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Ecosia : Le Moteur De Recherch

6 décembre 2007 4 06 /12 /décembre /2007 09:57

La mort du philosophe

Séminaire d’élèves à l’E.N.S.

2002-2003

 Vermeer-music-lesson.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Séance du 6 février 2003

 

Montaigne :

la pensée comme exercice du mourir

et résistance à la mort

 

Par Bernard Sève

 

(Professeur de philosophie au lycée Louis-le-Grand)

 

 

 

 

Plan

 

Introduction  2

1) Qu’est-ce que mourir en 1580 ?  3

2) l’écriture comme projet : première réponse  4

3) les deux méthodes (préparation et diversion) : deuxième réponse  4

4) exercitation : troisième réponse  5

5) l’écriture comme geste : quatrième réponse  6

Conclusion : la mort et la place de la pensée  7

 

 

 

*********************

 

 

Remarque : toutes les références aux textes de Montaigne, ainsi qu’aux deux témoignages liminaires de Pierre de Brach et Etienne Pasquier, renvoient à l’édition classique dite Villey-Saulnier des Essais de Montaigne (grande édition en 2 volumes ou reprise en Quadrige en 3 volumes - pagination identique) : j’indique le livre des Essais, puis le numéro du chapitre, puis la page. J’ai modernisé l’orthographe.

Le lecteur pardonnera le style télégraphique utilisé dans le texte qui suit.

 

 

*********************

Introduction

 

 

Partons des deux témoignages contrastés suivants sur la mort de Montaigne :

- Pierre de Brach, p. 1203 ; texte de 1593

- Etienne Pasquier, p. 1209 ; texte de 1619

 

- Deux textes très différents et qui relèvent pourtant d’un genre commun : la « lettre sur la mort de » ; cf. Montaigne sur la mort de La Boétie, ou Pascal sur la mort de son père. Sans être de M., et pour cause, ces témoignages sont comme  un prolongement textuel du texte de M. « consubstantiel à son auteur ».  Textes à la fois codés et pourtant sincères.  Aucun des deux témoins n’a assisté en personne à la mort de M.  Aucun témoignage direct.  Nul témoignage de Marie de Gournay, la fille d’alliance de M.

è de Brach nous présente une mort toute philosophique ; la vie de M. se prolonge dans son livre

è Pasquier nous présente une mort chrétienne ; le livre de M. se prolonge dans sa mort

Au total on ne sait pas comment est mort le philosophe qui y avait tant pensé ; mais apparemment sa mort n’a pas démenti sa vie.  « Toute mort doit être de même sa vie [conforme à la vie].  Nous ne devenons pas autres pour mourir.  J’interprète toujours la mort par la vie » (II .11.425)

 

Ces contradictions des témoignages disent quelque chose, dans leur statut semi-hagiographique, semi-légendaire, de la pensée de M.  Son rapport à la mort est disons (en un premier temps) contradictoire ; ce qui pourrait consoner avec son scepticisme supposé.  Nous verrons qu’on peut envisager les choses autrement.  La pensée sur la mort ne peut pas être une pensée unifiée : d’emblée la pensée de M. est divergente, plutôt que contradictoire, polyphonique ou hétérophonique.  Cette divergence n’est pas accidentelle, un trait de l’homme Montaigne, une marque de scepticisme ; elle est quelque chose d’essentiel dans toute pensée de la mort.

è Y a-t-il une pensée de la mort, au sens où la mort serait un objet de pensée ? Y a-t-il un enracinement de la pensée dans la conscience de sa mortalité ? Ou n’y aurait-il pas au contraire nécessité, pour penser vraiment, d’écarter cet obstacle qu’est la mort, la peur de la mort, et donc aussi la préparation à la mort ?

 

Je voudrais évoquer deux pensées, pour encadrer notre réflexion, pour inscrire Montaigne dans un cadre philosophique large.

