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Jeudi 23 juillet 2009 4 23 07 2009 12:36

C comme « Comptoir »

C 3.jpgVous en rêvez depuis des mois. Sous la treille, dans un confortable fauteuil de jardin, petit coussin dans les reins, verre de rosé bien frais à portée de main, vous parcourez légèrement somnolent un de ces bouquins sans importance dont au fil des pages vous savez que vous n’arriverez jamais au bout. En pareille circonstance il convient de toujours veiller à se saisir d’un livre sans importance. Dans le cas contraire vous risquez de culpabiliser et de vous ruiner ainsi la journée. Prenez les types qui avant de partir en vacances sont passés chez leur libraire pour acheter la réédition des Essais de Montaigne. Imaginez-les en ce moment, vautrés sous la treille, deux coussins derrière les fesses, les doigts tétanisés par un lourd Quarto-Gallimard entrain d’essayer de faire bonne figure devant leurs ami(e)s. Péniblement ils éclusent un lot de dix pages dans l’heure et les trois verres de rosé avalés les obligent à faire marche arrière pour reprendre le fil d’une lecture qu’ils abandonneront dès que la compagnie aura tourné le dos. En pareille circonstance, assis sous la treille, avec les coussins et le verre de rosé il convient de ne pas faire le malin. Il faut assumer.

Pour ce faire les « Brèves de comptoir » de Jean-Marie Gourio vont faire plus que l’affaire. Même si dans votre entourage un poseur traine dans les parages avec votre bon Gourio il n’osera pas ricaner. Une treille, un fauteuil, des coussins, un rosé et un Gourio, ne vous inquiétez pas ça le fait autant qu’un Bourdieu.

hamac.jpgDepuis bien plus de vingt ans, Jean-Marie Gourio nous livre son œuvre sans pareil, sa somme de nourritures sociologiques les plus nécessaires et tel un glaneur de bistro il nous enchante avec ses petites citations puisées au « Bar le Jaguar » ou au « Midi Pile ».

En voici quelques-unes pour la route et vous verrez qu’assis confortablement sous la treille, le rosé frais à portée de main, il n’y a pas mieux pour somnoler agréablement tout en ayant la certitude, au fil de l’été, d’aller au terme des 370 pages.

. Pratique, « Dans une région, je prends toujours un vin de la région et dans un pays, un vin du pays.»

. Ecologique, « Pas étonnant que la forêt brûle, tout est en bois.»

. Catastrophique, « La fin du monde, c’est mieux à la campagne, tu te fais pas piétiner. »

. Catholique, « Le Pape connait quatre-cents langues, mais c’est toujours les mêmes mots. »

. Philosophique, « Je vois pas du tout à quoi ça sert les ongles des pieds. »

. Et enfin, « Faut être con pour calculer son Q.I. »

Bonne sieste à tous.

  • Jean-Marie Gourio, « Brèves de comptoir- L’anniversaire », Pocket 6,50 euros non compris les 0,32 euros de remise autorisée.

Lyon, le 22 juillet 2009.

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Par DominiqueGiraudet - Publié dans : penser - Communauté : La commune des philosophes
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Mercredi 22 juillet 2009 3 22 07 2009 18:47





 
Internet – Un champ de bataille


Le 21 juillet 2009


obey_dees

Par DominiqueGiraudet - Publié dans : penser - Communauté : La commune des philosophes
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Mercredi 22 juillet 2009 3 22 07 2009 17:34
 
Sciences, écologie & Médecine  ->  Sciences  

 

 

Bêtes humaines
Yves Christen   L’Animal est-il une personne ?
Flammarion 2009 /  24 € - 157.2 ffr. / 537 pages
ISBN : 978-2-08-122487-2
FORMAT : 15cm x 24cm

L'auteur du compte rendu : Alain Romestaing est maître de conférences en Littérature française à l’IUT Paris Descartes. Il est membre de l’équipe de recherche EA 4400 – «Écritures de la modernité» de l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, au sein de laquelle il travaille notamment sur les problématiques littéraires du corps, sur l’œuvre de Jean Giono (Jean Giono. Le corps à l’œuvre, Honoré Champion, 2009) et sur l’animalité (équipe du programme transversal de recherches : «Animalittérature»).
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Yves Christen est à la fois un scientifique (biologiste spécialisé dans les domaines de la génétique et des neurosciences) et un vulgarisateur (il a été rédacteur en chef de la revue La Recherche et responsable de la rubrique scientifique du Figaro Magazine). Il a en outre introduit en France la sociobiologie (L’Heure de la sociobiologie, Albin Michel, 1979). Enfin, il s’est également fait connaître pour son intérêt à la fois scientifique et affectif pour des léopards dans Le Peuple léopard. Tugwaan et les siens (Michalon, 2000).

