tuer son père, etc.). Or je compris que l’essentiel de l’intrigue d’Œdipe-Roi n’était pas là mais dans la façon dont on réalise un oracle en voulant l’éviter. Dans la même illumination, j’ai su qu’Œdipe réalisait son destin par la voie la plus directe, la plus attendue. Cela m’a amené à une méditation générale sur le réel et sur la manière dont on lui substitue perpétuellement des doubles, pour en prévenir la vision intuitive, directe, ce qui me rapproche de l’intuition de Plotin et de Bergson, qui voient le réel comme simple, inanalysable.
Le double comme la morale sont deux façons de nier la réalité ou de nier le tragique. Ce sont deux aspects d’un même problème. Le double, c’est l’illusion. A chaque fois que la réalité est indésirable, l’homme a une imagination extraordinairement fertile qui lui fait créer un double qui est comme un rideau qui masque ce que le réel a d’intolérable, d’indigeste, de cru. La morale a toujours été une manière de dire ce qui doit être et ce qui ne doit pas être, et de se moquer de ce qui est.

Avez-vous déjà ressenti la protestation à l’égard du réel et de l’existence, cet "inconvénient d’être né" dont parle Cioran et que vous avez appelé, dans La Force majeure, son "mécontement" ?

Je ne les ai pas ressentis comme Cioran qui, d’ailleurs, était un modèle d’urbanité et de gentillesse, dont j’étais très proche et avec qui j’ai passé de nombreuses soirées hilarantes et mémorables. Mais je ne réprouvais pas le réel comme lui parce que l’épreuve du réel me semble être le ressort fondamental de la joie de vivre. Je pense en effet qu’il y a une alliance possible entre la lucidité – la vie est absurde, ridicule – et la joie. Car être heureux, c’est toujours être heureux malgré tout.

Quels souvenirs gardez-vous de vos professeurs ? Et quel rôle ont-ils joué dans l’élaboration de votre philosophie ?

En terminale, les propos de mes professeurs m’ennuyaient le plus souvent, ce qui fait que j’ai écrit une bonne partie de La Philosophie tragique en cours de philosophie. Mon professeur à Lyon, Jean Lacroix, s’était pris d’une telle amitié pour moi que je l’écoutais davantage. Mais, à l’époque, j’étais véritablement absorbé par Joseph Hours, mon professeur d’histoire, un matérialiste cynique qui, je le raconte dans En ce temps-là, était une machine à recracher toutes les illusions qui peuvent venir troubler les hommes.
L’Ecole normale supérieure était dirigée par Jean Hyppolite, grand hégélien devant l’éternel, premier traducteur de la Phénoménologie de l’esprit, qui était un homme d’un libéralisme total. A tel point que Mme Dury, qui dirigeait à l’époque et dans un tout autre esprit l’école des jeunes filles de Sèvres, a échangé quelques propos inoubliables avec lui un peu avant le bouillonnement de Mai 68. La légende raconte que, lasse des escapades nocturnes de ses pensionnaires, elle aurait été trouver Jean Hyppolite et lui aurait fait un discours se terminant par ces mots : "Il est temps que cesse ce bordel dirigé par un moine." Ce à quoi Jean Hyppolite, avec humour et sens de la repartie, aurait répondu : "Ça vaut peut-être mieux qu’un couvent dirigé par une putain." Et il est désormais avéré que l’interdiction qu’elle faisait à ses ouailles de rencontrer les garçons en général, et les normaliens en particulier, fut une des origines de Mai 68.
Comme premier maître d’études – on appelait cela des "caïmans" – , j’ai eu Louis Althusser. Mes rapports avec lui se sont limités à trois dissertations, une mauvaise, une assez bonne, et une très bonne grâce à laquelle il a jugé que j’étais prêt pour l’agrégation. Il ne m’a pas converti au marxisme-léninisme ni au Parti communiste mais m’a laissé la plus belle définition du matérialisme, qui consistait pour lui avant tout à "ne plus se raconter d’histoires". Par la suite est venu Jacques Derrida, que j’ai tout d’abord pris pour un "sioux", c’était ainsi que l’on nommait les gens qui sont balayeurs ou femmes de ménage à l’Ecole normale supérieure. Je ne me suis jamais bien entendu avec lui, encore moins avec ce qu’il écrivait. Par contre, j’étais très ami avec Vladimir Jankélévitch. Nous étions notamment très liés par un goût commun pour la musique et pour Ravel, sur lequel il a écrit un livre admirable.