 

- Jankélévitch : la mort ne donne rien à penser : « En vérité, c’est la pensée même de la mort qui est une pensée crépusculaire, et plus souvent encore une pseudo-pensée […]. La pseudo-pensée de la mort n’est qu’une variété de somnolence » (La Mort, p. 39) ; « La méditation de la mort, si elle ne veut pas tourner en méditation sur la vie, semble n’avoir le choix qu’entre la sieste et l’angoisse » (p. 40) ; « la méditation de la mort, si elle existe, ne peut être que cela : une réflexion dispersée » (p. 53)

 

- Hans Jonas : « Le fardeau et la grâce d’être mortel ».  Les deux à la fois, pas l’un sans l’autre (in Aux fondements d’une éthique contemporaine, Vrin, 1993) : le fardeau c’est de pouvoir mourir à tout instant, la grâce c’est de devoir mourir.  Texte à bien des égards proche de Montaigne.

 

Je voudrais résumer d’emblée la « leçon » que M. nous donne : la pensée de la mort est construite dans l’impossibilité d’un point d’équilibre ou d’une conclusion.  La pensée ne peut donc se conquérir qu’en écartant la mort comme « objet de pensée » ; non en la refoulant, non en l’intégrant dans un système de pensée, dans les deux cas ce serait lui faire trop bonne place ; mais en lui refusant une dignité à laquelle elle ne saurait accéder.  La mort n’est qu’un objet partiel et latéral, la pensée se conquiert dans un rapport latéral avec la mort et un rapport frontal avec la vie.  La pensée ne peut ni ne doit éviter la mort, mais elle doit refuser de se laisser fasciner ou envoûter par elle.  Le mode de pensée de la mort ne peut-être qu’un mode indirect et oblique, et le contenu de cette pensée est la résistance à la mort.  Non le refus de mourir, qui n’est pas sagesse, mais le refus de laisser la mort habiter la pensée.  Notre expérience de la mort ne saurait être que partielle et latérale ; notre pensée n’a pas à mimer ou suppléer une expérience pleine, par principe impossible.

Nous verrons d’abord ce que pouvait signifier concrètement « mourir » en 1580 ; puis nous examinerons successivement les quatre réponses que M. apporte à cette question de la mort.

 

1) Qu’est-ce que mourir en 1580 ?

 

Le concept de la mort n’est clair à aucune époque ; en outre il est social-historique, et non biologique.  Cf. Friedrich « C’est un signe de barbarie (de cette barbarie de l’âme qui se trouve à la fin et non pas au commencement des civilisations) que de réduire platement la mort à une cessation purement biologique » (Montaigne, p. 273).  Or M. fut tout sauf un barbare.

Mourir en 1580.  On vit beaucoup moins bien dans la France du 16ème siècle que dans la France du 21ème siècle, et on y meurt beaucoup moins bien aussi.  M. ne vit pas dans le « beau 16ème siècle » de François 1°, mais dans la méchante partie de ce siècle, celle des guerres de religion.  Horreurs en tous genres, supplices, tortures, épouvantes. [cf. les études de G. Nakam].  M. évoque en III.9 l’époque où il se couchait tous les soirs en pensant être assassiné, cf. aussi III.12.  Et imprévisibilité accrue : progrès des armes de guerre, canons et armes à feu privent le soldat d’une bonne part de ses vertus traditionnelles [cf. l’article de U. Langer, in Montaigne et l’action, BSAM, 2000].

Identifier ce qu’est alors la mort n’est pas si facile.  Cinq repères dans M. :

 

1) le moment de mourir : deux mesures de la vieillesse, et donc du moment normal de mourir : celle qui vient de la nature, celle qui vient des faits et, si on ose dire, de l’usage (I,57, « De l’âge ») : on meurt avant terme.  A 47 ans, M. se juge vieux, à 56 ans c’est un vieillard.  [cf. aussi III.13.1102]

 

2) anthropologie des causes de mort : mort de vieillesse, les plus rares ; mort par suicide, avec subdivision en suicide des simples gens et suicides des sages stoïciens ou romains ; mort par exécution judiciaire ; tortures, supplices ; mort au combat ; mort par maladie et épidémie ; mort par le fait de la médecine (II.37.774 : « ils me tuèrent un ami, qui valait mieux que tout »)

 

3) double évaluation de la mort par M. :

           - métaphysiquement, la mort est le plus grand mal, elle est suppression du moi

           - anthropologiquement, la mort n’est pas le plus grand mal, la torture est pire.  « Tout ce qui est au-delà de la mort simple me semble pure cruauté » : cette phrase est triplement remarquable :

           - a) par son contenu et sa frappe ; M. la confirme en II.11.430 : « Les sauvages ne m’offensent pas tant de rôtir et manger les corps des trépassés que ceux qui les tourmentent et persécutent vivants ».  Plutôt le cannibalisme que la torture.  Contre la torture : II.5, « De la conscience » ; II.11, « De la cruauté » ; p. 684 contre la vivisection des condamnés à mort.

