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Lundi 28 avril 2008
Livres
Essais
Slavoj Zizek : c'est à quel sujet?
Le philosophe slovène témoigne d'une faim d'ogre, tant par la profusion de livres qu'il publie que par la variété des thèmes qu'il traite.
QUOTIDIEN : jeudi 15 février 2007
Slavoj Zizek Le Sujet qui fâche. Le centre absent de l'ontologie politique Traduit de l'anglais par Stathis Kouvélakis. Flammarion, 546 pp., 24 €. Que veut l'Europe? Réflexions sur une nécessaire réappropriation Edition, présentation et traduction de Frédéric Joly. Flammarion «Champs», 128 pp., 7,50 €.
    
Pour la presse américaine, il est le «géant de Ljubljana». On ne sait pas si on veut ainsi l'inscrire, hâtivement, dans le cercle restreint des «grands philosophes», si on fait allusion à sa taille de «colosse un peu effrayant» (1), au volume qu'il occupe quand il gesticule ou parle en public, ou bien si on désigne la notoriété mondiale à laquelle il est arrivé à pas de géant. Mais une chose est sûre : Slavoj Zizek a une faim d'ogre, si on en juge par la quantité de livres qu'il publie et le nombre infini de thèmes qui mobilisent sa réflexion. Eclairer «la rupture de Hegel avec l'idéalisme kantien» en se référant à la «révolution cinématographique accomplie par David Lynch», passer de Leibniz au cyberespace, gyrovaguer entre le «grand Autre» de Lacan, Lénine et Matrix, la pornographie et la commedia dell'arte, l'intolérance et le multiculturalisme, l'opéra, le 11-Septembre, saint Paul, l'Irak, The Full Monty, Toni Negri, Tony Blair, la «perversion du christianisme» (2), Schelling et Kieslowski (3), les gender studies, Adorno, X-files, les tendances New Age, le postmodernisme, la postpolitique, et cætera, a en effet assuré à Zizek, dans le pire des cas, la réputation de «toutologue» et, dans le meilleur, celle de penseur transversal ou frontalier. De fait, par sa formation de philosophe et de psychanalyste lacanien, par son oscillation entre la force tranquille de la rationalité et l'énergie de l'imaginaire artistique, par sa situation, entre Est et Ouest, entre expérience communiste et mondialisation libérale, Zizek s'est fait le champion des traversées et des contaminations des savoirs, le héraut de l'interprétation de la culture de masse via la philosophie ­ et ce dans le but avoué de démonter les catégories du discours sociologique, philosophique et politique contemporain, voire d'en extraire le refoulé. Il est apparu, dès lors, comme un théoricien des plus originaux, provocant, politiquement incorrect, toujours capable de dribbler les idées reçues. Cela a fait aussi qu'on lui accole des étiquettes certes scintillantes («pop' philosophe» , «Marx brother» , «superstar slovène du marxisme pop»...) et aptes à attirer foule dans les campus ou les salles de conférences, mais susceptibles de ne plus faire voir une oeuvre derrière la myriade de livres, de la délocaliser ou de l'éparpiller, comme est délocalisée sa vie même, dans les trains et les avions, de Paris à Mantoue, de Copenhague ou Londres à Buenos Aires (où habite sa femme), entre l'institut de sociologie de Ljubljana, le Kulturwissenschaftliches Institut d'Essen, l'European Graduate School (Suisse) et une bonne dizaine d'universités américaines...
L'arrivée en librairie du Sujet qui fâche ­ Le centre absent de l'ontologie politique (1999) est donc heureuse. C'est en effet le livre le plus achevé de l'ancien candidat à la présidence de la République de Slovénie, qui donne une assise philosophique à la profusion d'essais qui le précèdent ­ ou le suivent même. Mais l'ouvrage, «géant», est ardu, non par le langage, très explicite, ni par le dépaysement que crée le rapprochement de références hétérogènes, mais par la connaissance qu'il suppose des systèmes philosophiques analysés. Difficulté requise cependant par le propos même, extrêmement ambitieux : la récupération ou la réaffirmation du sujet cartésien.
Peut-être devine-t-on déjà ce qu'un tel projet a de «réactionnaire», au sens où il va à contre-courant de tout ce qui s'est écrit en philosophie depuis des décennies, sur le remplacement du sujet par les structures, les multiplicités, la différence, l'intersubjectivité, l'altérité première, etc. En effet, «toutes les puissances académiques se sont unies en une Sainte Alliance pour exorciser ce spectre» de l'Ego, du cogito cartésien, symbole d'une subjectivité sûre d'elle-même et transparente, emblème de la rationalité, de la pensée pliant le monde à sa loi, et donc cible de tous les coups de canons tirés par le «déconstructionnisme postmoderne», les théories communicationnelles (Habermas), la «pensée de l'Etre» heideggerienne, le foucaldisme, le deleuzisme, le cognitivisme, l' «écologie intégriste» (reprochant à Descartes «d'avoir fourni les fondements philosophiques de l'exploitation brutale de la nature» ), le postmarxisme, le féminisme... Or il est grand temps,  dit Zizek,  d'opposer «aux contes pour enfants que l'on raconte sur ce spectre de la subjectivité cartésienne, un manifeste philosophique de la subjectivité cartésienne elle-même».  Le Sujet qui fâche veut être ce manifeste.
Aussi, affrontant hardiment sa tâche, Zizek passe-t-il au crible (avec Lacan à ses côtés) toutes les pensées critiques du sujet. Il commence par analyser la tentative heideggerienne de «traverser l'horizon de la subjectivité cartésienne moderne», et montre «l'erreur fatale de Heidegger, clairement perceptible dans l'échec de sa lecture de Kant», qui permet aussi de mettre en perspective «l'engagement de Heidegger dans le nazisme». Comme Cornelius Castoriadis, pour qui «l'effacement de la question de l'imagination» a fait oublier ce qu'elle eût dû ébranler de l'ontologie heideggerienne, Zizek est convaincu que ce que Heidegger a rencontré, «c'est l'abîme de la subjectivité radicale annoncé par l'imagination transcendantale de Kant, et il a reculé devant cet abîme, pour se plonger dans sa pensée de l'historicité de l'Etre». 
Le théoricien slovène revient alors sur Kant et Hegel, avant de se concentrer sur «quatre philosophes qui, d'une manière ou d'une autre, ont pris Althusser pour point de départ», et, d'une critique d'Althusser, ont abouti à «leur propre théorie de la subjectivité politique» : Ernesto Laclau («théorie de l'hégémonie»), Etienne Balibar («théorie de "l'égaliberté"»), Jacques Rancière («théorie de la "mésentente"») et ­ le livre lui est dédié ­ Alain Badiou («théorie de la subjectivité en tant que fidélité à l'Evénement de Vérité»). Après quelques parallèles avec les pensées de Taylor, Rawls, Habermas et Lyotard, il analyse la «prolifération libératrice de multiples formes de subjectivité ­ féminine, homosexuelle, ethnique...» et les «politiques identitaires» qui devraient ou non s'ensuivre, en prenant pour centre «la théorie performative de la formation du genre» de Judith Butler, et, dans la dernière partie, les conceptions sur la société du risque élaborées par les sociologues Ulrich Beck et Anthony Giddens.
Qu'on ne pense pas que Zizek oublie les problèmes d'aujourd'hui. Dans le Sujet qui fâche, il y a tous les sujets qui fâchent, de l'écologie aux nouvelles citoyennetés, de l'identité sexuelle ou la fin du patriarcat au «projet anticapitaliste de gauche à l'époque où dominent le capitalisme mondialisé et son complément idéologique, le multiculturalisme libéral-démocrate». Qu'on n'imagine pas non plus que le philosophe finisse par retrouver le «cogito, ergo sum» de Descartes, et rétablisse le Sujet dans sa magnificence et son pouvoir.
Un tel Sujet a été créé par l'institution philosophique elle-même, qui en a éliminé les faiblesses, les ombres, les excès, les contradictions. Ce qui plaît à Slavoj Zizek, c'est le moment de «folie» cartésien, ce doute radical et méthodique qui, dans les Méditations, nie jusqu'à l'existence de la réalité, une sorte d' «envers oublié», de «nuit du monde» ­ qui pourrait bien être un «grand Autre», ou, comme dans les films de David Lynch, une voix off, la voix off de l'Altérité.
(1) Voir le Portrait qu'en fait Emmanuel Poncet dans «Libération» du 29 octobre 2005.
(2) «La Marionnette et le nain. Le christianisme entre perversion et subversion» (Seuil, 2006).
(3) «Lacrimae rerum. Cinq essais sur Kieslowski, Hitchcock, Tarkovski et Lynch» (Amsterdam, 2005).