Toutes ces caractéristiques nourrissent son dernier ouvrage, L’Animal est-il une personne ?, qui est une somme passionnée et passionnante sur l’état des connaissances scientifiques (éthologie, génétique, neurosciences, primatologie, zoologie…) concernant des qualités découvertes chez les animaux (léopards donc, mais aussi éléphants ou baleines, araignées sauteuses ou labres nettoyeurs, chimpanzés, bonobos, gorilles, chiens, chèvres, corbeaux…) alors même qu’elles ont été ou sont encore désignées comme des «propres» de l’homme. L’auteur opère donc une vaste récapitulation des données concernant ce qui est censé faire défaut aux animaux (la deuxième partie énumère ces supposés manques : de raison, de socialité, d’émotion, de langage, de «théorie de l’esprit» c'est-à-dire de l’aptitude de se mettre mentalement à la place d’un autre, de culture...) ou ce que les humains sont censés avoir en plus (la troisième partie s’attaque à l’anthropocentrisme et à l’idée d’une supériorité génétique, cérébrale, ou en matière de liberté, de droits).

Cette double récapitulation est encadrée par une première partie en guise d’introduction (à moins que celle-ci ne se réduise au très court prologue sur l’ambivalence du mot «personne» entre «autoglorification» et «insignifiance») et une dernière partie synthétisant les apports des études précédemment décrites pour (continuer de) répondre à la question de l’ouvrage telle qu’elle est modulée par le prologue : «personne ou personne ?» La problématique n’est donc pas très rigoureusement définie, au prétexte que l’auteur «confesse un bien piètre goût pour les discussions sans fin sur» le sens précis du mot «personne» ! Citant le biologiste moléculaire Francis Crick, Yves Christen pense qu’on «ne gagne pas de bataille en débattant à perte de vue sur ce qu’on entend par le mot bataille» (pp.19-20). C’est là quasiment une clé méthodologique : de l’action et des faits ! Si la première partie dit clairement ce que l’auteur entend par «personne animale», elle insiste surtout sur le constat d’une nouvelle attitude à la fois scientifique et populaire par rapport aux animaux, se caractérisant par une plus grande sensibilité, voire par de l’amour (p.17), et sur l’enjeu intellectuel de ce changement : «la relation à ces autres vivants mérite de nouvelles analyses, qui les prennent en compte en tant que sujets» (p.19). De même, les enjeux éthiques précis concernant la reconnaissance du statut de personne animale seront régulièrement abordés et développés, notamment à propos de l’expérimentation sur les animaux ou de leurs droits…

En d’autres termes, le titre de l’ouvrage est une interrogation oratoire plus qu’une question soulevant une problématique : Yves Christen répond par l’affirmative dès le début. L’objet du livre est bien davantage de montrer comment «l’approche scientifique et expérimentale», notamment de ces dernières années, «semble ruiner l’absurde vision de l’insignifiance de la bête» (prologue). À partir de là, le livre est en effet un impressionnant recensement des observations, expérimentations, découvertes permettant de dépasser la pauvreté de la notion d’instinct quand on parle des comportements animaux, recensement dont se dégagent les positions épistémologiques actuelles, les polémiques, et même certains changements dans les a priori des scientifiques : l’auteur, en historien des sciences, fait malicieusement remarquer que les expérimentateurs toujours soucieux de se démarquer du sens commun découvrent que les animaux nous comprennent, mais avec une réticence telle qu’«on se demande si certains expérimentateurs d’aujourd’hui […] n’auraient pas a priori tendance à favoriser l’hypothèse d’une compétence mathématique plutôt que celle d’une captation de la pensée d’autrui» (p.183) !