           - b) par le fait que M. la répète à l’identique : II.11.431 et II.37.700, une telle répétition littérale est exceptionnelle dans les Essais.

           - c) par ce qu’elle fut condamnée par le Saint-Office ; M. refusera de changer quoi que ce soit.

           è on remarquera la sobriété de M. quand il parle de tortures (II.32 p. ex.) contrairement à tant de témoins du 16ème s. : manière de ne pas se laisser fasciner et envoûter, manière de résister.  Le texte se fait rare et dense, la parole se fait incisive, la condamnation tient en une phrase.

 

4) on meurt non d’un coup mais par morceaux quand on vieillit : la vieillesse nous fait partir « peu à peu » (III.13.1095).  Une des thèses les plus fortes et les plus originales de M. :

           - « Qui y tomberait tout à un coup, je ne crois pas que nous fussions capables de porte un tel changement.  Mais, conduits par sa main, d’une douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce misérable état, et nous y apprivoise ; si que nous ne sentons aucune secousse, quand la jeunesse meurt en nous, qui  est en essence et en vérité une mort plus dure que n’est la mort entière d’une vie languissante, et que n’est la mort de la vieillesse.  D’autant que le saut n’est pas si lourd du mal être au non être, comme il est d’un être doux et fleurissant à un être pénible et douloureux » (I.20.91)

           -  « La dernière mort […] ne tuera plus qu’un demi ou un quart d’homme. Voilà une dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort : c’était le terme naturel de sa durée.  Et cette partie de mon être et plusieurs autres sont déjà mortes, autres demi-mortes, des plus actives et qui tenaient le premier rang pendant la vigueur de mon âge.  C’est ainsi que je fonds et échappe à moi » (III.13.1001).  [Et la phrase violente où M. qu’il vide sa vie comme un excrément (III.13.1095, il est question de vider sa pierre)]

           - La Boétie mourant se disait non homo, sed species hominis, non un homme mais le fantôme d’un homme

 

5) on ajoutera que M. parle de « notre mort publique » : l’écroulement de l’Etat est aussi une mort (III.12.1046).  Plus qu’une simple métaphore : notre mort n’est pas seulement celle de notre corps, celle de notre société est un peu la nôtre.

 

J’interpréterai le travail de M. sur la mort comme autant de faces (non de phases) d’une réponse à la mort. La mort est une provocation, à la fois monstrueuse et commune (Friedrich, p.  272).  A cette provocation, je lis dans Montaigne quatre réponses.

 

2) l’écriture comme projet : première réponse

 

D’emblée donc la complexité de l’objet « mort » déroute la pensée.  Ce n’est pas un face à face grandiose entre Moi et Elle ; c’est un jeu infiniment dilué, même si c’est toujours un acte « à un seul personnage ».  La mort est partout dans le monde vécu de M. Partout visible, partout triomphante, partout exhibée et même mise en scène.  Le texte de M. est un autre monde où la mort va être interrogée, mais aussi négligée, et au total tenue en laisse.

 

La pensée de la mort se construit dans une pluralité d’expériences :

 

1) expérience de la mort des autres (la mort en troisième personne selon Jankélévitch : IL ou ELLE) ; pour M. : les morts illustres de l’antiquité, les morts innombrables de son temps, la mort des simples ; on notera que les « morts de papiers » (tirés de Plutarque) occupent autant et plus de place dans les Essais que les morts contemporains de M.

2) expérience la mort des proches (mort en deuxième personne :  TU) : essentiellement la mort de La Boétie, accessoirement la mort de son père et celle de son frère ; on connaît le silence de M. sur la mort de ses propres enfants.