Vous avez enseigné pendant trente et un ans à l’université de Nice-Sophia- Antipolis, de 1967 à 1998. Quelle idée de l’enseignement avez-vous véhiculée à travers vos cours ?

J’ai eu tout d’abord beaucoup de difficultés à obtenir un poste. Je ne m’en étonne pas d’ailleurs, car ce que je publiais n’était pas considéré comme "universitaire". Il faut dire que ma thèse d’Etat, reconnue et publiée dans une collection de prestige, "Quadrige", aux Presses universitaires de France, m’a valu bien des ennuis.
En ce qui concerne le contenu des cours, j’ai toujours tenu a ce qu’il fût varié. J’ai beaucoup changé d’auteurs jusqu’à balayer tout le spectre de l’histoire de la philosophie et toutes ses thématiques, ce qui fait que j’ai pu terminer ma carrière en étant assez calé, alors que je ne l’étais pas auparavant. Ce qui me permet de rendre justice à un mot d’Althusser selon lequel "il faut passer l’agrégation pour lire de la philosophie". Ce à quoi il faut ajouter qu’il ne s’est pas appliqué à lui-même ce principe puisqu’il a reconnu, dans ses livres tardifs et posthumes, qu’il n’avait jamais lu que deux auteurs qui ne sont pas Freud et Marx, dont il faisait pourtant grand cas, mais Malebranche et Descartes.

Vous semblez peu réceptif aux discours ministériels ou intellectuels axés sur la pédagogie. Vous parlez même d’une dérive pédagogiste. Pour quelles raisons ?

J’ai toujours tâché d’éveiller la curiosité et l’esprit critique de mes étudiants, et en cela j’ai toujours été violemment opposé à cette marotte d’après-guerre qui consiste à accorder la priorité absolue à l’enseignement de la communication, de la psychologie ou de la pédagogie, qui, d’une part n’apprennent rien puisqu’il est question "d’apprendre à apprendre" et qui, d’autre part, entretiennent un esprit moutonnier et médiocre. Le pédagogisme a commencé à être très envahissant sous l’influence d’un certain syndicat, le SGEN, et sous l’influence des gouvernements socialistes. Le premier émule inconditionnel de la faculté comme lieu de rencontres, de compréhension, de communication, de formation à la citoyenneté et autres billevesées de ce genre a été Alain Savary. Oui, le pédagogisme s’est mis en place à partir de 1981 et, en un certain sens, on peut dire que Claude Allègre est ministre depuis près de vingt ans !
L’université, comme le lycée d’ailleurs, est devenue à la fois une machine qui pèse de plus en plus lourd sur les épaules des enseignants, pour, au bout du compte, obtenir de moins en moins de résultats. La baisse du niveau est vertigineuse, et l’on demande d’enseigner l’ignorance et même une forme de bêtise. Or le résultat doit être l’apprentissage d’une culture et, dans le cas de la philosophie, l’entretien de l’esprit critique. La tâche se poursuit, certes. Mais l’afflux d’étudiants venus de bachots douteux, parce qu’il est convenu, selon la pensée pseudo-démocratique ambiante, de le donner presque à tous, a changé les choses. La réalité, c’est qu’on abuse ces élèves et ces étudiants qui sont payés en monnaie de singe. Mais il faut nuancer : le nombre d’étudiants bons ou excellents ne diminue pas, ceux-ci sont simplement davantage perdus dans la masse, dans la massification qui ne saurait être synonyme de démocratisation.