Ce genre de remarque fondée sur une connaissance à la fois intellectuelle et concrète du monde scientifique fait souvent le sel d’un essai au ton très personnel : l’auteur n’hésite pas à nous présenter des personnes, qu’il s’agisse d’évoquer le divorce d’un couple de chercheurs et du changement consécutif de leurs objets de recherche (p.112) ou de plaisanter sur l’apparence d’un collègue («Sapolsky est un drôle de chercheur. Allure de hippie de la bonne époque, mais rien à voir avec un marginal. Il enseigne à Stanford […]», p.265). De même, il racontera son vécu, ses rencontres, sa position par rapport aux animaux («faire une personne [de la bête] ne revient pas à la considérer comme une personne humaine», p.410) ou par rapport à l’expérimentation animale (on ne peut y renoncer mais il faut la soumettre à l’inconfort d’une réflexion éthique «en situation complexe», p.411). Enfin il expose sa conviction intime, «contre l’avis de la plupart des spécialistes», «que la théorie de l’esprit comme la conscience doivent être largement répandues dans le monde vivant» (p.179).

Cette dimension personnelle du livre et la conscience de «l’évolution de notre sensibilité et de nos représentations médiatisées de l’animal» auraient pu permettre, cependant, plus de compréhension sur les certitudes anciennes, fussent-elles philosophiques et fondées sur un humanisme ayant «placé l’homme sur un piédestal en vertu de l’ignorance des époques passées» (p.412). Descartes en effet, coupable d’avoir réduit l’animal à une machine (et bien qu’il ait contribué à fonder la démarche scientifique moderne au nom de laquelle Yves Christen le condamne), en prend pour son grade, ainsi que nombre de philosophes de la singularité humaine, de Heidegger à Luc Ferry. De manière plus générale, il est dommage que les sciences humaines soient négligées, notamment quand il s’agit de se poser la question de la vie sociale des animaux (chap. 5), l’auteur réduisant le débat sur la question à ce qu’il présente comme un dialogue de sourds entre lui et Antoine Spire sur France Culture (p.80). On peut s’étonner notamment de l’absence de toute référence au travail de Jean-Marie Schaeffer (La Fin de l’exception humaine, Gallimard, 2007) dont le discours critique concernant la thèse de la singularité de l’être humain prévalant encore dans les sciences humaines émane donc de ces mêmes sciences humaines et rencontre bien des analyses d’Yves Christen ! Mais ce dernier, répugnant, comme on l’a vu, «aux discussions sans fin», préfère par tempérament et par formation s’appuyer sur des «savoirs certes encore fragmentaires, mais objectifs», reposant sur «des découvertes empiriques menées dans la nature et en laboratoire» (p.412).

On ne saurait trop lui en vouloir, ces savoirs étant présentés avec clarté, précision et vivacité et mis en perspective aussi bien par rapport à l’histoire des sciences de l’animal que par rapport au futur : de façon assez surprenante (et peut-être un peu contre-productive du point de vue de l’argumentation en faveur de la personne animale), Yves Christen établit un court rapprochement final entre «le mouvement de personnalisation» concernant les animaux et l’autonomisation des robots conçus selon le «modèle des vivants fabriqués par la sélection naturelle» (p.408). Il se projette même dans le dernier chapitre en pleine science-fiction. L’expérience du Néerlandais Willie Smits qui a mis des Webcams à la disposition des grands singes dont il s’occupe conduit en effet l’auteur à imaginer que «demain tous les orangs du monde […] se trouvent interconnectés et échangent des idées» (p.413). Alors, on ne pourra plus douter «qu’il faille les traiter comme des personnes» ! Mais alors, il ne s’agit plus d’objectivité scientifique : «à force de […] pousser [cette «grosse pierre au sommet d’une colline» que sont le livre de Christen et l’initiative de Willie Smits], à coup sûr elle va dégringoler la pente. Nul ne sait où elle aboutira, mais quelque chose va se passer qu’il ne sera pas possible d’interrompre» (p.414).