3) sa propre mort (mort en première personne : JE)

 

è or le sujet de ces trois expériences n’est pas le même « Michel de Montaigne » ; devant la mort le sujet je ne dirais pas se clive (notion trop précisément psychanalytique) mais plutôt se feuillette.  Le moi mobile ne sait pas bien qui il est quand il pense à la mort, à telle mort, à telle forme de mort, à la mort de tel autre ou à la sienne propre.  La pensée de la mort n’a pas pour effet de stabiliser le sujet, de le concentrer sur l’essentiel, mais au contraire de le disperser.  A mettre en relation avec l’absence du christianisme dans la pensée montanienne de la mort, absence sur laquelle Friedrich a beaucoup insisté.

 

Or a bien des égards c’est l’entreprise même des Essais qui est comme une réponse à la mort.  Dès l’Adresse « Au Lecteur » : « à ce que, m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt)… la connaissance qu’ils ont eue de moi » (p. 3).

On pourrait lire les Essais à la lumière de la Lettre sur la mort de La Boétie et du chapitre « De l’Amitié » (I.28).  Voir Starobinski, M. en mouvement, p. 78 sq.  Lettre à De Mesmes, TR 1361-1362 (= Starobinski 92).  Les Essais comme mémorial de La Boétie ? Les Essais comme les Lettres-Préfaces sont jusqu’à un certain point les écrins des textes de La Boétie ;  mais on sait aussi que M. renonce à publier dans les Essais le Discours de la servitude volontaire, et que mêmes les Sonnets de L.B. finissent par disparaître : le tombeau de La Boétie devient un cénotaphe.  Cf. Gisèle Mathieu-Castellani, M. et la vérité du mensonge, ch. VI (M. loue non ce que La Boétie a écrit, mais ce qu’il aurait pu écrire s’il avait vécu : l’éloge est donc ambigu).

 

3) les deux méthodes (préparation et diversion) : deuxième réponse

 

Ce thème est assez connu.

a) M. aurait commencé par une méthode de préparation « à l’antique », praemeditatio mortis « Que philosopher c’est apprendre à mourir »  I, 20 : « Ôtons lui [à l’ennemi qu’est la mort] l’étrangeté, pratiquons le, accoutumons le.  N’ayons rien si souvent en la tête que la mort », 86.  Je ne développe pas ce thème.  La formule vient de Cicéron, Tusculanes, I,  30 ou 75 [Friedrich donne les deux] ; peu platonicien : ce n’est pas la pensée comme telle qui serait comme une anticipation de la mort, c’est qu’il faut penser par avance la mort pour s’y préparer.

 b) M. aurait ensuite changé d’attitude et pratiqué la méthode de diversion théorisée dans « De la diversion » (III, 4) : il s’agit de détourner son attention, de substituer une passion à une autre plutôt que de la dompter (836). M. défend alors l’idée que Nature nous apprendra bien à mourir quand ce sera nécessaire (III.12. 1041 ; 1052), et que les gens simples meurent très bien sans avoir médité Platon, et que le plus sage est de n’y point penser.

           è « Recueillez vous ; vous trouverez en vous les arguments de la nature contre la mort, vrais, et les plus propres à vous servir à la nécessité : ce sont ceux qui font mourir un paysan et des peuples entiers aussi constamment qu’un philosophe.  Fussé-je mort moins allègrement avant qu’avoir vu les Tusculanes ? J’estime que non.  Et quand je me trouve au propre [au fait], je sens que ma langue s’est enrichie, mon courage de rien ; il est comme Nature me le forgea, et se targue pour le conflit d’une marche populaire et commune » (II.12.1039).  « Si vous ne savez pas mourir, ne vous chaille, Nature vous en informera sur le champ » (III.12.1051)

c) Marqueraient cette évolution les phrases antithétiques que l’on peut cueillir ici ou là dans les Essais : « Le but de notre carrière c’est la mort, c’est l’objet nécessaire de notre visée » (I.20.84) ; « il m’est avis que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie » (III.12.1051) ; « Il est certain qu’à la plupart la préparation à la mort a donné plus de tourment que n’a fait la souffrance [le fait de la subir] » (III.12.1051), cette formule répondant à I, 20.

d) Mais on a pu montrer (Tournon, Montaigne, Bordas, p. 125 ; et déjà Friedrich) que dès le texte primitif de I, 20, M. évoquait déjà des thèmes relevant du genre « diversion » : « Je veux qu’on agisse sans cesse, et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait » (I.20.89, texte de 1580), et la conclusion évoque les valets et chambrières qui meurent sans peur.  De plus, si M. privilégie la pensée frontale de la mort c’est que n’y pas penser lui paraît, à l’époque, inefficace (il ne s’agit donc pas d’un choix héroïque).  Il y a donc moins évolution sur le fond qu’accents multiples mis sur des voix présentes toutes à la fois.  Ce point est capital.  Il montre qu’il n’y a pas évolution mais déplacements d’accents dans une pensée d’emblée d’emblée non-stabilisable.