 
 ORYCTEROPE
par DominiqueGiraudet publié dans : penser communauté : Les philosophes épars
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Lundi 28 avril 2008
Edito

Plus fort que Disney : Rec !

   
 

 

 

 

 


 

 

La trouille est de sortie cette semaine. En s’appropriant les traits d’une petite production d’épouvante espagnole, elle va changer les nuits de plus d’un spectateur. A vos marques, prêts, enregistrez. L’Histoire du film d’horreur est sur le mode « on ».

Vous aimez avoir peur de temps en temps. Si, si... Sinon, vous n’iriez pas à Disneyland pour 30 euros les deux tickets pour deux visites en 6 mois (oh la pub déguisée !), grimper au sommet de la Tour de la Terreur pour un lâché d’ascenseur mémorable. Mais oublions les peurs enfantines de Mickey pour nous intéresser aux authentiques frissons de l’angoisse, ibériques, évidemment, en cette nouvelle vague de terreur en provenance de Catalogne, après le gentillet L’orphelinat.
Au tour du cinéma, cette semaine, de vous provoquer une vraie frousse, une viscérale cette fois-ci, comme l’on en ressent que (trop) rarement avec Rec, un parc à thèmes en soi, basé sur le malaise du spectateur. Celui-ci est malmené dans des montagnes russes qui peuvent conduire son adrénaline très haut. Il navigue sur des flots d’hémoglobine (un peu quand même, mais pas trop non plus, l’abus de gore étant préjudiciable pour les entrées) qui font d’autant plus grande impression qu’ils revêtent les couleurs d’un réalisme familier. Le visiteur parcourt des escaliers d’effroi avant d’être enfermé dans des pièces obscures où des monstres maléfiques surgissent des ténèbres. Il rencontre des créatures bestiales plus féroces que des fauves enragés. Alors Rec, un zoo ? Un train-fantôme ? Non du ciné réalité qui va marquer plus d’un esprit avant d’imprégner la décennie de son sceau indélébile et l’histoire du cinéma de genre tout court. Cela sort cette semaine et nous on adore.



par DominiqueGiraudet publié dans : penser communauté : Les philosophes épars
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