Peut-être n’est-il pas si mal que des philosophes, des sociologues, des écrivains ou des psychologues continuent de penser la singularité de la personne humaine aussi bien que celle de la personne animale…


Alain Romestaing
( Mis en ligne le 22/07/2009 )
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Par DominiqueGiraudet - Publié dans : penser - Communauté : La commune des philosophes
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Mercredi 22 juillet 2009 3 22 07 2009 16:55

Descriptions 
Amazon.fr
À l'âge de quinze ans, Michaël – le narrateur – découvre l'amour dans les bras d'Hanna, une voisine de vingt ans son aînée ; pendant six mois, il la rejoint tous les jours et partage avec elle plaisirs de la chair et moments de lecture. Mais sa maîtresse, personnage secret, disparaît un jour mystérieusement. Sept ans plus tard, Michaël la retrouve par hasard, alors qu'il assiste à un procès pour crime de guerre, où elle figure au banc des accusés ; il découvre à cette occasion un fait qui pourrait atténuer sa condamnation, mais choisit de n'en rien dire, par respect pour celle qui a marqué si profondément sa vie. Il renouera leur relation au cours des dix-huit années d'incarcération de celle qu'il comprend enfin un peu mieux.

Bernhard Schlink, auteur de plusieurs romans policiers couronnés de grands prix (Brouillard sur Mannheim), signe là une œuvre émouvante. En un style limpide et bref, il narre un amour qui perdure malgré le temps et le regard d'autrui, et qui reconnaît à la littérature une valeur curative. Par-delà l'anecdote, Bernhard Schlink nous invite à réfléchir sur des notions aussi capitales que l'interprétation de la vérité, la responsabilité de nos actes ou la confrontation avec le passé nazi. --Nathalie Gouiffès

Quatrième de couverture
A quinze ans, Michaël fait par hasard la connaissance, en rentrant du lycée, d'une femme de trente-cinq ans dont il devient l'amant. Pendant six mois, il la rejoint chez elle tous les jours, et l'un de leurs rites consiste à ce qu'il lui fasse la lecture à haute voix. Cette Hanna reste mystérieuse et imprévisible, elle disparaît du jour au lendemain. Sept ans plus tard, Michaël assiste, dans le cadre de des études de droit, au procès de cinq criminelles et reconnaît Hanna parmi elles. Accablée par ses coaccusées, elle se défend mal et est condamnée à la détention à perpétuité. Mais, sans lui parler, Michaël comprend soudain l'insoupçonnable secret qui, sans innocenter cette femme, éclaire sa destinée, et aussi cet étrange premier amour dont il ne se remettra jamais. Il la revoit une fois, bien des années plus tard. Il se met alors, pour comprendre, à écrire leur histoire, et son histoire à lui, dont il dit : "Comment pourrait-ce être un réconfort, que mon amour pour Hanna soit en quelque sorte le destin de ma génération que j'aurais moins bien su camoufler que les autres ? "


Détails sur le produit

  • Poche: 242 pages
  • Editeur : Gallimard (23 février 1999)
  • Collection : Folio
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2070404587

 

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Mercredi 22 juillet 2009 3 22 07 2009 08:00

Montaigne

C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit dès l'entrée que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, ce que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu'ils ont eu de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veut qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été entre ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain : adieu donc.

De Montaigne, ce premier de mars mille cinq cent quatre-vingt."


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Mardi 21 juillet 2009 2 21 07 2009 16:44

L’intime, un concept politique

par Magali Bessone [17-07-2009]

Domaine : Philosophie

Mots-clés : démocratie | reconnaissance | publicité

    

Michaël Fœssel nous invite à retrouver, au delà des sphères du privé et du public, la dimension de l’intime. L’intime est irréductible à la mise en scène de soi et du privé dont les démocraties modernes sont friandes, sous la forme de la « pipolisation ». Sauvegarder l’intime et son opacité, c’est aussi préserver la démocratie et sa transparence.

Télécharger ce(s) document(s) :

Michaël Fœssel, La privation de l’intime, mises en scène politique des sentiments, Paris, Éditions du Seuil, 2008, 157 p., 13 €.

L’enjeu du livre de Michaël Foessel est de dégager, délimiter et promouvoir, aux côtés des sphères publique et privée auxquelles se limitent les théories politiques modernes et contemporaines, la sphère de « l’intime ». S’il importe de prendre la mesure de cette sphère, c’est qu’elle met en jeu des expériences spécifiques quant au mode de relation, de visibilité et de responsabilité entre les individus. Dans le schéma dichotomique classique, ces expériences sont trop souvent confondues avec celles qui ont cours dans le champ du privé, alors que ce dernier relève exclusivement du domaine économique et rend compte des relations individuelles sur le modèle de transactions entre des propriétaires (de soi, de son corps), y compris au sein du couple et de la famille. Au contraire, pris dans sa spécificité, l’intime nous permet de penser une autre approche du politique — selon une double dimension.