Cette hypothèse d’un rapport d’emblée complexe à la mort me paraît plus féconde que les tentatives d’établir une problématique évolution que l’on pourrait suivre à la trace dans les innombrables retouches du texte. 

On pourrait dire que c’est l’attitude subjective d’un Michel de Montaigne particulièrement ondoyant et divers ; on peut au contraire penser que c’est la prise en compte sérieuse de l’impossibilité d’avoir au sujet de la mort une attitude unifiée qui ne soit pas une pose.  Cf. défiance à propos de Caton.  Or la pose n’est pas vérité ; éventuellement, vérité éthique (authenticité), mais certainement pas vérité philosophique ou humaine.  Ici éminemment vaut la formule « je prononce ma sentence par articles décousus, ainsi que de chose qui ne se peut dire à la fois et en bloc » (III.13.1076)

 

4) exercitation : troisième réponse

 

Il ne faut surtout pas confondre l’exercitation et la préparation à la mort.  Faire une « expérience » indirecte et anticipée de la mort est tout autre chose que s’y préparer psychologiquement et moralement.

Il n’y a pas d’essai de la mort, entendons de sa propre mort : on ne l’essaie qu’une fois (II.6.371), pas d’apprentissage et d’amélioration possible, donc.  Mais on peut expérimenter ses approches, on peut l’avoisiner (372).  La mort se mêle d’assez prêt à la vie pour qu’on en ait au moins quelque expérience indirecte.

C’est donc bien une autre idée que celle de la préparation, laquelle est purement pensée ; il s’agit ici d’un véritable exercice pratique de la mort : elle se fait craindre (maladie : II.37, la maladie de la pierre accoutume à la mort), elle se frôle (danger), elle s’éprouve (agonie), enfin elle se rate (retour à la vie après un évanouissement, un coma, etc.). 

 

           - a) étrange désir d’essayer la mort au plus près : deux cas notables,

                       - Marcellinus, II.13.610

                       - et surtout Molley Moluch, roi de Fez, II.21.678-679

 

           - b) étrange plaisir pris à l’évanouissement, à la perte de la maîtrise.  Cf.  II.6, le plaisir de se laisser aller vers la chute (III.9.947). Mais aucune pulsion de mort ici.  « Je me laissais couler si doucement et d’une façon si douce et si aisée que je sens guère autre action moins pesante que celle-là était » (377).  L’expérience décisive est celle de la chute de M., il faut lire ici la totalité du chapitre II, 6, notamment le passage « Pendant nos troisièmes troubles  è  non plus qu’une souche » (II.6.373).

Mais cette chute n’est pas vécue sur le moment, elle ne l’est qu’en différé, dans une brutale anamnèse : « mais longtemps après è de l’autre monde » (p.377).

 

Cf. Laurent Jenny, L’expérience de la chute, I ; et Ulrich Langer, BSAM, juin 2000.

La mort peut être approchée.  Douceur de la chute.  Il n’y a pas d’art à la chute.  Jenny : on n’apprend pas à tomber, mais on apprend en tombant.

Mais cette quasi-expérience pose la question de l’instance subjective, du sujet de l’expérience :

           - Jenny : jeu complexe des instances d’énonciation du récit, analyse très subtile et juste que je ne puis résumer ici, et à laquelle je renvoie le lecteur

