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Jeudi 3 avril 2008
Sartre comme en lui-même
Existentialisme. Vingt études de Michel Contat sur l’auteur de «l’Etre et le Néant».
ROBERT MAGGIORI
QUOTIDIEN : jeudi 3 avril 2008
Michel Contat Pour Sartre PUF, 584 pp., 30 euros.
      
 
Plus qu’un sentiment, une constance dans les affections, une attitude d’esprit, voire un trait de caractère, la fidélité, comme d’ailleurs l’amour, est un mode de connaissance. Quand on est fidèle, à une personne, à un idéal, à une cause qu’indéfectiblement on défend, à un texte que l’on traduit, on élimine ou néglige, avec le temps, les contingences, les traits secondaires, les variations conjoncturelles, et, ainsi, on se rend capable de saisir «ce qui demeure», le «cœur», sinon l’essence de ce à quoi on est dévoué. En ce sens, Michel Contat, parce qu’il lui a été fidèle toute une vie, est sans doute le meilleur «connaisseur» de Jean-Paul Sartre. Dans le texte pudiquement «autobiographique» qui clôt son Pour Sartre, publié aujourd’hui, Contat dit très simplement ce que lui a apporté de «plus précieux» la «relation singulière et privilégiée» avec l’auteur de l’Etre et le Néant : «Philosophe de la liberté, il m’en avait donné le sens par ses livres et le goût par sa présence. Donc, le sentiment de ma liberté, très vif, il me semble que je le lui dois. Dans la vie quotidienne, il m’a donné de vivre ceci de très rare : l’affection filiale que l’on peut éprouver pour quelqu’un de beaucoup plus âgé et qui n’est pas votre père […]. Depuis sa mort, à force de plonger dans ses brouillons, ses projets inédits, cette prodigieuse machine à créer, j’ai développé un autre sentiment, et qui n’a fait que croître : l’admiration.»

«Lieux».Sartre aurait pu avouer aussi une dette envers «ce jeune homme seul, pas bien réel», qui, en l’été 1959, tout juste bachelier, arrive à Paris de Lausanne, avec «l’idée de visiter les lieux du roman», de parcourir les rues, de Montparnasse au quartier Latin, de Passy à Montmartre, que dans l’Age de raison Mathieu parcourt pour trouver l’argent nécessaire à l’avortement de Marcelle, et qui se rêve parfois en «fils imaginaire de Mathieu-Sartre et de Marcelle-de Beauvoir». Car le jeune étudiant, entré peu à peu dans un rapport de discrète mais profonde familiarité avec le grand homme, puis de confiance totale, et chargé de la tâche de «rassembler sa bibliographie», va acquérir une cognition si fine et de sa vie et de son œuvre - il ne doit pas y avoir une seule ligne de celle-ci que Contat n’ait lue ! - qu’il pourra les encastrer l’une dans l’autre avec la précision d’un orfèvre, les expliquer l’une par l’autre, et, ainsi, offrir à Sartre - c’est-à-dire à ses lecteurs - une fresque de Sartre encore plus fidèle qu’un Sartre par lui-même (1). Il suffirait, pour preuve, de citer le travail proprement éditorial de Contat - entre autres, les Ecrits de Sartre, les Ecrits de jeunesse, tous deux publiés avec Michel Rybalka, ou «La Pléiade» des Œuvres romanesques et du Théâtre, «petit pavé d’éternité» dont il regrette qu’il n’ait pu le «tenir dans ses mains». Mais c’est par sa façon de travailler - comme l’attestent les vingt études réunies dans Pour Sartre - qu’il traduit sa fidélité à l’écrivain et au philosophe existentialiste.

«Eléphant». Nul, plus que Contat, n’a autant essayé, en commentant Sartre, de fuir les extrapolations, les déductions hâtives, les interprétations surdéterminées, les «accaparements» indus, les lectures orientées ou désorientées par la passion politique. Aussi lit-il Sartre à travers Sartre, éclaire en philologue ce que celui-ci écrit par ce qu’il a écrit auparavant, ou écrira, explique ce qu’il dit par ce qu’il a fait ou fera, immergé dans une «situation», et ce qu’il fait par ce qu’il a écrit ou écrira - donnant son sens authentique au genre de la «bio-bibliographie». Depuis près d’un demi-siècle, Michel Contat reste «juché sur la tête de l’éléphant» : il a donc vu tout ce que Sartre a vu, exploré le monde, imaginaire et réel, que les écrits de Sartre ont exploré - et n’a cessé de le donner à voir. Si bien qu’on n’est jamais autant «chez Sartre» que quand on est «chez Contat». Haute fidélité. On se demande d’ailleurs avec qui ou avec quoi il aurait pu tromper «celui qui vous mettait votre liberté entre les mains et vous enjoignait d’en faire quelque chose et d’en répondre, seul, devant le tribunal de l’avenir». Peut-être avec le jazz ou le cinéma…

(1) Titre du film réalisé en 1976 par Alexandre Astruc et Michel Contat.

 

 

par DominiqueGiraudet publié dans : penser communauté : Les philosophes épars
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Jeudi 3 avril 2008


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