Dimension normative d’abord : l’intime et le public partagent des structures et des normes communes qui les distinguent, ensemble, du privé : c’est notamment le cas, dans la « démocratisation de l’intime » (selon l’expression de Giddens), de la progressive imposition de l’idée selon laquelle la vie personnelle est un « projet ouvert » et non pas caché ou silencieux. Dans le couple pris comme « lieu d’élaboration éthique » (p. 39), les partenaires ne sont pas pensés comme des co-contractants aux liens d’abord sociaux et juridiques, mais comme les tenants de discours de soi qui ne font sens que dans la relation, en prenant le risque de la désappropriation de soi. De ce point de vue, s’attacher à penser la spécificité de l’intime permet de se délivrer de l’erreur qui consiste à replier le politique sur l’économique. Ainsi peut se dégager une autre manière de penser le politique et ses acteurs, les individus affectifs et non pas seulement les individus performants, pris dans un « vivre ensemble » dont les modalités, sentimentales et morales, sont elles aussi renouvelées.

De là découle la seconde dimension, pratique et positive : l’intime nous donne accès à un pan trop ignoré de la démocratie, la démocratie « sensible » (p. 138) — au double sens d’une démocratie des sentiments et d’une démocratie vulnérable, qu’il s’agit précisément de protéger contre l’intrusion du privé ou contre l’interprétation exclusivement sociale des identités et des interactions. Le lien politique relève de l’institutionnalisation des passions humaines et, pour maintenir l’équilibre délicat entre normes et affects, il importe que la démocratie admette sa sensibilité aux « relations pures » (p. 140). M. Foessel retrouve alors les analyses des théories de la reconnaissance, notamment celle d’Axel Honneth, lorsqu’il souligne à quel point ce qui se joue dans la première sphère de la reconnaissance, celle de l’amour (trop souvent négligé comme sentiment politique), est fondateur non seulement des relations personnelles mais aussi des liens politiques (p. 125 et sq.).

Le livre poursuit ainsi un double objectif : celui d’abord, épistémique, mené dans la première et la deuxième parties, d’un diagnostic puis d’une généalogie de l’intime. Cette démarche permet à la fois de saisir le sens de l’intime et l’effet des confusions qui accompagnent sa « privation », son oubli ou son ignorance en philosophie politique. Être privés d’intime, pour nous, individus-acteurs politiques, nous engage à compenser ce manque par un investissement toujours déjà faussé dans la sphère du privé. Ainsi, dans la troisième partie, s’engage le second objectif, pratique : nous sommes invités à nous méfier de la mise en scène des sentiments par les acteurs politiques professionnels, qui jouent des confusions conceptuelles et des dénis de reconnaissance qui affectent les individus dans leur vie quotidienne pour promouvoir leur propre carrière publique, pensée comme celle d’entrepreneurs d’eux-mêmes. Ils font étalage d’un amour « réussi », performant, légitimés dans cette pratique par la dissolution générale de l’intime dans la rationalité stratégique. C’est au nom d’une recherche de l’authentique que l’attitude politique de la méfiance, à la fois philosophique et engagée, doit être adoptée.

Les trois parties de l’ouvrage, « L’intime aux frontières de l’espace public », « L’invention de l’intime » et « L’intime et la démocratie », sont séparées par deux « intermèdes » qui ne constituent pas tant une pause, une reprise du souffle avant l’attaque d’un nouveau thème, qu’un approfondissement de deux concepts essentiels à l’argumentation de M. Fœssel, permettant, selon l’injonction de Beaumarchais à propos des jeux d’entracte, de « soutenir, sans la fatiguer, l’attention des spectateurs », en leur donnant à voir les rouages de l’action — ce qui se passe derrière le rideau. C’est l’occasion, pour M. Fœssel, de préciser l’intention philosophique qu’il poursuit au-delà de la « pipolisation de la politique » (p. 8). Si le livre est d’un accès clair, d’une langue limpide et d’une grande vivacité de propos, il entend néanmoins dévoiler, derrière un effet de société, un détournement théorique profond qui grève les pratiques politiques libérales contemporaines. En effet, la « pipolisation » est cette pratique de mise en scène de soi contrôlée et contractuelle dans laquelle M. Foessel voit le paradigme de la tendance néolibérale à dissoudre le public et l’intime dans la sphère du privé.