           - Langer : Montaigne est en position de « magnanime » (même chu il conserve son épée à la main, signe de sa noblesse) : la mort est maîtrisée par le magnanime (p. 84).  Mais quelle est le « je » qui maîtrise ? : M. s’avise de faire donner un cheval à sa femme (geste noble) : « Il semble que cette considération dut partir d’une âme éveillée ; si est-ce que je n’y étais aucunement : c’étaient des pensements vains, en nuë, qui étaient émus par les sens des yeux et des oreilles ; ils ne venaient pas de chez moi.  Je ne savais pourtant ni d’où je venais ni où j’allais, ni ne pouvais peser et considérer ce qu’on me demandait : ce sont de légers effets que les sens produisent eux-mêmes » (II.6.376).  Le sujet de la syncope est absent de lui-même.  L’habitude tient ici lieu de « prudence », de jugement ; mais cette inertie ne saurait valoir pour une subjectivité pleine, même si elle exprime un habitus conquis dans la pratique de la vie.  Langer commente le paradoxe : « Moi je suis mort, mais je garde ma dignité et j’arrive, tout en étant inconscient, à produire les gestes et les dits du magnanime, aux yeux de mes amis » (p. 85).  A la limite : le mort, ou le tenu-pour-mort pense, mais d’une pensée qui n’est pas sienne mais celle de la nature en lui, y compris cette seconde nature qu’est l’habitude.  Leçon décisive pour une pensée du lien de la mort et de la pensée.

è est-ce bien MOI qui meurs ? Moi comme moi réfléchi, goûtant, « ménageant ma volonté » ?  Cf. Friedrich : ce n’est pas moi mais la nature en moi : « ce n’est pas lui, c’est la nature qui a le courage de mourir » (p. 281).  Accepter lucidement la mortalité c’est accepter de s’en remettre à la nature en moi, laquelle ne saurait coïncider avec mon MOI volontaire : « Un autre sujet vient se substituer au sujet humain constitué de volonté et de raison, la nature elle-même qui a depuis toujours accueilli la mort en son sein » (Friedrich p. 282).  Il y a un effort à faire pour atteindre cette passivité du MOI dans la mort. (« réconciliation prévolitive et prérationnelle de la nature avec la mort », Friedrich p. 307 ; « effort de la passivité », p. 311).  « On meurt réconcilié pour peu que la volonté se retire » (Friedrich, p. 309).

 

5) l’écriture comme geste : quatrième réponse

 

M. conquiert lentement son point de vue à partir d’une part des Poses Nobles de la tradition antique, et d’autre part de la figure chrétienne de la Belle Mort.  D’où son souhait de mourir à cheval, à l’étranger, en un lieu inconnu, loin des siens  -  tout le contraire de la mort souhaitable (III.9).  Défaire l’appareil social de la mort ; il faut la dés-apprêter (I.20.96 : ce sont les masques sociaux de la mort qui la rendent effrayante).

On peut résister à la mort même quand on en parle.  On peut à la fois s’y préparer et lui résister.

Le geste , ici, c’est l’écriture effective.  Or l’écriture est abondance, chemin inépuisable, « cornucopia » (Terence Cave).  Le contenu de III.13 (« Pour moi donc j’aime la vie… ») est comme validé par l’allégresse du texte.  Nous sommes à l’opposé du mortifère.

En même temps, écriture à saut et à gambades, liberté, fantaisie, abondance, tout chemin est bon (cf. Journal de voyage), « quand je danse je danse », action toute absorbée en soi (Marcel Conche a bien commenté cela dans Montaigne et la philosophie).

On méditera enfin les formules de III.13 sur l’expression « passer le temps » (p. 1111-1112) et la p. 1068.

 

Conclusion : la mort et la place de la pensée

 

On ne peut pour conclure s’empêcher de penser à la formule énigmatique de La Boétie mourant, que M. rapporte : « mon amy, ne me donnerez-vous pas une place ? ».  La mort pose la question de la place.  Cf. la  critique du « haut » chez M. : éloge d’une certaine bassesse, là où nous pouvons avoir notre assise et ne plus « chuter ».

Double effet de la pensée de la mort : elle nous subjectivise (c’est MOI qu’elle vise), elle nous désubjectivise (tout meurt, je meurs à chaque instant, ça meurt en moi).  La mort n’est certainement pas un objet de la pensée, encore moins une source ou un principe d’inspiration.  La pensée se construit à côté de la mort.  Elle « fait son jeu à part », pour reprendre une formule que M. emploie souvent (III.13.1074).

 

                                             

 

 

           Bernard Sève, 6 février 2003                


 

 

 

 

 

 

 

 

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