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De quoi l’Europe est-elle le centre ?
Kolakowski s’est souvent amusé de ce paradoxe : les partisans de la tolérance ne sauraient en pousser leur principe jusqu’au relativisme intégral. Sinon, ils devraient admettre que
l’intolérance n’est pas supérieure à la tolérance elle-même. Ou encore, dans ses propres termes : le relativisme culturel « se contredit si sa générosité va jusqu’à ignorer les
différences entre universalisme et exclusivisme, tolérance et intolérance, lui-même et la barbarie ; et il se contredit lui-même si, dans l’idée d’éviter la tentation d’être barbare, il
concède aux autres un droit à la barbarie. » Bref, toutes les cultures se valent… sauf celles qui nient la réalité de cette égalité, qui sont moins égales que les autres.
A partir de Kolakowski, et dans un cheminement qui emprunte, chemin faisant à Castoriadis, Octavio Paz, et à Lévinas, Jacques Dewitte revient sur cette étrange capacité de réflexivité, de
distance critique envers leur propre coutume, d’ouverture à celle des autres, qu’ont en propre les Européens depuis le Grec Hérodote jusqu’à Claude Lévi-Strauss. Il le fait pour nous
mettre en garde envers ce qu’il juge être un excès de l’esprit critique. Pour Dewitte, la capacité de haine de soi, très particulière à l’esprit européen, aurait eu récemment tendance à
saper les fondements mêmes de cette disposition particulière à l’ouverture, en niant que puisse exister un horizon d’intelligibilité apte à comprendre et à évaluer toutes les cultures
humaines.
Voyons comment Castoriadis définissait la spécificité de l’universalisme européen, en l’opposant à celui des grandes religions monothéistes.
« Le bouddhisme, le christianisme, l’islam, sont « universalistes », puisque leur appel s’adresse, en principe, à tous les humains, qui ont tous le même droit (et le même devoir) de s’y
convertir. Cette conversion présuppose un acte de foi - et entraîne l’adhésion à un monde de significations, de normes et de valeurs spécifiques et clos. Le propre de l’histoire
gréco-occidentale est la rupture de cette clôture, la mise en question des significations, des institutions, des représentations établies par la tribu. Et elle donne un tout autre contenu
à l’universalisme. Cette rupture va de pair, en effet, avec le projet d’autonomie sociale et individuelle. [...] Pour que les autres – islamistes, hindouistes, que sais-je ? – acceptent
l’universalisme – avec le contenu que l’Occident a tenté de donner à cette idée -, il faudrait qu’ils sortent de leur clôture religieuse, de leur magma de significations imaginaires.
Jusqu’ici, ils ne le font que très peu – et c’est chez eux, par excellence, que le pseudo-marxisme ou le tiers-mondisme ont été un substitut de la religion. »
(Cornélius Castoriadis : le délabrement de l’Occident, in « La montée de l’insignifiance », Editions du Seuil, 1996, p. 58-59)
Au moment où paraît le livre de Jacques Dewitte, les éditions Paragon ont la bonne idée de publier une éditions remaniée et mise à jour, du fameux travail consacré, il y a près de vingt
ans, par Samir Amin, à la critique de l’eurocentrisme. Pour le fameux économiste néo-marxiste, la « culture », telle que croient la définir les théoriciens de la supériorité européenne
depuis Max Weber, est une invention. La modernité occidentale doit son essor à la mise en cause critique des traditions européennes et non à leur héritage. En outre, la manie occidentale
contemporaine d’enfermer le développement historique dans des catégories culturelles témoigne, à ses yeux, de la « sénilité » de cette formation historique.
Nous vous proposons donc un débat entre ces deux penseurs de l’originalité européenne.
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Jacques Dewitte.
Philosophe
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Samir Amin.
Président du Forum Mondial Alternatives
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