Le premier intermède est consacré à approfondir et à resituer le concept d’authenticité à partir des analyses de Rousseau et de Heidegger. Selon M. Fœssel, il faut l’entendre comme « puissant instrument critique », à condition d’user de sa fonction explicative et non pas normative : il permet alors, non pas d’invoquer une origine perdue dont le présent ne serait que le reflet mensonger, mais de désigner « l’existence d’un lien entre le sujet et sa vérité » (p. 61). Cela ne signifie pas nécessairement que cette vérité est aisément accessible, mais qu’une attitude critique ne peut s’en passer. Un tel usage du concept dépasse largement la récupération économique de l’idéal d’authenticité qui prétend faire d’une vie réussie en termes sociaux une vie authentique et, par là, se trompe de « moi » : c’est l’intime qui représente un objet possible pour les morales de l’authenticité dont « ce livre voudrait être une défense raisonnable » (p. 62).

Le second intermède poursuit l’interrogation sur la nature du « moi » de l’homo œconomicus que thématise l’individualisme libéral, à partir d’une lecture d’Adolphe de Benjamin Constant, « roman de la disparition de l’intime dans le “privé” » (p. 100). Adophe, confondant l’idéal d’authenticité et l’impératif de réussite, rate ses amours et sa vie en demeurant étranger auprès des autres, incapable d’engagement — ce qui selon M. Fœssel, est le pendant inévitable de la liberté négative des Modernes. En effet, la modernité libérale arrache l’intime à la contrainte normative de la tradition, mais commet dans le même mouvement l’erreur de le conceptualiser en termes de « droit à la vie privée » ; or « le privé nous appartient alors que l’intime nous concerne  » (p. 111). Se joue ici la confusion essentielle qui nous conduit à oublier d’agir selon le souci authentique de soi. Nous sommes ainsi amenés à prendre pour « moi » ce qui s’expose comme moi et qui se trouve seulement pris dans une logique stratégique : la transparence donnée en spectacle remplace l’authenticité d’un échange intime de regards. Cet authentique don de soi à autrui, que M. Fœssel nous invite à oser, ne peut s’épanouir que dans une opacité libératrice, nouveau régime de visibilité qui vise à renouveler la norme libérale. En effet, il ne s’agit pas simplement de respecter l’espace « privé », à l’écart de la sphère publique, comme le lieu dans lequel l’État n’a pas à intervenir, mais plus radicalement d’accepter que le moi échappe à toute possibilité de communication rationnelle de soi, que le moi ne soit plus « la source parfaitement transparente de ses désirs, identifiés à des “projets” » (p. 141). Faire de ce moi, désorienté auprès de l’autre, la source de la mobilisation du nous, revient à faire de l’intime un concept politique et de sa préservation un objectif politique (p. 153) : on y mesure l’ambivalence et la vulnérabilité de la démocratie moderne au delà de sa tendance contractuelle.

par Magali Bessone [17-07-2009]


Par DominiqueGiraudet - Publié dans : penser - Communauté : La commune des philosophes
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Mardi 21 juillet 2009 2 21 07 2009 12:38
nouvelobs.com
Enfin Lalanne vint
nouvelobs.com - France
On trouve aussi le concept, plus ontologique, de position de l'âme « entre l'être et son autre », qui doit sans doute beaucoup à Heidegger et à Saint ...
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Lundi 20 juillet 2009 1 20 07 2009 23:22
Par DominiqueGiraudet - Publié dans : penser - Communauté : La commune des philosophes
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Lundi 20 juillet 2009 1 20 07 2009 16:12
Sachs Maurice, La chasse à courre

"Mais sait-on d’où accourent ces souffles d’amour qui, tout à coup, vous passent dans l’âme? Nullement physiques, et devant pourtant entraîner un déchaînement des sens."


Par DominiqueGiraudet - Publié dans : penser - Communauté : La commune des philosophes
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Lundi 20 juillet 2009 1 20 07 2009 00:08
« L’existence est rare. Nous sommes
constamment, mais nous n’existons que
quelquefois, lorsqu’un véritable événement
nous transforme »
                        
Henri Maldiney

Par DominiqueGiraudet - Publié dans : penser - Communauté : La commune des philosophes
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