En 1976, vous publiez sous un pseudonyme une pièce de théâtre, Les Matinées structuralistes et un Précis de philosophie moderne dans lesquels vous vous moquez des modes intellectuelles et des gloires philosophiques de l’époque, Foucault, Deleuze, Lacan, Derrida… Est-ce par goût de la polémique ou bien à cause de votre indéfectible attachement à une philosophie qui s’exprime dans une langue claire et accessible ?

Les Matinées structuralistes, c’était une commande de Jean-François Revel. Je souhaitais faire un récit de ces années de l’Ecole normale où nous étions pris entre le PC, Althusser, Lacan et la gloire neuve de Derrida que j’ai pastiché dans un discours sur l’écriture – l’écrithure, avec un "h" entre le "t" et le "u" –, et où je distingue le concept d’écriture sans "h" et le concept d’écriture avec "h" dans les termes exacts que Derrida utilise dans son fameux article sur la différence avec un "e" et la différance avec un "a". D’où l’extrême colère du maître !
Ce que je refusais en effet, c’était cette manière si caractérisque d’être illisible et ennuyeux. Or, comme je le dis dans Le Choix des mots, je persiste à croire que l’écriture n’est pas un "dangereux supplément", comme le disait Derrida après Rousseau, mais la pensée elle-même. Et que donc ce qui fait la force d’une philosophie, c’est sa clarté, sa langue.
Il faut également ajouter que j’ai également une tendance un peu voltairienne à ne pas résister à lâcher une loufoquerie un peu blessante à chaque fois que l’occasion se présente. En ce sens, je ne tiens pas compte de la recommandation de La Bruyère qui dit dans un passage des Caractères qu’un homme qui ne résiste pas au plaisir de faire rire aux dépens d’autrui n’est pas un honnête homme. Chez moi, le rire prime tout. Si c’est drôle, je ne peux pas me retenir. Ce n’est pas par méchanceté mais je ne peux pas résister à mettre en évidence ce qui peut avoir une vertu comique. Il faut noter d’ailleurs que je m’applique à moi-même ce principe puisque, dans Les Matinées structuralistes, je figure également comme un personnage grotesque. Et, de surcroît, je n’aurais sûrement pas publié tout récemment Route de nuit, un livre personnel et inhabituel dans lequel je décris certaines sautes d’humeur qui sont dramatiques, si je ne les avais pas trouvées très drôles.

Votre œuvre ne cesse de se référer, de manière assez égale d’ailleurs, aux philosophes, mais aussi à Tintin, Tati ou Marivaux. Outre la jubilation que vous procurent ces rapprochements en apparence incongrus, quelle est la raison et la fonction de ces illustrations tout terrain ?

Ce système omni-référentiel, qui met sur le même plan le cinéma, la littérature ou la bande dessinée, obéit chez moi d’abord à un instinct d’écrivain. Je suis enchanté de trouver des parallélismes dans des domaines qui me paraissent les plus étrangers, les plus éloignés les uns des autres. Il y a une circulation culturelle qui se manifeste dans tous les domaines, du moment que les œuvres sont de premier ordre. Il y a une autre raison à cela, c’est que ma formation est davantage littéraire que philosophique. Au fond, j’ai plus lu Shakespeare, Balzac ou Dostoïesvki que les philosophes, que j’ai lus surtout pour des raisons professionnelles. Il y a donc un plaisir d’écrivain à sortir des sentiers battus en faisant circuler une courbe à travers des points de repère complètement hétérogènes et dont je m’attache à montrer la grande homogénéité, un peu comme la courbe de Leibniz dont il dit que seul Dieu sait quelle est la fonction qui expliquerait son tracé bizarre.

La littérature est-elle une simple matière à illustrer vos propos philosophiques ou véhicule-t-elle une manière singulière de penser le monde ?

Je suis très mal à l’aise lorsque je lis des livres où les références ne sont prises que dans des ouvrages philosophiques. J’ai l’impression d’étouffer un peu, j’ai l’impression que la vie ne pénètre pas ces espaces abstraits, alors que l’on donne tant de force et de vie à des vérités hégéliennes ou nietzschéennes en montrant que cela a un rapport avec ce que dit le marchand de poisson, ou avec la manière de faire la bouillabaisse. Le propos philosophique s’anémie à se replier sur lui-même. Dans Soi-même comme un autre, Paul Ricœur, que je respecte beaucoup d’ailleurs, réussit le prodige de ne se référer, pendant trois cents ou quatre cents pages, qu’à des articles ou des textes philosophiques, ce qui rend son ouvrage rébarbatif. Si je me réfère tant à Saint-Simon, Dostoïevski, Balzac, Gogol, Aristophane, Sophocle ou Joseph Conrad, c’est en partie à cause de ma formation initiale et surtout parce qu’il s’agit là de très grands, d’immenses connaisseurs de la nature humaine.

Le Démon de la tautologie, ouvrage dans lequel vous répondiez notamment à ceux qui vous reprochaient de tenir toujours le même discours, était également une réflexion sur l’identité. Pourquoi alors revenir à présent, dans Loin de moi, sur le sentiment d’identité ?

Au cours d’une série de cauchemars que j’ai eus de manière chronique pendant plusieurs années, j’ai pu éprouver un sentiment de perte d’identité. Lors de ces cauchemars, j’avais le sentiment que celui qui avait rêvé ce que je venais de rêver n’était pas moi, que le facteur des songes s’était trompé d’adresse et m’avait fait rêver les rêves d’un autre. Je me trouvais en face d’un signifiant qui était insignifiant pour moi, ce qui est une expérience extrêmement angoissante que je raconte, selon ma méthode habituelle, en l’illustrant par une histoire tirée de Bécassine. C’est celle d’un homme du monde des années 10-20 dont le concierge a claqué la porte de l’immeuble sans jamais revenir. Tous les locataires inquiets pour la bonne réception de leur courrier demandent alors à cet homme de leur rendre service. Le lendemain, l’homme s’installe dans la loge et reçoit une telle masse de courrier qu’il demande à Bécassine de venir l’aider à le décacheter. Rivé à l’ouverture de cette abondante correspondance, il ne comprend strictement rien aux propos de ces lettres, s’arrache les cheveux à essayer de comprendre de quoi il s’agit et soudain s’aperçoit ou réalise qu’il est devenu le concierge provisoire de l’immeuble. Eh bien ! c’est un peu ce qui se passait dans ces cauchemars.
A partir de cela, j’ai eu envie d’écrire un livre sur le sentiment d’identité – thème déjà magistralement traité par David Hume – où j’ai voulu dire que le sentiment d’identité personnelle est un pur fantasme et que ce que l’on perd, lorsque l’on dit que l’on perd son identité, c’est l’identité sociale, mais pas une identité intime. Loin de moi, le titre de l’ouvrage, est aussi une mise à distance : le moi, je le mets loin de moi.

Publié en même temps que Loin de moi, Route de nuit est un ouvrage étonnant et qui aurait d’ailleurs pu s’intituler Hors de moi, puisque vous faites le récit d’une étrange et douloureuse maladie qui vous atteint depuis dix ans et qui vous fait, en quelque sorte, exister à côté de vous-même. Pourquoi ce livre ?

Route de nuit est un ouvrage qui tranche avec tous ceux que j’ai faits depuis le début, même les plus singuliers, comme Le Choix des mots, dans la mesure où ce livre est purement descriptif, expérimental et relève davantage du récit fantastique que de la dissertation philosophique. Il s’agit du récit de ces expériences traumatisantes qui ont jeté une ombre très fâcheuse sur ma vie quotidienne depuis une dizaine d’années. Ce sont des notes, des repères pour observer ma maladie. Au bout de dix ans, je suis allé montrer ces notes à un psychiatre qui m’a conseillé de publier ce document car il s’agit pour lui d’un symptôme nouveau que j’appelle l’"hasofin", et qui rappelle un peu le "Horla" de Maupassant. L’hasofin est l’abréviation du symptôme majeur des troubles que j’ai subis et que je subis encore : hyper-activisme semi-onirique de fin de nuit. J’ai alors repris mes notes, j’y ai ajouté des analyses et des illustrations venant de la littérature. Ça a été un travail d’écriture nouveau pour moi et que je me suis décidé à signer en raison de son caractère fantastique et cocasse.

Cela vous a-t-il aidé à comprendre les raisons de votre maladie ?

Pas du tout, car tout le livre me confirme dans le fait qu’il n’y a rien à comprendre. Les maladies sans causes sont en même temps des maladies sans remèdes. Il y a, bien entendu, des causes qu’Aristote dirait efficientes, c’est-à-dire, dans ce cas précis, qui ont déterminé une modification de mon psychisme. Mais la maladie vit maintenant de manière totalement autonome.

Ne peut-on pas dire qu’il s’agit d’une maladie métaphysique, et que ce double dont vous n’avez pas cessé de chasser les manifestations se rappelle à vous ?

J’ai bien sûr pensé que j’étais puni pour ma philosophie et que les dieux, irrités par mon inébranlable philosophie, m’avaient bâtonné. Philippe Sollers, qui édite le livre chez Gallimard, m’a d’ailleurs dit qu’il s’agissait d’une "petite crise métaphysique" !

 

Sélection bibliographique

Aux Editions de Minuit :
Le Réel, traité de l’idiotie (1977)
La Force majeure (1983)
Le Principe de cruauté (1988)
Principes de sagesse et de folie (1991)
En ce temps-là. Notes sur Louis Althusser (1992)
Le Choix des mots (1995)
Loin de moi (1999)

Aux PUF :
La Philosophie tragique (1960)
L’Anti-nature (1973)

Aux éditions Gallimard :
Le Réel et son double (1976)
Route de nuit (1999)

 

 

A mourir de rire

Par Michel Polac

- Extraits -

Michel Polac* est écrivain-journaliste. Si, dans ce monde cauchemardesque, il garde espoir, c'est à Clément Rosset qu'il le doit. Pourquoi ? Parce qu'"un bon jour", il a lu une de ses "bonnes phrases".

... C'est dans La Logique du pire de Rosset que je trouvai la phrase qui fit "tilt" en moi : "Il n'y a pas de délire d'interprétation, puisque toute interprétation est un délire." Je pris conscience de ma paranoïa dans un éclat de rire...

... Quant à moi, je tente de vivre à la fois le "oui" serein à la vie et le "non" révolté devant le droit du plus fort. Ce qui ne fait pas de moi un disciple de Rosset, mais un complice dans sa défense du "principe d'incertitude"...

 

* Michel Polac a notamment publié Hors de soi (2001 - PUF), La Luxure : fragment d'un autoportrait en luxurieux (2000 - Textuel, Journal, PUF)

 

 

 

 

Copyright © 2001 Le Monde de l'éducation
Tous droits réservés.

Propos recueillis par Nicolas Truong

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DominiqueGiraudet - dans penser
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commentaires

Tietie007 22/08/2016 11:02

Ah ok, c'est pour ça qu'il était aussi à fond sur le fantastique.

Tietie007 16/11/2008 22:28

Je me rappelle que mon prof de philo de Terminale, à Aix en Provence, en 1985, Alain Chareyre-Méjean, aimait beaucoup Clément Rosset !

Tietie007 16/11/2008 22:28

Je me rappelle que mon prof de philo de Terminale, à Aix en Provence, en 1985, Alain Chareyre-Méjean, aimait beaucoup Clément Rosset !

Orion 22/08/2016 10:43

A l'époque il entamait une thèse dirigé par Clément Rosset sur le fantastique.